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Lire le chapitre 5: Family Dinner
La table était mise comme toujours le dimanche soir – la nappe à carreaux rouges et blancs que Claire avait héritée de sa mère, les assiettes ébréchées mais propres, et le pot-au-feu qui embaumait la cuisine depuis midi. Étienne s'assit en face de sa femme, sa serviette dépliée sur les genoux avec un soin qui voulait trop en dire.
« Tu manges à peine, » dit Claire sans lever les yeux de son assiette.
Il piqua un morceau de carotte. « Je suis fatigué, c'est tout. Le port a été agité, cette semaine. »
« Agité. » Elle reposa sa fourchette. Le tintement métallique contre la faïence lui parut plus fort qu'il n'aurait dû l'être. « Trois soirs cette semaine, tu es rentré après dix heures. Et samedi matin, tu es parti avant le lever du soleil. »
« Le déchargement de la Santini a pris du retard. Les douaniers ne font pas les horaires qu'ils veulent. »
Mentir à Claire était devenu plus facile qu'il ne l'aurait cru – et c'était précisément ce qui l'effrayait. Il coupa un morceau de bœuf qu'il ne mangea pas, le poussant dans la sauce pour faire semblant.
« Tu as encore perdu du poids, » reprit-elle. « Tu rentres, tu ne parles plus. Tu restes debout la nuit. Je t'ai entendu marcher dans le salon à trois heures, mardi. » Elle le regarda enfin, et il vit dans ses yeux non pas la colère, mais la fatigue de quelqu'un qui surveille un malade depuis trop longtemps. « Étienne. Si tu as des problèmes avec ton travail... »
« Je n'ai pas de problèmes. »
« Mon père avait toujours des problèmes avec son travail. Il disait la même chose. »
Le silence s'étira entre eux comme une filature dans les ruelles du Vieux-Port. Étienne se souvint du certificat falsifié, du billet de cinq mille dollars caché sous les lattes du plancher, de la carte de Moreau qui brûlait dans sa poche intérieure comme un charbon mal éteint. Il aurait voulu tout lui dire. Mais comment expliquer la copie du manifeste, la montre de son père engagée à la Comptoir Doré, sans que tout s'effondre ?
« C'est la période, » dit-il. « Les vacances approchent, les inspecteurs sont plus exigeants. Vasseur me fait signer tout ce qui passe sous son nez. »
« Vasseur. » Elle prononça le nom comme on goûte un aliment douteux. « Ce gros homme qui sent le cigare et qui te fait travailler un dimanche après-midi en pleine saison morte ? »
« C'est mon supérieur. Je ne choisis pas ses habitudes. »
Claire se leva pour débarrasser les assiettes. Il la regarda faire, ses mains nerveuses sur la faïence, ses épaules trop tendues pour une femme qui n'avait rien à cacher. Elle s'arrêta devant l'évier, dos tourné.
« Ta montre. » Sa voix était plus basse maintenant. « Celle de ton père. Tu ne la portes plus depuis deux semaines. »
Le pouls d'Étienne sauta dans sa gorge. Il avait espéré qu'elle n'avait pas remarqué.
« Je l'ai perdue, » dit-il, les mots répétés comme une prière usée. « En allant au travail, un matin. J'ai dû la faire tomber sur le quai. »
« Tu ne l'aurais jamais perdue. » Elle se retourna lentement, les mains encore mouillées. « Ton père te l'a donnée quand tu avais dix-huit ans. Tu la retirais seulement pour dormir. » Elle attendit. Un temps trop long. « Si tu as des dettes, Étienne, dis-le-moi. Nous trouverons une solution ensemble, comme on a toujours fait. »
Il aurait pu parler. Il aurait pu lui dire la vérité – enfin, une version de la vérité – qu'il devait de l'argent à des hommes qui n'acceptaient pas les délais et que la montre n'était qu'un acompte dans une dette qui grossissait chaque semaine.
Mais il hocha la tête. « Je te l'ai dit. Je l'ai perdue. »
Claire ne répondit pas. Elle se tourna vers l'évier et fit couler l'eau, longue et forte, pour masquer le silence qui s'installait entre eux comme une marée noire.
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Après le repas, Étienne dit qu'il avait besoin d'air et sortit sur le pas de la porte pour fumer une cigarette – une habitude qu'il avait abandonnée l'année passée et que Claire ne commenta pas. La rue était calme, baignée de la lumière jaune d'un réverbère qui grillait des papillons de nuit. La Peugeot 403 noire était garée de l'autre côté de la rue, à une vingtaine de mètres. Elle n'était pas là vingt minutes plus tôt, quand il avait fermé les volets.
Il ne la regarda pas directement. À la place, il s'accroupit pour lacer une chaussure qui n'en avait pas besoin, les yeux rivés sur le reflet de la voiture dans une flaque d'huile sur le bitume. Deux silhouettes à l'avant. Celle du conducteur fumait – un point rouge qui dansait dans l'habitacle obscur. Aucun des deux ne bougeait pour sortir. Ils étaient simplement là, patients, comme on surveille un rat qui connaît le chemin du fromage.
Le téléphone de la maison sonna. Étienne jeta sa cigarette à moitié fumée sur le pavé et rentra.
« Tu peux répondre ? » cria Claire depuis la cuisine où elle lavait les casseroles.
Il décrocha le combiné mural dans le couloir. Une respiration retenue à l'autre bout de la ligne, puis une voix grave, grasse, aux consonances chantantes – le parler traînant des vieux Corses de la Canebière.
« Monsieur Morel. Il fait beau, ce soir, sur le port ? »
Le cœur d'Étienne se serra. Il ne reconnut pas la voix, mais il connaissait l'accent.
« Qui est à l'appareil ? »
« Quelqu'un qui a vu votre jolie montre, à la vitrine du Comptoir Doré. Une pièce magnifique. Dommage qu'un homme doive se séparer de ce que son père lui a laissé. »
Une sueur froide coula le long de sa colonne vertébrale. Bonfils, le prêteur sur gages. Il avait parlé.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez, » dit Étienne en baissant la voix, conscient que Claire n'était qu'à quelques mètres, derrière la porte de la cuisine.
« Bien sûr que si. Vous êtes un homme précis, Morel. Vous tenez vos comptes. C'est ce que j'aime chez vous. » La voix ricana doucement. « Je vous appellerai bientôt. Nous avons un transport à discuter. Ne vous inquiétez pas de la marchandise – c'est simple. Des cigarettes. Rien de plus. Vous faites passer les papiers, et je vous rends votre montre. Nous sommes des négociants, pas des sauvages. »
La ligne cliqua. Étienne resta immobile, le combiné contre l'oreille, jusqu'à ce que la tonalité revienne, longue et insistante.
« Qui était-ce ? » demanda Claire en passant la tête dans le couloir, un torchon à la main.
« Un collègue. » Il raccrocha, la main légèrement tremblante. « Un problème de planning à régler. »
Elle le regarda un moment. Puis elle hocha la tête, sans le croire, et retourna dans la cuisine.
Étienne traversa le salon jusqu'à la fenêtre qui donnait sur la rue, glissant un doigt entre les lamelles du volet. La Peugeot était toujours là, moteur éteint. Deux hommes. Il voyait maintenant le profil du passager – un visage large, un nez cassé, un front bas qui semblait fait pour donner des coups de tête. Pas un policier. Les flics ne se garaient pas dans le noir avec les phares coupés pour regarder une maison de fonctionnaire.
Les hommes de Paoli – ou ceux de Bonfils, ou ceux de n'importe qui d'autre qui tenait le port dans sa poche – et Moreau. La police, qui connaissait son plancher et sa montre engagée. Le gang, qui savait où il dormait. Et Claire, à quelques mètres, qui l'aimait encore assez pour compter ses absences et remarquer la disparition d'une montre.
Il avait voulu une plan. Il avait voulu choisir son camp, choisir son heure.
Ils choisissaient à sa place.
Il retira le doigt du volet et se dirigea vers la chambre, où il savait que Moreau's card l'attendait dans sa poche de veste, et que le plancher de la cuisine recelait un argent qui n'était pas à lui et des papiers qui pouvaient tout faire sauter.
Claire l'attendait dans le couloir, les bras croisés.
« Nous devrions parler, » dit-elle.