Le Registre du Portuaire
Lire le chapitre 6: The Corsican's Claim
Le téléphone avait à peine raccroché qu'Étienne regretta d'avoir répondu. La voix corse résonnait encore dans le combiné, ces mots précis, presque polis : *Votre montre, monsieur Morel. Le Comptoir Doré. On l'a récupérée pour vous.*
Il n'avait pas dormi. Claire était partie travailler à l'aube sans un mot, laissant derrière elle un silence plus lourd que toutes les accusations qu'elle aurait pu formuler. La Peugeot noire était toujours là, garée de l'autre côté de la rue, ses deux occupants fumant tranquillement comme s'ils montaient la garde devant un immeuble ordinaire.
Étienne s'habilla sans faire de bruit, vérifia que la cache sous le plancher était intacte — les photocopies, la liasse de dollars, le reçu du prêteur sur gages, la carte de Moreau — puis sortit par la porte de service.
Au bureau des douanes, l'air sentait l'encre et le café brûlé. Les registres s'empilaient sur son bureau comme une peine qui s'accumule. Il s'assit, ouvrit le dossier du jour, et trouva le manifeste en première page.
Cargaison : cigarettes américaines. Destination déclarée : Afrique du Nord. Mais les timbres portuaires racontaient une autre histoire — celles-ci ne devaient jamais quitter le territoire.
— Morel.
La voix venait de la porte. Étienne leva les yeux et vit un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il reconnut immédiatement. Paoli. Soixante ans, le visage buriné comme une falaise calcaire, un costume bleu marine trop chaud pour la saison. Il se tenait immobile dans l'embrasure, les mains croisées devant lui, avec une patience de prédateur.
— On peut parler ? demanda Paoli, comme s'il s'agissait d'une question.
Étienne jeta un coup d'œil vers le couloir. Personne. Vasseur était en réunion chez le directeur — il le savait parce qu'il avait vérifié l'emploi du temps de son supérieur avant même de s'asseoir. Une habitude qu'il avait développée depuis que le jeu s'était compliqué.
— Je ne sais pas qui vous êtes, dit Étienne, faiblement.
Paoli sourit. Un sourire sans chaleur, qui plissait ses yeux noirs.
— Bien sûr que si. Tu connais tout le monde, ici. C'est ton métier de connaître les hommes par leurs papiers. Moi, je suis un homme sans papiers, alors tu ne me connais pas officiellement.
Il entra, ferma la porte derrière lui, et s'assit sur la chaise en face du bureau sans y être invité. Ses doigts tambourinèrent sur le manifeste ouvert.
— Les cigarettes, dit-il. Demain matin, le *San Matteo* accoste à huit heures. La cargaison doit passer en douane sans être examinée. C'est ton domaine.
Étienne retira le manifeste de sous les doigts de Paoli, le referma lentement.
— Je ne fais pas ce genre de choses.
— Non ?
Paoli sortit une cigarette de sa poche, l'alluma sans demander la permission, et souffla la fumée vers le plafond.
— Il y a quinze ans, tu travaillais au dépôt de fret, rue de la Joliette. Un inventaire avait disparu — des caisses de vin italien, si je me souviens bien. Tout le monde soupçonnait le jeune Morel, mais personne n'avait pu le prouver. Le patron avait préféré te muter plutôt que de faire un scandale.
Étienne sentit son ventre se serrer. Il avait vingt ans. Il avait faim, il était jeune, et les caisses semblaient tellement faciles à ignorer dans le registre. Une erreur minuscule, un total qui n'avait rien d'exceptionnel, et trois centaines de bouteilles qui disparaissaient du système.
— C'était une erreur de comptabilité, dit-il. Elle a été corrigée.
— Elle a été compensée, corrigea Paoli. Par quelqu'un qui te devait une faveur. Ce quelqu'un travaille pour moi, aujourd'hui. Et il garde encore la lettre que tu as écrite, celle que tu croyais avoir brûlée. Celle qui explique comment tu as modifié les chiffres.
Paoli écrasa sa cigarette dans le cendrier en faïence que Claire avait choisi — une pièce provençale décorée de lavandes, qui semblait désormais déplacée dans cette conversation.
— Le passé, dit-il, c'est comme la mer. Il revient toujours.
Étienne regarda par la fenêtre. Un cargo s'engageait dans la passe, lentement, ses amarres traînant dans l'eau verte comme des serpents endormis.
— Si je refuse ?
— Alors je donne la lettre à Vasseur. Et à ta femme. Je connais son adresse, bien sûr. Nous avons observé ta maison pendant quelques jours, question de connaître tes habitudes.
La Peugeot noire. Les deux hommes. Tout s'assemblait dans un cliquetis inévitable.
— Et si j'accepte ?
— Tu signes le manifeste comme d'habitude. Tu apposes le tampon de non-contre-vérification. Le *San Matteo* repart avec sa cargaison « légale » vers l'Afrique, et tout le monde est content.
— C'est plus gros que des cigarettes, dit Étienne. Je le sens.
Paoli haussa les épaules.
— Ce que tu sens ne regarde que toi. Le reste des informations ne concerne que les gens qui les possèdent. Tu veux savoir comment fonctionne le port, Morel ? Tu signes, tu tamponnes, tu lèves la tête au bon moment. C'est tout.
Il se leva, rajusta son costume, et se dirigea vers la porte. Il s'arrêta avant de sortir.
— Ne fais pas l'idiot. Les idiots, au port, finissent dans l'eau. Les intelligents finissent riches, ou simplement vivants. C'est à toi de choisir.
La porte se referma. Étienne resta immobile, les mains posées sur le manifeste fermé, à écouter les pas qui s'éloignaient dans le couloir.
Il y eut un silence, puis le téléphone sonna. Il décrocha.
— Morel.
— Monsieur Morel ? Ici le service des gardes-côtes. Nous avons un relevé d'arrivée pour le *San Matteo* demain à huit heures. Confirmé ?
Étienne regarda le document entre ses mains.
— Confirmé, dit-il.
Il raccrocha. Sa main tremblait légèrement.
Il aurait pu refuser. Il aurait pu prendre la carte de Moreau dans sa poche intérieure, composer le numéro, et accepter l'immunité. Il aurait pu tout révéler — Paoli, le marchandage, la lettre ancienne, les cigarettes, l'engrenage.
Mais il pensa à Claire. À la façon dont elle l'avait regardé ce matin, comme s'il était un étranger qui partageait son lit.
Et il pensa à son père. L'aiguille de la montre qui avait disparu, les heures qu'elle avait mesurées, les promesses qu'elle avait abritées. Elle était quelque part dans les mains de Paoli, maintenant.
Étienne ouvrit le tiroir de son bureau, sortit un stylo, et le posa sur le manifeste. Il ne le signa pas. Pas encore.
Il regarda par la fenêtre le soleil décliner sur la mer, les grues du port qui s'immobilisaient comme de grands oiseaux fatigués, et il se demanda — pour la première fois avec une vraie clarté — qui il était devenu.
À la maison, ce soir, Claire attendrait. Les hommes dans la Peugeot attendraient aussi. Et demain, à huit heures, le *San Matteo* s'amarrerait à quai, avec sa cargaison de mensonges.
La question n'était plus de savoir s'il était coincé.
La question était de savoir par où il allait sortir.
Il rangea le stylo, puis sortit la carte de Moreau de sa poche. Il la regarda un long moment. La carte était lisse, blanche, presque innocente. Un numéro. Une porte de sortie.
Il la rangea dans sa poche intérieure, sans la déchirer.
Mais il ne décrocha pas le téléphone.