Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 10: The Healer's Trial
La cathédrale se découpait contre le ciel gris comme une mâchoire de pierre ouverte sur le vide. Ses vitraux, privés de lumière, n'étaient que des orbites noires. Elara n'avait pas attendu l'aube. Dain dormait encore quand elle avait glissé hors de la chambre, laissant une note laconique sur l'oreiller : *Les archives. Seule.* Elle n'avait pas signé.
Maintenant, accroupie derrière un muret de buis taillé, elle comptait les gardes. Trois devant le portail nord. Deux patrouillaient le parvis. Un homme en robe grise montait la garde près de la porte latérale — un clerc, pas un soldat. Elle avait vu sa lame sous l'étoffe. Ceux qui servaient ici n'étaient pas des dévots ordinaires.
La nuit d'avant, Dain avait refusé net. *« On ne pénètre pas dans une citadelle religieuse pour consulter des manuscrits poussiéreux. On attend. On observe. On tend un piège mieux préparé. »* Sa voix avait ce ton métallique qu'elle commençait à détester. Ce ton de stratège qui comptait les vies comme des pièces.
*« Et si la créature atteint la porte avant nous ? avait-elle répliqué. Le temps que tu « observes », elle aura ouvert ce que tu cherches à garder fermé. »*
*« Et si les archives contiennent un piège du Maître de la Fleur ? »* Il avait laissé la question suspendue, puis il était sorti pour « vérifier les chevaux ». Un mensonge, elle le savait. Il vérifiait autre chose. Peut-être leurs armes. Peut-être leurs chances.
Elara n'avait pas attendu qu'il revienne.
Elle contourna la cathédrale par l'est, longeant le mur d'enceinte où la pierre s'effritait, rongée par l'humidité et les années. L'odeur d'encens et de moisi montait des fondations. Une porte basse, presque dissimulée par du lierre épais, s'ouvrit à la poussée de son épaule. Le bois était ancien, les gonds graissés — préparés pour un passage discret. Quelqu'un d'autre avait utilisé ce chemin récemment.
L'intérieur sentait la cire froide et la poussière de parchemin. La nef s'élevait dans une obscurité que sa lampe à huile n'osait pas percer. Elara garda le souffle court, les pas légers. Les archives devaient se trouver sous le chœur — c'est là que les clercs stockaient leurs documents les plus anciens, dans des salles voûtées que ne visitait jamais la lumière.
Elle trouva l'escalier en colimaçon derrière l'autel, dissimulé par un rideau de velours rongé aux vers. Les marches descendaient en spirale vers une odeur de papier moisi et de cuir traité. Elle compta trente-deux. Puis une porte en chêne, cerclée de fer, légèrement entrebâillée.
On avait besoin de repères sûrs, et elle savait lire les vieilles écritures — sa mère lui avait appris avant de mourir, comme on confie une clé à un enfant qu'on sait destiné à cette serrure. Le manuscrit sur les *dévoreurs d'âmes* devait être ici, parmi les volumes interdits. Ander en avait parlé une fois : un texte de la troisième époque, quand les chasseurs de monstres étaient encore des prêtres-guérisseurs.
Elle poussa la porte, se faufila dans la salle où les rayonnages s'alignaient comme des allées funéraires. Des bougies brûlaient vers le fond, éclairant un pupitre où un livre ouvert attendait un lecteur qui n'était pas venu.
Un piège. Son instinct le hurla avant que sa raison ne comprenne. Le livre était à la bonne place, trop bonne. Trop accessible.
Une voix derrière elle : *« Vous lisez bien vite, guérisseuse. Mais vous arrivez trop tard pour la première page. »*
Elara pivota. Un homme en robe bleue se tenait dans l'embrasure — bleu profond, la couleur de la nuit et des gentianes des hauts plateaux. Sa capuche relevée ne laissait voir qu'une mâchoire étroite, un sourire patient sous une barbe naissante.
*« Vous êtes le Maître de la Fleur », dit-elle, les mains écartées, prêtes à guérir ou à frapper.
L'homme rit doucement. *« Maître ? Quel titre pompeux. Je ne suis qu'un jardinier. Et vous... vous êtes la mauvaise herbe qui pousse sur le tombeau que je surveille. »* Il avança d'un pas, et les bougies vacillèrent comme si elles respiraient avec lui. *« Ander ne vous a jamais dit ce que gardait ce livre, n'est-ce pas ? »*
*« Ander a disparu. Vous le savez aussi bien que moi. »*
*« Ce n'est pas une disparition, ma chère. C'est une récolte. Lui aussi voulait ouvrir la porte. Lui aussi a pensé qu'il pourrait guérir ce qui ne se guérit pas. »* L'homme effleura la page ouverte du livre, et Elara vit les mots — une écriture fine, précise, qui décrivait le cycle de vie d'une créature née de l'absence. *« Il est de l'autre côté, votre frère. Il sent encore, contorsionné comme un fil dans une aiguille. Il souffre. Il en profite. Le dévoreur ne détruit pas tout, voyez-vous. Il conserve. »*
Le sol vibra dans une direction qui ne pouvait pas être physique. Soudain, il y eut « une pression » sur tout. Des pas martelés résonnent en haut des marches — lourds, rythmés, armés. Les gardes. La brute ne les suivait pas. Ils la précédaient.
*« Dain vous a menée ici », dit l'homme bleu, presque doux. *« Il savait que ces archives vous attireraient. Il savait ce qui vous attendait. La question n'est pas de savoir si vous me croyez, Elara. C'est de savoir pourquoi vous croiriez un homme qui ne vous a montré que la moitié des cartes, quand je vous offre le livre entier. »*
Le livre. Son regard retomba sur le pupitre, sur les pages ouvertes. Un dessin au trait, précis, montrait une créature à la fois squelettique et condensée, drapée dans des plis de chair molle. Et dans sa gueule, suspendu comme une perle : un cœur humain, encore battant, relié par des fils invisibles à des visages suppliants.
La capture. La conservation. La porte.
Des pas précipités dans la salle — des soldats déboulèrent des allées, armes dégainées. Elara saisit le livre, le plaqua contre sa poitrine, et courut. Une clameur s'éleva dans son dos. Des ordres, des insultes. Une flèche siffla et se planta dans un rayonnage à deux doigts de son omoplate.
Elle fonça vers la sortie basse par laquelle elle était entrée, mais deux gardes l'y attendaient déjà, lances croisées. Elle s'arrêta, le souffle court, le livre serré contre elle comme un bouclier. Trois contre une. Cinq ? Huit, si l'on comptait ceux qui fermaient la pince derrière elle.
*« Prenez-la vivante », dit la voix bleue, lointaine. *« Le jardinier a besoin de plantes dans son jardin. Pas de mortes. »*
Un craquement, soudain, suivi d'un fracas de verre brisé. La grande rosace au-dessus de la porte latérale éclata en une pluie de fragments multicolores, et une silhouette noire tomba du vide dans la nef.
Dain.
Il roulait sur l'épaule, se relevait d'un mouvement fluide, deux lames courtes dégainées avant que les gardes ne comprennent ce qui tombait du ciel. Il ne regarda pas Elara. Il ne regarda que les soldats, un sourire dur et sans humour aux lèvres.
*« Tu as fini ta visite guidée ? » demanda-t-il, la voix aussi coupante que son acier. *« Parce que je crois qu'on a une conversation à avoir sur la définition de « on fait équipe ». »*
Un garde chargea. Dain l'esquiva d'un pas de côté, un coup de lame horizontal qui fit tournoyer l'homme et s'écrouler le long de l'autel, inconscient avant de toucher le sol.
Deux autres arrivèrent en même temps. Dain s'accroupit, évita un coup de taille au-dessus de sa tête, planta la lame courte dans la cuisse du premier, et usa de son élan pour faire chuter le second contre un banc de prière.
Dans le chaos, Elara vit l'ouverture. Elle courut vers la porte latérale, le livre sous le bras. Derrière elle, Dain cria quelque chose qu'elle ne comprit pas — peut-être son nom, peut-être un juron. Puis le silence retomba, percé de gémissements.
L'aube pointait quand ils traversèrent le cimetière qui bordait la cathédrale. Dain boitait légèrement, une égratignure à la joue, une lame cassée remplacée par celle qu'il avait récupérée chez un garde. Elara tremblait presque — la faute à l'adrénaline, pas à la guérison.
*« Dis-moi », dit-il entre deux respirations saccadées, *« dis-moi que tu sais ce que tu tiens. Dis-moi que le livre explique comment tuer cette chose. »*
Elle s'arrêta, chercha la page qu'elle avait aperçue, celle du cœur suspendu. Elle la déplia sous ses yeux fatigués. Et là, dans la marge, écrite d'une main fine et tremblante — la même écriture que les notes d'Ander :
*« Le dévoreur ne craint pas le fer. Ne craint pas le feu. Sa seule faiblesse est la douleur restituée, quand la chair qui l'a nourrie refuse de mourir. Le guérisseur est son poison. Mais le guérisseur doit d'abord devenir sa proie. »*
Elle relut deux fois. Puis elle releva les yeux vers Dain.
*« Elle dit que je dois me laisser avaler », murmura-t-elle. *« Pour la détruire de l'intérieur. »*
Il la fixa, et pour la première fois depuis qu'ils s'étaient rencontrés, Elara vit autre chose que de la stratégie dans son regard.
Il avait peur.