Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 12: The Stolen Healer
La pluie s'était mise à tomber, fine et tenace, comme si le ciel lui-même voulait effacer leurs traces. Elara marchait devant, le journal serré contre sa poitrine sous son manteau, chaque goutte qui glissait sur sa nuque lui rappelait la sensation du vide quand elle avait touché la dépouille de la créature. Dain suivait à quelques pas, son arc détendu mais ses yeux balayant les ombres entre les arbres.
— On devrait s'arrêter, dit-il. La route devient mauvaise.
— On continue.
Elle n'avait pas envie de lui parler. Pas après ce qu'il avait fait. Pas après avoir appris qu'il avait envoyé ce signal bleu, qu'il l'avait volontairement exposée. Et pourtant, elle marchait toujours vers la cathédrale qu'il avait choisie. Parce qu'Ander était là-bas. Parce que le seul chemin vers son frère passait par cette chose tapie dans l'ombre.
Le premier signe fut un silence.
Les insectes se turent. Les oiseaux cessèrent de chanter. Elara ralentit, la main instinctivement posée sur le journal.
— Dain...
— Je sais.
Il avait déjà son arc en main, une flèche encordée. Le brouillard montait du sol, épais et anormal, gris comme de la cendre. Et dans ce brouillard, une silhouette se découpa — trop grande, trop fine, les membres articulés comme ceux d'une araignée.
La brute. Pas celle qu'ils avaient semée à l'auberge. Une autre, plus grande.
— Cours ! cria Dain.
La flèche partit, mais la créature la dévia d'un geste presque indifférent. Elara courut, ses bottes glissant sur la terre humide, et elle entendit le choc de Dain qui engageait le combat derrière elle. Elle ne regarda pas en arrière. Elle ne pouvait pas.
Le brouillard l'avala.
Et alors, tout devint silencieux.
Pas le silence de la forêt. Un silence intérieur. Elle ne sentait plus la pluie. Ne sentait plus le poids du journal contre son torse. Ne sentait plus ses propres jambes qui couraient.
Le sol se déroba sous ses pieds, et une main — une main humaine, froide comme la pierre — saisit sa cheville et la tira.
Elle tomba, la tête heurta quelque chose de dur, des étoiles dansèrent derrière ses paupières. Quand elle rouvrit les yeux, le brouillard était encore là, mais la brute n'était plus seule. L'homme en bleu se tenait à trois pas d'elle, les mains croisées derrière le dos, son visage lisse et impénétrable éclairé par la lueur blafarde qui filtrait à travers la brume.
— Vous avez pris quelque chose qui ne vous appartient pas, healer.
Elle voulut reculer, mais son corps ne répondait plus. Comme si une partie d'elle avait été éteinte.
— Ander, souffla-t-elle. Où est-il ?
— Votre frère prospère. Il est… bien nourri. Nous avons besoin de beaucoup de matière première pour une telle récolte. Il vous remerciera, un jour, pour lui avoir offert ce festin.
Le dégoût lui donna la force de bouger. Un centimètre. Un autre. Elle chercha dans sa poche la clé de son locket, ce petit objet métallique qui battait contre sa hanche, seul vestige de la vie qu'elle avait eue avant.
L'homme en bleu fit un geste. Trois hommes sortirent du brouillard, vêtus de gris, le visage couvert. Des gardes. Des jardiniers.
— Prenez-la. Doucement. Elle doit rester intacte.
Une main gantée saisit son bras. Elara voulut crier, mais le son mourut dans sa gorge. La sensation la quittait par vagues, comme une marée qui se retire, et elle sentit son propre corps devenir une coquille vide, un vase que l'on remplit d'autre chose.
Le journal glissa de ses doigts engourdis. Elle voulut le rattraper. Rattraper quelque chose. N'importe quoi.
Avant de sombrer dans le noir, la dernière chose qu'elle vit fut le visage de l'homme en bleu qui souriait.
---
Dain arriva trop tard.
Il faucha la brute d'une flèche dans l'œil — ou du moins il crut l'avoir fait — et la créature se dissipa en une fumée âcre, comme si elle n'avait jamais existé. Le brouillard se leva aussi vite qu'il était tombé. Et là, dans la clairière boueuse, ne restait qu'un sol piétiné et une empreinte de traîneau dans la terre.
Il appela son nom. Une fois. Deux fois. Le vent lui répondit.
Il chercha. Pendant des heures il chercha, fouillant chaque buisson, chaque creux d'arbre. Rien. La pluie avait effacé toutes les traces, toutes les odeurs. Elle était partie, avalée par la forêt et par ceux qui l'avaient prise.
C'est alors qu'il vit quelque chose briller entre les racines d'un chêne tordu.
Il se pencha. Un médaillon d'argent, finement ciselé, la chaîne arrachée comme si on l'avait tirée dans la fuite. Il le connaissait. Il le reconnaissait.
Elle l'avait porté autour du cou depuis le début. Elle pensait qu'il ne l'avait pas remarqué. Elle pensait pouvoir le cacher.
Il l'ouvrit d'un pouce tremblant.
À l'intérieur, un portrait miniature. Une femme aux cheveux sombres, au regard doux, au sourire ténu.
Il la connaissait. Il la connaissait mieux qu'il n'aurait jamais voulu.
Le visage de sa sœur, morte huit ans plus tôt dans un village qu'il aurait dû sauver. Le visage de la première humaine que le soul-eater avait vidée de toute sensation avant de la laisser dériver, vivante mais absente, jusqu'à ce qu'elle cesse de respirer.
Le médaillon tomba de ses doigts. La pluie continuait de tomber, fine et tenace, comme si le ciel lui-même pleurait pour elle.
Et Dain resta là, immobile, dans la clairière vide, comprenant soudain que la femme qu'il avait juré de protéger portait autour du cou le visage de celle qu'il avait juré de venger.
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