Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 13: Aftermath: the Locket
La pluie avait cessé depuis longtemps, mais l’humidité imprégnait encore les pierres de la ruelle quand Dain trouva refuge dans l’atelier abandonné d’un potier. L’odeur d’argile sèche et de bois pourri masquait à peine celle de la boue qui le couvrait des pieds à la tête. Il s’adossa à la porte qu’il venait de verrouiller, respira fort, et ouvrit lentement sa main fermée.
Le médaillon d’argent reposait dans sa paume, tiède malgré la nuit froide, comme s’il conservait une trace de la chaleur d’Elara. Les doigts de Dain tremblaient légèrement — non de froid, mais de la peur de ce qu’il pourrait voir à l’intérieur. Il l’avait ouvert trop vite sur le champ de bataille, entre deux haies de brume, et n’avait pas eu le temps de réellement comprendre. Puis tout s’était précipité, et il n’avait pas osé le rouvrir devant qui que ce soit.
Il fit jouer l’ongle dans la fente du fermoir. Le petit couvercle s’ouvrit avec un clic doux.
À l’intérieur, un visage souriait à travers les années : une jeune femme aux cheveux châtains tirés en tresse, un visage rond et joyeux, des yeux qui plissaient aux coins quand elle riait trop fort. Elle tenait un chaton contre sa joue comme s’il était le trésor le plus précieux du monde.
La poitrine de Dain se serra jusqu’à rendre la respiration impossible.
Il referma le médaillon d’un geste brusque, le serra entre ses mains, et resta immobile un long moment, le front appuyé contre ses poings fermés.
« Sœur, murmura-t-il dans le silence de l’atelier, où es-tu allée ? »
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Elara ouvrit les yeux sur une obscurité presque totale. Sa tête battait violemment, comme si un fer rouge y avait été planté juste derrière la tempe gauche. Elle tenta de bouger les mains, mais elles étaient liées dans son dos par une corde fine, si serrée qu’elle sentait déjà ses poignets engourdir. Ses chevilles étaient attachées aux pieds d’une chaise en bois, la lanière coupant la chair à chaque tentative de mouvement.
La pièce sentait la terre et la cendre. À travers le brouillard de sa douleur, elle distingua des formes : des pots renversés, des étagères brisées, quelqu’un comme un grenier. La lueur d’une lampe à huile filtrait sous une porte, suffisante pour dessiner les contours de son cachot improvisé.
Le médaillon lui manquait — elle le sentait à l’absence du poids froid contre son sternum. Et le journal n’était pas avec elle non plus. Le livre interdite, volé dans la cathédrale au prix de tant de risques, se trouvait probablement dans les mains de l’homme en bleu à présent. Cette pensée lui arracha un spasme de panique, qu’elle réprima en respirant profondément. Respirer. Compter. Penser.
Même si sa peur la pressait, ses sens restaient troublés. Il lui manquait quelque chose — cette petite musique de fond qui l’accompagnait depuis toujours, la légère vibration des émotions autour d’elle. Ici, il n’y avait rien. Le vide que les jardiniers portaient avec eux comme une maladie s’étendait à ce lieu.
Des pas. La porte s’ouvrit, et l’homme en bleu entra. La lumière de la lampe dessina son visage aux traits fins, presque fragiles, sous un capuchon dont les plis tombaient comme de l’eau calme sur ses épaules. Il tenait le journal de la cathédrale dans une main, en caressant la couverture du pouce comme on flatterait un chien docile.
« Elle est réveillée », dit-il d’une voix douce. C’était pire que la violence, cette douceur. Une absence totale de tension dans le corps semble être tout à fait tranquille et dénué de menaces.
Elara ne répondit pas. Économiser ses forces. Observer.
« Tu regardes le journal », continua l’homme en s’asseyant sur un tabouret près d’elle, à distance prudente. « Ne t’inquiète pas, il restera avec moi. Avec nous. C’est un objet dangereux, plus que tu ne le crois. Mais tu le sais déjà, n’est-ce pas ? »
Le silence d’Elara sembla l’amuser. Deux sillons se creusèrent près de ses lèvres.
« Ton frère », dit-il tout bas, comme un secret, « se porte bien. Il mange, il dort. Il rêve. C’est tout ce qu’il fait désormais. Rêver. C’est une existence simple. Presque paisible, si l’on oublie qu’il s’est perdu dans ces rêves. »
Le cœur d’Elara se serra comme une pointe de poignard. Les mots d’Ander, son frère — prononcés à présent par cet inconnu dans une obscurité gluante — la percutèrent avec une force qu’elle n’avait pas anticipée. Mais elle refusa de crier, refusa même de laisser sa souffrance traverser son visage.
« Pourquoi me dire ça ? » demanda-t-elle, la voix rauque.
L’homme pencha la tête. « Parce que tu as besoin de comprendre la situation. Le récolteur ne fait pas de caprice. Il ne choisit personne. Mais moi, je suis son jardinier principal. Et j’ai besoin d’une nouvelle plantation. Ta lignée, celle de ta famille, elle produit des fruits exceptionnels. »
Il se leva, ramassa une jarre cassée posée par terre comme un jardinier inspecterait une plante malade, puis s’approcha d’Elara lentement. Il déposa le journal à quelques mètres, hors d’atteinte, et s’accroupit devant elle.
« Mais toi, tu es différente. J’ai vu comment tu as guéri la petite à l’auberge. J’ai vu ta force, la façon dont tu absorbes la douleur comme on avale une goutte d’eau. Tu es une précieuse, une rare. Une qui ne se fane pas comme les autres. À terme, tu pourrais être une source inépuisable. »
Il parlait d’elle comme d’un arbre fruitier. Cette pensée fit grimper en elle une rage froide, mais elle la retint, la mâcha, la déglutit.
« Et si je refuse ? » demanda-t-elle.
L’homme sourit — un sourire sans chaleur, comme une trace laissée par une larme oubliée. « Ton frère refusera aussi, à sa manière. Il ne pourra plus rêver. Je le priverai de ce qui le sustente. Lentement. Vous n’aurez pas besoin d’assister, je te le promets. Je suis un jardinier patient, mais je n’aime pas le gaspillage. »
Il se releva, ramassa une pièce de tissu posée sur une étagère, et essuya ses mains comme s’il venait de toucher de la terre grasse. Puis il sortit, laissant la porte entrouverte sur un autre réduit faiblement éclairé, où Elara distingua deux autres formes humaines, droites et silencieuses, immobiles comme des statues de pierre.
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Le chaton. Il revoyait le chaton, le jour où sa sœur l’avait ramené à la maison. Elle avait dix ans, elle était couverte de boue des pieds à la tête, et elle tenait la petite boule de poils gris comme un trésor volé aux fées. « Tu ne le diras pas à maman, hein ? Promis. » Elle avait ri, la tête renversée, le menton pointé vers le ciel gris de leur petite ville. Il avait promis. Il avait toujours tenu ses promesses, sauf la dernière.
Il l’avait laissée suivre cette musique étrange, cette mélodie grêle qui traînait dans la forêt. Il avait entendu son appel, faible et déchirant, la nuit où elle avait disparu. Immobile dans son lit de crèche, le visage tourné vers le mur, il avait écouté l’appel mourir en silence, et il n’avait rien fait. Trop peur. Trop jeune. Trop lâche.
Dain rouvrit le médaillon. Les yeux de la femme souriaient toujours à travers le métal et le temps. Mais il savait à présent que ces yeux ne voyaient plus rien. Que la sœur qu’il avait protégée et trahie était devenue une carcasse vide, nourrie par le récolteur comme on nourrit un feu avec du bois sec.
Il referma doucement le fermoir, glissa le médaillon dans sa poche contre sa poitrine. La colère — une colère au corps entier, qui lui nouait les muscles et lui durcissait la mâchoire — montait en lui comme une marée. Mais elle n’était pas aveugle, cette fois. Elle était froide, précise, calculée.
L’homme en bleu avait Elara. L’homme en bleu avait Elara et il se servait de son frère comme d’une arme. Mais Elara avait guéri la petite à l’auberge sans hésiter, sans compter, en pleine tempête d’émotions. Elle n’était pas une victime docile, et l’homme en bleu venait de commettre l’erreur de croire qu’elle l’était.
Debout, Dain considéra la ruelle par la fente d’un volet : la brume s’était levée, une nuit bleue et étoilée s’étendait sur les toits. Quelque part dans cette ville endormie, Elara se tenait peut-être face à ces deux statues silencieuses, cherchant une issue avec ce regard qu’elle avait eu dans la chapelle, quand elle lui avait parlé des archives et de la possibilité d’une autre voie.
Il sortit, la rage froide guidant ses pas.
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Les deux silhouettes dans l’autre pièce ne bougeaient toujours pas. Mais Elara les observait, et peu à peu, entre deux vagues de douleur, une idée se fit jour dans son esprit encore embrumé. L’homme en bleu avait dit qu’elle était « différente », « rare ». Que les jardiniers finissaient par se faner en absence de ce qui les rendait humains, encore prisonniers de leur amour des plantes : ils ne sentaient plus la beauté de leur propre jardin, et pourtant ils insistaient à l’entretenir.
Ses liants étaient en corde fine. Ses poignets étaient engourdis, mais elle pouvait encore bouger les doigts. Et elle pouvait toucher sa propre chair. La douleur de la blessure à la tête pulserait encore sous son crâne, légère et fade comme une eau trouble. Un échange. Un trajet de souffrance qui suivrait le conduit de son corps et du bois de sa chaise.
Elle ferma les yeux et appuya son esprit contre cette douleur, la tordit, la modela : non pas pour la dissoudre, mais pour la concentrer. La déplacer. La guider vers ses poignets, là où la corde serrait fort. Il fallait que la peau se déchire, que le sang réponde, que la corde se relâche avec le gonflement des chairs meurtries.
« Vous ne pouvez pas sentir la douleur, nous, murmura-t-elle entre ses dents, serrée, et c’est ce qui vous rend prévisibles. »
Un bruit sec. Une odeur de sang. La corde se fendit. Elara libéra ses mains avec une grimace, puis se pencha en avant pour se trancher les chevilles contre un éclat de poterie cassée. Les deux silhouettes ne réagirent toujours pas. Elles étaient là, entre elle et la sortie, mais lorsqu’elle se dressa enfin, ils ne bougèrent que d’un pas, comme des pantins articulés.
Il n’y avait en elle qu’un grand vide, un paysage désolé, et une seule pensée claire : elle devait retrouver le journal, retrouver Dain, et franchir cette porte avant que l’aube ne se lève.
Elle ramassa le journal que l’homme en bleu avait laissé, plus loin qu’il n’y paraissait, comme par étourderie — ou par piège. Elle l’empoigna contre son cœur, se glissa dans la brèche entre les deux statues et courut. Ses jambes ne la trahirent qu’une seule fois, sur le seuil de la porte qui donnait sur une cave sombre. Elle tomba, se releva, et courut plus loin. Le froid de la nuit l’avala, derrière elle, un cri lointain monta de la maison — mais elle ne s’arrêta pas. Le médaillon, le livre, Dain. Et derrière eux, les rêves d’un frère qu’elle n’avait pas encore perdu.
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