Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 14: The Escape
La lumière filtrait en fines lamelles entre les planches mal jointes de sa prison. Elara comptait les battements de son cœur pour ne pas céder à la panique. Trois jours. Peut-être quatre. Le temps s'était déformé dans cette cave sans fenêtre, meublée d'une paillasse humide et d'un seau d'eau qu'on renouvelait chaque matin.
On l'avait laissée seule. Le visage pâle de l'homme en bleu hantait ses pensées, avec ses paroles cruelles sur Ander, "bien nourri", disait-il. Vivant. Son frère était vivant, et chaque heure qui passait le rapprochait de la fin.
Un grincement. La porte du fond, celle par laquelle le geôlier venait, s'ouvrit en protestant. L'homme entra, silhouette massive dans l'embrasure, portant un plateau. Il ne parlait jamais. Le visage lisse, presque vide d'expression, comme si quelqu'un avait effacé toute émotion de ses traits.
Elara se redressa lentement, le dos contre le mur de pierre. Ses mains tremblaient encore de la dernière fièvre qui l'avait saisie après le contact avec la dépouille de la créature. Elle pouvait sentir le vide qui restait en elle, comme un trou béant à la place de ses sensations.
"Vous devez manger", dit l'homme d'une voix monocorde.
Elle prit le bol de soupe tiède, les doigts autour de la terre cuite. Ses yeux firent le tour de la pièce, une fois encore. Pas de fenêtre. Une seule porte. Le sol en terre battue. Le seau d'eau. Et lui.
"Pourquoi faites-vous cela ?" demanda-t-elle. "Pourquoi servir cette créature ?"
L'homme cligna des yeux, lentement. Quelque chose vacilla dans son regard, une fissure dans cette façade impassible.
"Je n'ai pas le choix."
"Vous en avez toujours un."
Il secoua la tête, et pour la première fois, sa voix se fissura légèrement. "Vous ne comprenez pas. Elle... elle prend ce que vous avez de plus précieux, et elle vous rend ce que vous désirez le plus. Pour moi, c'était une fille. Ma fille. Elle était malade, et la créature l'a guérie. En échange..." Il toucha sa poitrine. "Elle a pris mes peurs. Mes chagrins. Mais elle a aussi pris ma joie, mon amour. Tout ce qui faisait de moi un père."
Elara sentit quelque chose se débloquer en elle. Une faille. Elle s'accrocha à cette humanité entrevue comme à une corde.
"Elle a pris votre douleur, et vous l'a rendue en or ?" suggéra-t-elle doucement. "Mais elle vous a volé votre fille. Elle ne s'en sert pas comme d'un réservoir, n'est-ce pas ? Comme elle le fait pour mon frère ?"
Les yeux de l'homme s'écarquillèrent, une lueur de colère et de chagrin mêlés. Il avait encore des émotions, cachées quelque part. Assez pour souffrir.
"Vous mentez."
"Je suis une guérisseuse", dit Elara en se levant lentement, gardant les mains visibles. "Je peux sentir les blessures des gens. C'est mon don, et ma malédiction. Votre fille... elle est encore vivante, mais elle est vide. Comme vous l'êtes presque. La créature la garde quelque part, n'est-ce pas ? Elle se nourrit d'elle lentement."
L'homme recula d'un pas, les poings serrés. Sa respiration s'accéléra.
"Comment le savez-vous ?"
"Parce que c'est mon frère. Elu. Et que je dois le sauver avant qu'elle ne le vide entièrement."
Silence. Le poids des secondes s'écrasa entre eux. L'homme regarda ses mains, puis la porte, puis Elara.
"Je ne peux pas vous laisser partir", murmura-t-il. "Elle saurait. Elle me prendrait le reste."
"Quoi ? Votre fille ? Elle l'a déjà. Vous l'avez dit vous-même. Il ne vous reste que la douleur, et elle la mange."
Il la regardait, tiraillé. Elara fit un pas de plus, sentant chacun de ses muscles protester, son corps encore affaibli.
"Laissez-moi me rendre à elle", proposa-t-elle. "Je vais l'affronter. Si je réussis, votre fille est libre. Si j'échoue..." Elle haussa les épaules. "Vous n'aurez rien perdu. Vous aurez seulement hâté ce qui arrivera de toute façon à mon frère."
L'homme resta immobile un long moment. Puis ses épaules s'affaissèrent, et il sortit une clé de sa poche.
"La porte au bout du couloir donne sur les jardins", dit-il. "Prenez la gauche à l'intersection et suivez le mur jusqu'à la grille. Personne ne vous verra entre minuit et l'aube."
Il ouvrit la porte de la cellule et s'effaça pour la laisser passer. Elara le frôla en sortant, hésitant sur le seuil.
"Merci."
"Ne me remerciez pas. Priez pour ma fille."
Elle s'élança dans le couloir sombre, les pieds nus sur la pierre froide. Son cœur battait à tout rompre. Le journal était resté avec ses affaires, quelque part dans cette demeure, de même que le médaillon. Elle ne pouvait pas les abandonner. Le journal contenait peut-être la clé de tout.
À l'intersection, elle hésita à peine. Au lieu de tourner à gauche vers les jardins, elle continua tout droit, vers ce qui semblait être les quartiers privés de l'homme en bleu. Les tapis étouffaient ses pas, les murs étaient couverts de peintures étranges représentant des fleurs écloses dans des paysages désolés.
Elle trouva une étude au bout du couloir. Une ouverture. Le journal était là, posé sur le bureau comme un objet de valeur, et le médaillon d'argent à côté. Elle les saisit, les glissant dans sa robe. Puis ses doigts rencontrèrent autre chose : une lettre scellée, adressée à un certain "Capitaine Voss". Voss. Son propre nom de famille.
Elle la retourna. Le sceau portait un lys d'argent. Dain.
Un bruit derrière elle. Le souffle coupé d'une porte qui s'ouvre lentement. Elara se retourna, la lettre serrée contre sa poitrine. L'homme en bleu se tenait dans l'embrasure, ses yeux pâles brillant d'un éclat malsain.
"La compassion est une faiblesse", murmura-t-il. "Je l'avais oublié."
Il leva la main, et Elara sentit le vide l'envahir. Les sensations s'évanouirent une à une - le froid de la pierre, le poids de sa propre robe, la tension de ses muscles. Elle tomba à genoux, la vue qui se brouillait.
Mais il y avait autre chose. Sous le vide, sous l'absence de douleur, quelque chose remua. Une étincelle. Son don. Elle l'avait senti se nourrir d'elle, comme il se nourrissait de tous les maux qu'elle prenait. Elle pouvait avaler cette vide, le prendre en elle, le transformer.
Elle rassembla ses forces, se concentra sur la sensation d'absence envahissante et l'attira vers elle, dans son propre corps. Une douleur fulgurante, pire que tout ce qu'elle avait connu, transperça son cœur. Elle hurla en silence.
L'homme en bleu vacilla, surpris par la soudaine vulnérabilité qui le frappa. Un instant d'hésitation.
Elara se releva, titubante, et courut. Derrière elle, des pas lourds. Le couloir défilait, les murs se balançaient. Elle tourna à gauche, droit dans les jardins. L'aube pointait, grise et froide. Les buis taillés semblaient s'incliner devant elle comme des gardiens endormis.
Elle atteignit la grille, passa ses mains entre les barreaux, trouva le verrou. Il était fermé. Un autre cri derrière elle.
Elle serra les dents et fit appel à la dernière réserve de son corps. Le verrou céda sous ses doigts, ses paumes à vif, et la grille s'ouvrit en gémissant.
L'obscurité des bois l'avala. Elle courut encore, les branches lacérant sa peau, la lettre de Dain toujours serrée dans son poing. Puis ses jambes cédèrent, et la terre monta à sa rencontre.
La dernière chose qu'elle sentit fut le froid du sol contre sa joue, et une voix lointaine qui criait son nom.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.