Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 16: The Buried Secret
La pluie s'était arrêtée, mais l'humidité restait suspendue dans l'air comme un suaire. Elara était adossée contre le tronc noueux d'un chêne, le journal serré contre sa poitrine comme un bouclier. Le locket reposait dans sa paume ouverte, pesant soudain beaucoup plus lourd que son métal argenté.
Dain frottait la lame de son couteau contre une pierre, les mâchoires serrées. Il l'avait regardée deux fois depuis qu'il l'avait trouvée, et chaque regard contenait une question qu'il n'osait pas poser.
« La guérisseuse, dit-il enfin. Celle qui a essayé de sauver Mireille. »
Elara sentit son estomac se nouer. Elle avait connu ce ton — celui des confessions forcées, des vérités qu'on arrache comme des dents cariées.
« Ander n'a jamais escorté personne, poursuivit-il. J'ai vérifié les registres. Votre frère n'était pas capitaine. Il était... autre chose. »
Elle aurait voulu mentir. Mais après des heures à absorber le vide du manoir, ses défenses étaient des coquilles vides. Et le portrait de Mireille — cette femme qui avait les yeux d'Elara, ce quelque chose dans l'arc du sourcil qui lui rappelait son propre visage reflété dans l'eau d'une rivière — refusait de quitter son esprit.
« Je n'ai jamais connu ma mère », dit Elara. Sa voix craqua. « Elle m'a laissée aux portes de l'orphelinat avec ce locket autour du cou. Il a été retrouvé sur moi, à quatre ans. »
Dain arrêta de polir sa lame.
« Il y avait une lettre. Couture cachée dans le rembourrage de mon berceau. » Elle déglutit. « Elle disait que je portais un don rare. Que je devais le cacher jusqu'à ce que je sois assez forte pour le contrôler. »
La main de Dain se serra sur le manche de son couteau. « Ta mère était... »
« La guérisseuse qui a échoué contre la maladie de ta sœur. » Les mots tombèrent comme des pierres dans une eau calme. Le silence qui suivit fut plus profond qu'aucun fossé.
Dain se leva. Le mouvement fut brusque, presque violent. « Elle est morte, Elara. Ta mère est morte en essayant de sauver Mireille. C'est le récit officiel. »
« Le récit officiel », répéta-t-elle avec amertume. La fatigue menaçait de la submerger. « Mon frère m'a dit qu'elle était morte en accouchant. Il m'a dit que je ne lui ressemblais pas, que je tenais de notre père, mort avant ma naissance. »
Le silence s'étirait, tissé de non-dits. Elara pouvait presque sentir les récits s'entrechoquer dans la tête de Dain — l'officier qui escortait la guérisseuse, le héros qu'on enterrait, et maintenant ce capitaine qui n'existait pas dans les registres.
« Ma mère n'est pas morte en guérissant ta sœur », dit Elara. Chaque mot était un couteau qu'elle s'enfonçait elle-même dans la chair. « Elle a essayé. Elle a absorbé la maladie. Mais il y a quelque chose que le journal ne dit pas — quand la guérison échoue, quand le corps du patient est déjà trop corrompu, il ne peut plus expulser ce qu'il a pris. »
Dain fit un pas vers elle. « Qu'est-ce que tu dis ? »
« Les guérisseurs qui absorbent une maladie mortelle au-delà de leur limite, ils arrivent souvent à survivre. Leur corps finit par métaboliser ou se défaire du mal. Mais il y a des cas — rares, documentés dans le journal — où le patient est déjà trop lié au mal. Où la maladie a une emprise si profonde que le guérisseur, en la prenant, libère tout ce qui restait au patient. » Elle détourna le regard.
« Ils ne meurent pas. Ils deviennent... des coquilles. Leur corps respire, leur cœur bat. Mais plus rien d'autre. Et parfois, ce sont les derniers à voir le patient vivant. »
Le visage de Mireille — la femme du portrait — ne cessait de danser derrière ses paupières closes. La même mâchoire fine. Le même arc de sourcil.
« Mireille n'a pas été tuée par l'échec de ta mère », murmura Elara. Sa gorge se resserrait, chaque mot grattant comme du verre. « Elle a été tuée *après*. Quand ta mère, en prenant sa maladie, a réalisé qu'elle avait été trompée. Que la maladie n'était pas naturelle. Qu'elle était fabriquée. »
Dain s'immobilisa. Son souffle s'était arrêté.
Elara ouvrit le locket. Le visage de Mireille la regarda — cette femme dont elle ne saurait jamais rien, sauf qu'elle était morte entre les mains de la mère que la jeune fille n'avait jamais connue.
« Ma mère a laissé une lettre. Le journal l'a en partie reproduite — une page que mon frère a oublié de brûler. Elle dit que la maladie de Mireille a été conçue. Infusée. Qu'elle créait une emprise si solide que seule une guérisseuse de sang rare pouvait la briser. »
Elle leva le locket.
« Qui a confié ma mère à l'armée, Dain ? Qui a écrit au commandement pour demander une guérisseuse de la lignée Voss ? »
Le visage de Dain blêmit. Il savait. Elle vit la compréhension traverser ses yeux comme une lame.
« La même personne qui a demandé l'assistance d'un jeune chasseur », souffla-t-elle. « Ta sœur est morte entre les mains de ma mère parce qu'on les a menées toutes les deux dans un piège. Comme une expérience. Pour voir si une guérisseuse suffisamment puissante pouvait attirer le mangeur d'âmes. »
La colère du chasseur laissa place à autre chose. Quelque chose de plus froid, plus calculé. « Ton frère. »
« Ander était un arpenteur, dit-elle doucement. Pas un soldat. Il traçait les routes. Les cartes. » Elle sentit les mots former un morceau glacé dans sa poitrine. « Il traçait les routes pour quelqu'un, Dain. Quelqu'un qui savait où trouver les guérisseuses. »
Le journal glissa de ses doigts, tombant sur la terre mouillée.
« Et j'ai porté son locket toute ma vie. » Elle releva la tête, rencontrant le regard du chasseur avec une franchise douloureuse. « Le locket qui ouvrait la porte vers les victimes. Que je portais depuis ma naissance. Pour qu'on ne puisse jamais savoir que la clé était dans ma famille. »
Dain l'attrapa par les épaules, la forçant à le regarder. « Tu n'aurais rien pu faire, Elara. Tu avais quatre ans. »
« Je sais. » Ses larmes coulaient enfin, silencieuses. « Mais Ander le savait. Il savait tout. Et il m'a laissée croire que j'inventais tout — que mon don n'existait pas, que je l'imaginais. Il m'a enfermée dans son fils, dans ses mensonges. »
Elle ferma les yeux. Le vide du manoir en elle pulsait encore, douloureux, comme un membre fantôme.
« Je vais ouvrir la porte », dit-elle. Sa voix était un fil, presque brisé. « Et si Ander est de l'autre côté, il va me dire la vérité. Toute la vérité. Avant que je décide qui il est vraiment. »
Le silence de Dain répondit à la place de ses mots — un assentiment muet, le bruit d'un homme qui venait d'apprendre que le passé avait des trous dans lesquels on pouvait tomber pour ne jamais remonter.
Il ramassa le journal, l'essuya soigneusement, et le lui rendit.
« Alors allons ouvrir la porte », dit-il. Sa mâchoire était encore serrée, mais ses yeux s'étaient éclaircis — quelque chose avait cédé en lui, une vieille cicatrice qui se déchirait enfin.
La pluie reprit. Elara se leva en s'appuyant sur le tronc du chêne, serrant le locket contre son cœur. Elle n'avait pas tout dit. Elle n'avait pas dit que la lettre portait un sceau — le sceau du commandement royal — ni que le nom inscrit en filigrane était celui que Dain avait juré de traquer.
Elle gardait ce mensonge-là pour elle. En attendant que la porte s'ouvre.
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