Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 17: The City of No Feeling
La route vers Veyren était trop droite. Trop propre. Elara le sentait dans ses os avant même d’apercevoir les remparts, une sensation de vide qui lui pinçait la peau comme un vent d’hiver sans neige.
Dain marchait devant, l’épée à demi dégainée, les yeux plissés sous son capuchon de voyage. « C’est trop silencieux pour une ville de marché. »
Elara resserra son manteau autour de ses épaules, la lourdeur du locket contre sa poitrine lui rappelant chaque battement de cœur. Elle avait absorbé l’absence du geôlier deux jours plus tôt, et sa main tremblait encore. Mais elle ne pouvait pas se permettre de faiblir. Pas maintenant.
Ils franchirent la porte sud. Personne pour demander un péage. Personne pour cracher sur leurs bottes ou leur jeter un regard méfiant.
La place du marché était un tableau figé.
Une femme penchée sur un étal de pommes, la main tendue vers un client. Le client, lui, n’avait pas bougé depuis peut-être une semaine. Ses yeux étaient ouverts mais ne voyaient rien. Debout. Les bras le long du corps. La poitrine qui se soulevait à peine.
« Par les enfers… » murmura Dain.
Elara traversa lentement la place. Un enfant assis en tailleur, une ficelle entre les doigts, le regard perdu dans le vide. Un moine figé en pleine bénédiction devant une statue de la déesse. Deux amoureux tenant leurs mains à quelques centimètres l’une de l’autre, incapables de franchir la distance.
« Ils sont vivants, dit Elara à voix basse. Le cœur bat. Les poumons respirent. Mais l’âme… elle est si loin. »
Dain poussa la porte d’une auberge. À l’intérieur, un homme en tablier de cuir était à genoux, une serpillière à la main, les yeux fixés sur une flaque qu’il n’essuierait jamais. Une barmaid était penchée sur le comptoir, les doigts crispés autour d’un verre qu’elle ne boirait pas.
« Ils ont tous croisé le chemin du monstre, dit Elara. Ou quelque chose de pire. »
— Pire ? demanda Dain en ressortant.
— Ce n’est pas la même lésion que chez les autres. Chez les victimes qu’on a vues avant, il y avait des cicatrices à l’âme. Ici, c’est plus doux. Plus diffus. Comme si l’émotion s’était évaporée goutte à goutte, pas arrachée d’un coup. »
Dain marcha jusqu’au puits au centre de la place. Il tira la corde, remonta un seau d’eau, puis il plongea son doigt dedans et le porta à ses lèvres. Il recracha aussitôt.
« Amer. Métallique. Comme du fer et du chagrin. »
Elara le rejoignit. Elle trempa son propre doigt, le goutta elle aussi. Et quelque chose se réveilla en elle. Une reconnaissance, ancrée dans ses os. Cette saveur, elle la connaissait. Elle venait des histoires de sa mère.
« C’est du *silence-doux*, dit-elle. Une herbe qui pousse dans les fissures des tombeaux anciens, à condition que les morts y aient été enterrés vivants. Elle ne se trouve pas naturellement dans l’eau.
— Alors quelqu’un l’y met.
— Ce n’est pas quelqu’un qui la met, Dain. C’est la dose. Quand on en boit assez longtemps, elle imprègne le sol. Les rivières. L’air lui-même. Et c’est ce qui les a fait basculer. Ce n’est pas le monstre qui les a frappés tous en même temps. C’est l’eau qui a fait son œuvre lentement, jour après jour, jusqu’à ce qu’ils ne sentent plus rien. »
Il se releva. Derrière lui, une femme s’était arrêtée, une cruche à la main, le visage vide.
« Et une fois qu’on a absorbé toute l’émotion de la ville, dit Dain lentement, qu’est-ce qui reste pour la créature ?
— Rien. C’est la différence. Le silence-doux ne nourrit pas le monstre. Il le prive. La créature ne se repaît que d’âmes entières, d’émotions vives. Ici, il n’y a plus que de la coquille. »
Dain se tourna vers elle, une lueur nouvelle dans les yeux.
« Alors peut-être que ce n’est pas une ville conquise. Peut-être que c’est une barricade.
— Une barricade contre quoi ?
— Contre lui. Contre la créature. Quelqu’un veut enfermer quelque chose, et il a anesthésié toute une ville pour que le monstre n’ait nulle part où se repaître. »
Elara resserra les doigts autour du locket sous son manteau. Cela expliquait les cartes d’Ander. Les relevés. Il n’avait pas tracé le chemin de la créature. Il avait tracé les zones où la nourriture se faisait rare, les endroits où le vide allait bientôt s’étendre.
« Je connais un contrepoison, dit-elle. Le *cœur-d’épine*. Une fleur qui ne pousse que sur les tombes de ceux qui sont morts en criant. Elle se nourrit de la douleur qu’ils ont laissée derrière eux.
— Et elle rend les émotions aux gens ?
— Elle nettoie le sang. Elle rétablit les récepteurs du cœur et de l’esprit. Mais il en faut très peu. Une fleur suffit pour purifier une source de village. Ce puits-là… il faudrait des charrettes entières. »
Elle chercha autour d’elle. Près d’une chapelle à moitié effondrée, sous un if noueux dont les racines traversaient un ancien cimetière, elle vit une lueur rouge sombre entre les pierres.
Une seule fleur de cœur-d’épine.
Elle se baissa, en prit soigneusement la tige entre le pouce et l’index. Le pétale était encore humide de rosée. Sa propre main trembla moins en la touchant, comme si la fleur partageait sa douleur, la prenait sur elle.
« Une fleur, murmura Dain en la regardant se relever. Juste une. Pour une ville entière.
— Une fleur suffit pour la première bouchée. Mais pour guérir Veyren, il faudra trouver d’autres cimetières. Et pas seulement des cimetières, dit-elle en regardant l’horizon au-delà des remparts, où une fumée noire s’élevait d’une construction lointaine. Une usine, peut-être. Il faut d’abord arrêter la source. »
Dain suivit son regard. Son poing se serra sur la garde de son épée.
« Une usine. Là-bas, dit-il. À trois lieues environ. »
— Le silence-doux ne se répand pas tout seul dans l’eau, dit Elara. Il faut que quelqu’un le fabrique, en grande quantité. Quelqu’un qui a accès aux tombeaux, aux morts, peut-être même à l’âme des victimes. »
Dain se tourna vers elle, et pour la première fois depuis qu’il avait trouvé le locket dans la boue, son regard était presque doux.
« Alors ce n’est pas une créature ancienne, dit-il lentement. C’est quelque chose qu’on a fabriqué. Quelque chose qu’on *entretient*.
— Et si on peut l’entretenir, répondit Elara en glissant la fleur dans son manteau, on peut l’arrêter. »
Au loin, la fumée noire s’épaissit, comme si l’usine savait qu’on l’avait repérée.
Sur la place, la femme à la cruche tomba soudainement, un caillot de sang coulant de son nez. Sur son visage, pendant une seconde, une expression de terreur pure avant que le vide ne la reprenne.
« Ce n’est pas un hasard, murmura Elara. Il nous a vus arriver. Il sait que nous savons. »
Dain tira son épée. La lame chantait dans l’air silencieux.
« Alors allons lui dire bonjour. »
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