Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 18: The Factory of Apathy
La ville de Veyren s’étendait derrière eux comme un cimetière de cire. Elara marchait en tête, le cœur-de-épine serré dans son poing, les jambes encore lourdes de l’épuisement qu’elle avait absorbé dans les bois. Elle sentait chaque battement de son cœur comme un effort, mais elle ne ralentit pas.
Dain la suivait, l’œil fixé sur la silhouette de l’usine qui se découpait à trois lieues, au-delà des champs de silence-doux. Les tiges grises ondulaient sous une brise qui ne portait aucun oiseau, aucun insecte. Le monde semblait avoir été mis en sourdine.
« Tu tiens le coup ? » demanda-t-il, la voix basse, comme s’il craignait que le sol lui-même n’écoute.
« Je tiens. »
Elle mentait. Son bras tremblait, et ses paumes étaient moites de fièvre. Mais mentir était devenu une seconde nature, une couche protectrice par-dessus son âme.
Ils atteignirent la clôture de fer rouillé qui ceinturait l’usine. Une plaque de bronze, verte de patine, portait une inscription en lettres gravées : *Silence-Doux Ateliers – Brevet Royal No. 37*.
« Brevet royal », murmura Elara, le goût amer dans la bouche.
Dain siffla doucement entre ses dents. « Ton fameux sceau. Il n’est pas seul à sceller des lettres. Le trône est mouillé là-dedans jusqu’au cou. »
Il poussa la grille, qui s’ouvrit sans un grincement. Trop bien huilée, trop bien entretenue pour un bâtiment abandonné. Ils pénétrèrent dans une cour pavée où des chariots vides attendaient, leurs roues luisantes de graisse fraîche. Des torches brûlaient le long des murs, régulièrement espacées — entretenues.
« On n’est pas seuls », dit Elara.
« Non. »
Ils longèrent le mur principal jusqu’à une porte de fer, laissée entrouverte sur un couloir faiblement éclairé. Des files de tuyaux couraient au plafond, conduisant une vapeur grise et dense d’un bâtiment à l’autre. Le sol, en pierre lavée, était parsemé de flaques d’un liquide huileux qui ne reflétait rien.
« On dirait de l’eau morte », observa Dain.
Elara s’accroupit pour la toucher. Une sensation immédiate grimpa le long de ses doigts : un vide, un creux dans le tissu même de l’existence. Elle retira sa main, soufflant sur sa paume.
« Ne touche pas à ça. C’est du silence-doux concentré, ou quelque chose qui lui ressemble. Je le sens comme une absence. »
Dain hocha la tête, puis indiqua une porte plus loin, surmontée d’un globe de verre dépoli qui pulsait d’une lueur grise.
« Capitaine. »
Ils s’approchèrent. À travers le verre, on devinait une salle immense, remplie de cuves de cuivre. Des tuyaux descendaient de cintres et plongeaient à l’intérieur, là où des doigts grisâtres s’agitaient faiblement — comme des racines, ou des cordons ombilicaux.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » souffla Dain.
Elara poussa la porte et entra.
L’air pesait sur ses épaules. Chaque cuve portait une étiquette : *Lot 14 – Émotion brute – Colère modérée*, *Lot 9 – Chagrin pleuré*, *Lot 22 – Désir de vivre (instable)*. Des entonnoirs de verre étaient posés au bord, et des fioles de sang séché s’alignaient sur des étagères.
« Ce sont des âmes », dit Elara, la voix tendue comme un fil d’acier. « Pas juste des victimes piétinées. Ce sont des extraits d’âmes, prélevés sur des gens vivants. »
Dain s’arrêta devant une cuve dont l’étiquette était plus petite, plus précise : *Échantillon de référence – Lignée Voss – Type 04*. Son sang se glaça. Son nom. La lignée de sa mère. De son frère. D’elle.
« Elara. »
Elle vint à son côté et lut le texte à voix haute, sans le vouloir.
« Lignée Voss. Type 04. Qualité exceptionnelle. Absorption naturelle, compatibilité avec les essences de plein spectre. »
Sa main tremblait. Elle toucha la cuve, qui émit un bourdonnement sourd. À travers le métal froid, elle sentit une force familière, une présence intime — comme un écho de son propre pouvoir.
« C’est de moi dont ils parlent, Dain. Du sang de ma mère. C’est ma lignée qui sert de base à leur poison. »
« Le soul-eater n’est pas un monstre », gronda Dain, ses poings serrés. « C’est une machine. Un distillateur. Il aspire l’âme, la traite dans ces cuves, et en tire le silence-doux qu’ils versent dans les puits des villes. Un cycle parfait. »
Elara ne répondit pas. Elle examinait le reste de la salle, quand son regard accrocha un chevalet de bois où un cahier était ouvert, sous une lampe à huile encore allumée. Une écriture serrée, penchée, d’une main pressée.
*« Les doses de dérivés d’âme ne tolèrent pas l’impureté. L’essence Voss garantit une suppression complète du sentiment. Toutefois, le produit final n’est stable qu’en présence d’un corps vivant immobile — voir Protocole II, essai 40. »*
Son regard dévala la page.
*« Constat troublant : les résidus de filtration semblent développer une volonté propre. Le stock principal s’organise. Il cherche une ouverture. Nous le maintenons artificiellement suffisamment apathique pour qu’il ne formule pas de désir cohérent. »*
*« Recommandation : destruction complète du stock de base si la moindre angoisse transparaît. »*
Une autre écriture, en rouge, en travers de la page :
*« Impossible. Si l’essence-mère (Voss, suprême) n’est pas capturée vivante, le lien se rompt et le stock se réveille. Garder la Voss en vie jusqu’au transfert final. »*
Elara se recula comme si elle venait de toucher une vipère.
« Tu piges, Dain ? » Sa voix était un murmure. « Ce n’est pas la créature qui produit le poison. C’est le poison qui produit la créature. Les âmes stockées, privées de leur substance, forment une masse qui n’a plus qu’un but : retourner à un état complet. Et quand leur envie devient trop forte, ils envoient une émanation — le soul-eater — pour collecter des vivants et les vider, se nourrir de leur émotion fraîche, afin de garder leur propre absence silencieuse. »
Dain se pencha, la mâchoire contractée. « Et toi. Ton essence. Ta lignée. Tu agis comme un aimant, ou un stabilisateur. Ils veulent te garder vivante, mais sous contrôle. »
« Mon frère savait », dit Elara, plus doucement. « Ander ne cartographiait pas des routes vers des proies. Il cartographiait des chemins pour la créature. Il guidait les victimes vers les cuves. »
Deux gouttes de sueur coulèrent le long de sa tempe. Elle se sentait trembloter sur ses appuis, les effets du vide absorbé dans son sang se mêlant à la révélation brute.
« Il est là-dedans, non ? » fit Dain en désignant le mur du fond, où une grosse cuve trônait, scellée d’un volute de plomb et marquée du sceau royal qu’Elara reconnaissait trop bien. « Ton frère. Il est le gardien de cette boîte. »
« Ou sa première victime », répondit-elle, le cœur serré.
Une vibration sourde traversa le sol. La cuve scellée émit un bruit sourd, un battement lent, comme un cœur énorme décidant enfin de se réveiller. La lumière des lampes vacilla.
Dain tira son épée et se posta entre la cuve et Elara. « Si c’est lui, ce n’est plus Ander. C’est un contenant rempli d’âmes tassées, en équilibre sur un seul fil. »
Il y eut un autre battement, plus fort, et les étagères cliquetèrent.
Elara sortit le locket de sa poche, le poids du médaillon rendu brûlant dans sa main. La porte intérieure tremblait, impatiente, comme si elle sentait un parent.
« Peut-être qu’il n’est pas trop tard », dit-elle. « Peut-être que le locket ne s’ouvre pas sur ce qu’ils y ont mis. Peut-être que c’est une porte de sortie. »
La cuve gronda une troisième fois, et sur sa surface de plomb, une fissure apparut — mince, mais nette, comme une bouche qui s’ouvre dans la nuit.
« Nous n’allons pas au-devant de lui », dit Dain, d’une voix d’airain. « C’est lui qui vient à nous. »
Le sol trembla sous leurs pieds, et l’odeur de vieux sang et d’herbe mouillée s’éleva du sol comme un suaire.
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