Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 19: The Locket's Power
La poussière de silence-doux collait à leurs vêtements comme un linceul gris. La ville de Veyren était muette derrière eux, ses habitants figés dans une apathie si profonde qu'ils semblaient peints sur les murs. Elara avançait en s'appuyant sur Dain, chaque pas un effort qui lui tirait un râle. Elle sentait encore le vide qu'elle avait absorbé, cette absence qui lui rongeait la moelle comme un acide lent.
— On ne va pas tenir trois lieues, souffla-t-elle.
Dain resserra sa prise sur son épaule, les yeux fixés sur la silhouette grise de la fabrique à l'horizon. Ses mâchoires étaient serrées, sa barbe naissante hérissée d'une colère qu'elle commençait à connaître.
— On n'a pas le choix. Si cette usine produit le poison à grande échelle, la fleur qu'on a trouvée ne suffira jamais à purifier la ville.
Elle sentit le locket contre sa poitrine, comme une barre de fer glacé. Depuis la révélation de sa mère, depuis la lettre scellée du roi, cet objet pesait plus lourd que le monde entier. Dain le lui avait confié. Elle devait l'ouvrir. Elle devait affronter Ander.
Mais elle était si faible.
Un bruit derrière eux. Léger, presque imperceptible — le crissement d'une semelle sur les pavés poussiéreux. Elara tourna la tête. Une forme humaine sortit de l'ombre d'une porte cochère, puis une autre. Des ouvriers, ou ce qui en restait : des visages lisses comme des masques de cire, des yeux vides qui n'exprimaient ni colère ni pitié.
— Dain, dit-elle d'une voix rauque.
Il se retourna. Son épée décrivit un arc, mais les créatures ne reculèrent pas. Elles étaient plus rapides que des hommes engourdis. Leurs mains se refermèrent sur les bras de Dain avec une force surnaturelle, et il poussa un cri lorsqu'une troisième silhouette émergea derrière lui, un tissu blanc plaqué sur le visage. L'air empestait le silence-doux concentré, écœurant, sucré.
Elara voulut crier, mais l'odeur lui brûla la gorge. Dain suffoquait, ses muscles se contractant en vain tandis que l'engourdissement montait. Ses yeux — les yeux d'un homme qui n'avait jamais plié — se révulsèrent, se couvrant d'un voile laiteux.
Une main se tendit vers Elara. Une autre silhouette, derrière elle.
Elle recula, et le dos heurta un mur. Le monde devenait mou, les contours se brouillaient. Le silence-doux s'insinuait dans ses narines, et elle sentait une porte s'ouvrir en elle — cette porte intérieure que sa mère lui avait appris à fermer, cette faille par laquelle le vide entrait.
Le locket brûla contre sa peau.
Dans un geste désespéré, elle l'arracha de son cou et le serra. Il était chaud, vivant comme un cœur pris dans un poing. Elle tomba à genoux, et son poids actionna le mécanisme. Le couvercle s'ouvrit d'un clic tranchant.
Ce n'était pas un miroir. Ce n'était pas une porte.
C'était un flacon de verre scellé, encastré dans un écrin de velours noir. Le liquide à l'intérieur était d'un noir rougeâtre, épais comme du sang qui aurait reflué trop longtemps. Il pulsait doucement — pas un reflet, une pulsation, comme une veine exposée.
Le visage de Dain était maintenant blanc, figé, ses iris effacés sous une cataracte grise. Il ne luttait plus. Ses lèvres frémissaient à peine, déjà mortes.
Elara brisa le sceau avec ses dents. Elle n'hésita pas, n'eut même pas le temps de douter. Elle porta le flacon à sa bouche, aspira la moitié du liquide, puis dans un mouvement de bête blessée elle cracha un filet noir dans la bouche entrouverte de Dain, pressa sa paume contre ses lèvres, força.
Rien.
Un instant de vide.
Puis Dain s'arc-bouta comme s'il avait reçu une décharge. Ses mains griffèrent le sol, ses veines s'illuminèrent sous sa peau pâle, et il hurla. Un cri humain, un cri de douleur et de retour.
Il cligna des yeux. Le gris se déchira. Ses pupilles revinrent, dilatées, folles de peur.
— Que… c'était quoi ? haleta-t-il.
Elara regarda le flacon vide dans sa main. Une chaleur étrange coulait dans ses veines — pas celle de la vie qu'elle donnait aux autres, mais quelque chose de plus ancien. Quelque chose qui savait.
Elle se releva lentement, les créatures autour d'eux vacillant comme des marionnettes sans fils. L'effet du silence-doux les quittait par à-coups ; certains tombaient à genoux, le souffle court, les yeux remplis d'horreur après des semaines d'absence.
Le flacon était vide. Mais elle savait, maintenant, avec une certitude de lame dans le cœur, que sa mère avait rempli ce petit écrin de verre avec sa propre mort.
Et ce liquide, ce sang noir de magicienne, c'était sa dette.
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