Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 20: Aftermath: The Truth of the Locket
La nuit pesait sur la ville comme une chape de plomb. Dans la petite chambre d'auberge qu'ils s'étaient appropriée, Elara était assise en tailleur sur le lit, le médaillon ouvert entre ses mains. La fiole vide reposait à côté d'elle, telle une pierre tombale miniature. Dain faisait les cent pas devant la fenêtre, les volets clos, son regard alternant entre le visage livide d'Elara et le bijou d'argent.
« Ta mère, » dit-il enfin, la voix rauque. Ce n'était pas une question.
Elara hocha la tête. Ses doigts caressèrent le bord gravé du médaillon, là où un fin réseau de runes s'entrelaçait autour d'un sceau discret. « Elle ne m'a jamais dit ce qu'elle faisait exactement. Elle disait que guérir était un don, mais que le payer était une malédiction. » Elle leva les yeux. « Je pensais qu'elle parlait de la faiblesse que je ressens après chaque guérison. Cette espèce de vide qui me mange de l'intérieur pendant des heures. »
Dain s'arrêta. « Ce n'est pas le cas. »
« Non. » Elara referma les doigts sur le médaillon. « Le sang d'une guérisseuse. Pas le tien, pas celui de n'importe quel malade. Le sien. Complet. Jusqu'à la dernière goutte. »
Le silence s'épaissit entre eux. Dehors, Veyren restait figée dans son engourdissement artificiel, ses habitants déambulant comme des fantômes dans les rues pavées. Dain passa une main sur sa mâchoire, là où la barbe commençait à pousser, et Elara vit le tic qu'il avait quand il essayait de maîtriser une colère ancienne.
« Ma sœur, » dit-il. « Elle a été soignée par une guérisseuse. Une femme dont le nom n'a jamais été prononcé en ma présence. Ander nous l'avait recommandée. Il la disait exceptionnelle. »
Elara sentit son estomac se nouer. Elle ouvrit la bouche, mais aucun mot n'en sortit. Dain s'accroupit devant elle, son regard plongeant dans le sien.
« C'était elle, n'est-ce pas ? »
Le mot mit une éternité à venir. « Oui. »
Il ferma les yeux un instant, pas plus de trois battements de cœur. Puis il les rouvrit, et la colère qu'elle redoutait n'y était pas. Il n'y avait qu'une lassitude profonde, une compréhension qui avait dû mûrir en lui pendant toutes ces semaines de route, à l'observer, à apprendre ses gestes, à deviner ce qu'elle taisait.
« Ta mère a échoué à sauver Mireille. Et Ander, ton frère, l'a escortée jusqu'à notre village. Il nous a dit qu'elle avait fait tout ce qu'elle pouvait. » Il marqua une pause. « Puis il a suivi cette même guérisseuse jusqu'ici, là où on la préparait à être un appât. »
« Il ne l'a pas suivie. » La voix d'Elara se brisa sur les mots. « Il l'a piégée. Il l'a piégée avec moi. »
Dain ne cilla pas. « Tu l'as dit dans la forêt. Je sais. Mais je veux comprendre *pourquoi*, Elara. Pourquoi ta propre mère, pourquoi sa propre sœur ? »
Elle tourna le médaillon dans ses doigts. Le sceau royal brillait faiblement dans la pénombre, une tête de lion stylisée, queue enroulée autour d'une épée. « Parce que ce n'est pas un médaillon de famille. C'est un contrat. »
Elle souleva le couvercle intérieur d'un geste précis, et une fine pellicule d'argent se détacha, révélant une seconde gravure, invisible au premier regard. Dain se pencha. Des lettres minuscules, presque illisibles, étaient marquées dans le métal.
« Je n'arrive pas à lire, » dit-il.
« Moi si. Ma mère me les a apprises pendant qu'elle m'enseignait la guérison. » Elara ferma les yeux un instant, puis les rouvrit. « Ils les appellent les Essences de Résonance. C'est un liquide qui ne peut être produit que par une guérisseuse qui se sacrifie volontairement. Pas un meurtre, pas un accident. Un don. Chaque goutte absorbe des années de capacité de guérison, des souvenirs, une partie de la volonté. »
Elle marqua une pause.
« Ma mère ne s'est pas contentée de donner un peu d'elle. Elle s'est donnée entière. Tout ce qu'elle était, toute sa puissance, toute sa vie. Elle est devenue ce liquide. Et ce liquide, c'est la seule chose capable de briser le silence-doux. Pas le contre-poison, pas une herbe, pas un sort. Le sang d'une guérisseuse qui a choisi de mourir, associé à une volonté de protéger. »
Dain recula légèrement, comme si le médaillon pouvait le brûler. « Elle savait que ça servirait à libérer des gens. Elle a fait ce choix en connaissance de cause. »
« Elle a fait ce choix quand on l'a forcée à l'envisager. Ander l'a menacée. Il lui a dit que si elle ne donnait pas sa vie pour créer l'essence, je mourrais lentement, dans une souffrance qu'aucun guérisseur ne pourrait apaiser. Ma propre force était défaillante, tu comprends ? J'étais jeune, je n'avais pas encore appris à contrôler mon don. Elle a préféré se sacrifier pour que je vive. »
Le silence s'installa entre eux, lourd, mais pas douloureux. Veyren n'était plus qu'un bruit de fond dans la pièce, hors du temps, hors de leur histoire.
Dain se releva lentement. Il alla à la fenêtre, entrouvrit un volet d'un doigt, observa la rue déserte, une silhouette qui titubait sans but. Quand il se retourna, son visage avait retrouvé cette expression qu'elle connaissait bien : celle du chasseur qui examine une piste avant d'engager une action.
« Ce liquide, dit-il. Tu l'as partagé avec moi. Tu as utilisé la moitié. Il en reste une fiole vide. »
« Oui. »
« Et une fleur. » Il désigna du menton la heart-of-thorn posée sur la table basse, ses pétales sombres encore brillants d'un éclat humide. « C'est tout ce qu'on a pour guérir une ville entière. »
Elara se leva. Ses jambes tremblaient encore un peu, souvenir de l'effort accompli, de l'essence qu'elle avait canalisée pour arracher Dain à cet état de néant. Mais il y avait autre chose maintenant, une chaleur qui restait nichée sous son sternum, comme un charbon doux qui refusait de s'éteindre. Elle n'avait jamais ressenti ça après une guérison.
« Cette essence ne m'a pas seulement permis de te sauver, » dit-elle lentement. « Elle m'a laissé quelque chose. Une trace. Comme si ma mère me parlait à travers elle. »
Dain fronça les sourcils. « Qu'est-ce qu'elle te dit ? »
Elara leva la main, paume ouverte. Une lueur bleutée, faible mais nette, trembla au centre de sa paume. Pas un sortilège, pas une étincelle de guérisseuse ordinaire. C'était une résonance, une vibration qui semblait répondre à quelque chose de lointain.
En dessous d'eux, comme un écho montant des fondations de l'auberge, un battement sourd se fit entendre. Un seul. Puis plus rien.
« Elle me dit que je ne suis pas la seule, » murmura Elara.
Dain vint se planter devant elle, les mains ballantes, le regard brûlant. « La fiole était un héritage. Un remède unique. Mais si ta mère t'a laissé ça *en plus de* sa vie, c'est qu'elle savait que tu aurais besoin de plus qu'un simple remède. » Il désigna la direction de l'usine, à trois lieues de là, visible par une trouée entre les toits gris. « C'est là-bas qu'ils fabriquent le silence-doux. Et si cette chose est manufacturée, son cœur est quelque part dans cette fabrique. »
Elara suivit son regard. Non loin, la cheminée de l'usine se dressait, noire et inerte, mais elle pouvait presque sentir les pulsations qui l'habitaient la nuit. Le monstre n'était pas ici, mais son origine était là-bas.
« Tu veux qu'on aille y mettre fin, » dit-elle.
« Je veux qu'on détruise la source. Pas qu'on continue à traiter les symptômes avec des fleurs et des gouttes de sacrifice. » Il se tourna vers elle, et pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté la forêt, une lueur de détermination franche traversa son visage fatigué. « Ton frère est peut-être là-bas. Le sceau royal aussi. Et ce que ta mère a payé avec sa vie mérite plus que de retarder des symptômes. »
Elara reposa le médaillon sur la table, couvercle ouvert, fiole vide à côté. Puis elle prit la heart-of-thorn entre ses doigts, sentit sa fraîcheur, sa fragilité. Une seule fleur. Une seule dose. Un seul espoir pour renaître.
« Cette fleur ne guérira pas la ville, » dit-elle lentement. « Mais elle peut guérir la source. Si on arrive au cœur de l'usine, à l'endroit où le silence-doux est fabriqué, on pourra y introduire son essence. Comme un contre-poison versé directement dans la plaie. »
Dain la dévisagea. « Tu sais que c'est risqué, d'entrer là-dedans. »
« Je sais ce que je risque. » Elle rangea la fleur dans une poche intérieure de son manteau. « Ma mère m'a appris que guérir ne consistait pas à éviter la douleur. C'est à la traverser. »
Un long silence. Puis Dain alla ramasser son manteau sur le dossier d'une chaise. Il n'avait pas besoin d'en dire plus.
« On part à l'aube, » dit-il en enfilant le vêtement. « Avant que les cauchemars de cette ville ne se réveillent pour de bon. »
Dehors, la nuit était profonde, et la première lueur grise ne pointerait pas avant quelques heures. Elara resta un instant au centre de la chambre, les yeux fixés sur la fiole vide. Elle n'aurait su dire si ce qu'elle ressentait était de la tristesse pour sa mère, ou une gratitude immense pour ce merveilleux héritage de sacrifice.
Elle souffla la bougie, et dans l'obscurité retrouvée, la chaleur dans sa poitrine continua de battre faiblement. Quelque chose en elle avait changé. Elle n'était plus seulement une guérisseuse qui absorbait les maux des autres pour les porter elle-même.
Elle était l'héritière d'une dette qu'elle comptait bien payer.
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