Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 21: The Turning Point
La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait lourd, chargé d'une odeur de métal chaud et de chimie douceâtre. Devant eux, à trois lieues à peine, la cheminée de l'usine crachait une fumée grise et régulière, trop disciplinée pour être naturelle. Le cœur-de-épine pesait dans la poche d'Elara, comme un battement supplémentaire.
Dain arma son arbalète d'un geste sec, les yeux rivés sur les murailles de brique sombre qui se profilaient à l'horizon. "On y va de front, c'est ça ? On cogne à la porte et on demande à voir le directeur ?"
— Presque. Elara déglutit. Elle sortit le locket, le fit tourner entre ses doigts. Le verre vide, désormais, ne contenait plus que l'écho de la résonance. "Je passe par le sous-sol. Les canalisations qui amènent l'eau de la ville doivent toutes converger vers un point central. Là où le silence-doux est fabriqué. Sa source."
Dain haussa un sourcil. "Et tu comptes faire quoi, exactement, une fois là-dessous ? Offrir des fleurs à la machinerie ?"
— Le cœur-de-épine n'est pas fait pour détruire, Dain. Il est fait pour guérir. Elara leva le menton. "Le monstre est fabriqué. Mais la matière première — la essence d'âme — c'est de la souffrance distillée, de l'émotion figée. Si je peux atteindre le noyau, là où tout est stocké… je peux l'absorber."
Un silence. Dain baissa son arbalète.
"Absorber quoi ? Toute la souffrance d'une ville ?"
— C'est ce que je fais. Elara sourit faiblement. "Guérir, c'est prendre. Je prends les blessures, les fièvres, la peine. Je les fais miennes. Le corps s'affaiblit, mais il répare. Seulement…" Elle hésita. "Là, ce n'est pas un corps malade. Ce sont des années d'émotion accumulées, volées, compressées. Des milliers de vies rendues vides."
Et ça, c'est un poids que même une guérisseuse ne porte pas sans en mourir. Elle ne dit pas la phrase à voix haute. Elle n'en avait pas besoin.
Dain la regarda longuement. Son visage — taillé dans l'écorce et la colère — se plissa. Il détestait ne pas avoir de plan de rechange. Il détestait qu'elle ait raison.
"Combien de temps ?" demanda-t-il enfin.
— Pour atteindre le noyau ? Une heure, peut-être moins, si les canalisations ne sont pas gardées. Pour l'absorber… Je n'en sais rien. Le temps que mes jambes tiennent ou que mon cœur lâche.
Il jura. Un mot court, sec, comme un clou planté dans du bois. Puis il rechargea son arbalète.
"Alors je vais te donner cette heure." Il ne la regardait pas. Il parlait à l'usine, au ciel gris, à la mémoire de sa sœur. "Je tiendrai la porte. Les enforcers, les gardes, tout ce qui bouge entre ici et ton noyau — je le coucherai. Mais tu ne meurs pas là-dessous. Tu m'entends? J'ai déjà enterré quelqu'un que je n'ai pas su protéger. Pas deux fois."
Elara ne trouva pas les mots. Alors elle acquiesça.
Ils contournèrent l'usine par l'est, où le terrain s'affaissait en une cuvette naturelle. Un ruisseau — ou ce qui en restait — charriait une eau laiteuse, épaisse, qui sentait le lys écrasé. Le silence-doux, dilué, s'infiltrait déjà dans la terre. Des arbres aux branches tordues se penchaient vers le courant, comme avides d'une dernière sensation.
Dain plaqua sa main contre un regard d'égout rouillé, coincé entre deux rochers. Il tira. Le métal céda avec un cri de douleur.
"Là." Il désigna l'ouverture sombre. "Ça descend. Suis ton instinct. La résonance te guidera."
Elara s'accroupit, inspecta l'étroit passage. Des marches humides descendaient dans une pénombre qui semblait ne jamais finir. À cet instant, la chaleur nouvelle — celle qui pulsait depuis l'ouverture du locket — s'intensifia. Elle devenait presque douloureuse, comme un braise collée contre sa poitrine.
Elle se retourna une dernière fois. Dain, silhouette massive contre le ciel d'acier, arma son arbalète.
"Tu tiens cette porte."
— Je tiens cette porte. Va.
Elle descendit.
L'air devint vite irrespirable. Une moiteur chimique, sucrée et nauséeuse, collait à sa gorge. Le cœur-de-épine, serré dans son poing, semblait irradier une tiédeur propre et insistante. Les murs suintaient. Des tuyaux, partout, couraient le long de la paroi — tous convergeant vers un point, comme les veines d'un cœur immense.
La résonance en elle s'intensifia à chaque pas.
Bientôt, elle entendit le bruit. Un gémissement continu, à la fois mécanique et organique, quelque part dans les profondeurs. Ça ne tournait pas comme une machine. Ça battait.
Le tunnel s'ouvrit sur une chambre circulaire, haute de plusieurs étages. Elara s'arrêta, saisie.
Au centre : un bloc de cristal sombre, opaque, gros comme une maison. Des milliers de filaments translucides en partaient, telles des artères, courant vers le plafond et alimentant les tuyaux de la ville entière. À l'intérieur du cristal, des formes semblaient s'agiter — des fragments de visages, d'yeux, de lèvres figées dans un cri silencieux. Des émotions, oui. De la peur, du chagrin, de la joie brisée. Des milliers de sentiments volés, compressés, transformés en matière première pour le silence-doux qui endormait Veyren.
Et tout au fond de la masse, une silhouette. Trop nette pour être une ombre. Une femme, semble-t-il, enveloppée dans le cristal comme dans un linceul de glace noire.
Elara fit un pas. Un tremblement parcourut la salle. Le battement s'accéléra. Le cristal, comme conscient, sembla s'illuminer de pulsations internes.
Elle inspira profondément. S'approcha. Leva les mains vers la surface glacée.
Le cœur-de-épine, dans sa paume, s'ouvrit soudain — non pas comme une fleur, mais comme une blessure. Ses pétales se replièrent, se fondirent dans la chair de son poing, lui déchirant la peau. Elara grimaça mais ne retira pas sa main.
Le cristal était chaud. Vivant.
Et alors qu'elle posait les paumes sur lui, tout s'arrêta.
Elle ne sentait plus ses jambes. Elle ne sentait plus son cœur. Elle ne savait plus si elle était Elara Voss ou la ville entière — son vide, son engourdissement, sa douleur silencieuse. La résonance, en elle, s'embrasa.
Au loin, très haut, elle entendit un écho de bataille : des détonations, des coups, le cri de guerre de Dain. Mais ça semblait venir d'une autre époque. D'une autre vie.
Le cristal parla — non pas avec des mots, mais avec des empreintes. Une femme. Un visage connu. Cette silhouette au fond de la masse cristalline, elle la reconnaissait à présent. Elle l'aurait reconnue même au bout d'une éternité.
Mère.
Et alors que la souffrance commençait à déferler en elle, la femme au fond du cristal ouvrit lentement les yeux.
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