Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 22: The Core
La porte de la salle des machines s’ouvrit dans un gémissement de métal tordu. L’air qui en sortit était froid, sec, stérile — comme si la pièce elle-même avait été vidée de toute vie, de toute chaleur, de toute couleur.
Elara fit un pas en avant, puis s’arrêta.
Au centre de la vaste chambre circulaire, suspendue à des câbles d’acier comme un cœur malade dans une cage thoracique de fer, pulsait une masse informe. Elle était grise, translucide, parcourue de veines sombres qui palpitaient lentement. Des fragments d’images y tournoyaient, pris dans une gelée épaisse : un enfant qui riait, une main qui se tendait, une larme qui n’avait jamais fini de tomber.
— Ce n’est pas une machine, murmura Dain derrière elle, son épée déjà tirée.
— Non, répondit Elara, la voix étranglée. C’est une tombe. Une tombe de sentiments.
Elle sentit la résonance en elle — celle qu’elle avait héritée de l’essence de sa mère — vibrer comme une corde tendue. La masse grise répondit. Une pulsation. Un appel. Comme si elle la reconnaissait.
— Les gens de la ville, dit-elle lentement. Leurs émotions. C’est ce qui les a nourris, depuis le début. Le silence-doux n’est pas une toxine — c’est une moissonneuse. Elle prend ce qu’ils ressentent et le dépose ici.
La porte derrière eux claqua. Des pas lourds, nombreux, scandés par des ordres mécaniques. Dain jura entre ses dents.
— Ils arrivent. Combien de temps tu penses qu’il te faudra pour faire… ce que tu as à faire là-dedans ?
Elara regarda la masse. Elle savait ce qu’elle devait faire. Le plan était simple dans sa formulation, monstrueux dans son exécution : entrer dans le cœur de la chose, absorber ce qu’elle contenait, le convertir en sa propre douleur. Et survivre — ou ne pas survivre — avec tout cela en elle.
— Je ne sais pas, avoua-t-elle. Peut-être une minute. Peut-être une heure. Peut-être jamais.
Dain la regarda. Ses yeux, d’habitude durs comme l’hiver, semblèrent se réchauffer un instant. Il ne dit rien. Mais il y avait quelque chose dans sa posture, dans la façon dont il planta son épée devant lui et se tourna vers la porte, qui disait tout ce que les mots n’avaient jamais su porter.
— Va, dit-il simplement. Je m’occupe des invités.
Elara traversa la chambre, chaque pas plus lourd que le précédent. La froidure émanait de la masse — non pas une froideur physique, mais quelque chose de plus profond, une absence de chaleur qui semblait vouloir s’infiltrer dans les os. Elle sentait les émotions contenues dans la masse l’appeler, la happer, la tirer vers elle comme un tourbillon silencieux.
Derrière elle, le premier choc d’acier contre acier résonna dans la salle. Dain avait engagé les premières vagues d’exécuteurs.
Elle atteignit la base de la masse. De près, elle la vit pour ce qu’elle était : non pas un organe unique, mais des milliers de filaments enchevêtrés, chacun vibrant d’une fréquence différente. Des voix indistinctes montaient d’eux — des murmures de joie étouffée, des cris de peur figés avant d’éclater, des soupirs d’amour jamais achevés.
Elara leva les deux mains. Elle n’avait pas besoin de les poser. Le contact n’était pas nécessaire pour ce genre de transfert. Tout ce qu’il fallait, c’était la volonté de recevoir.
— Je suis là, murmura-t-elle. Je prends tout.
Le premier filament se jeta sur elle comme un serpent affamé. La douleur vint immédiatement — pas une douleur physique, mais quelque chose de plus primitif. La terreur sourde d’un enfant perdu dans la foule. Elle l’absorba. Son genou gauche fléchit sous le choc.
Un deuxième. La tristesse infinie d’une femme qui avait perdu son époux dans un naufrage. Elara hoqueta. Sa poitrine se serra comme si ses côtes allaient céder.
Le troisième fut une rage — une colère sourde, aveugle, née d’une injustice dont elle ne connaissait pas la source, mais dont elle ressentait chaque scorie. Elle sentit ses ongles s’enfoncer dans ses paumes, ses mâchoires se crisper pour retenir un cri.
Les filaments vinrent par dizaines. Puis par centaines.
Des rires d’enfants devenus amertume. Des serments d’amour devenus trahison. L’exaltation d’une victoire — immédiatement écrasée par la honte d’avoir gagné trop facilement. L’humiliation d’une défaite publique. La fierté d’un travail bien fait, sapée par l’indifférence des autres. L’espoir, toujours l’espoir, brisé en mille morceaux contre le mur de la réalité.
Elara tomba à genoux. Son corps était secoué de tremblements qu’elle ne contrôlait plus. Chaque émotion qu’elle absorbait la lacérait, ajoutant sa voix à la cacophonie qui hurlait dans sa tête. Elle ne pouvait plus distinguer ses propres pensées de celles qu’elle prenait en elle. Pleurait-elle ? Riait-elle ? Les deux, peut-être. Les deux, certainement.
— Elara ! La voix de Dain lui parvint de loin, comme à travers une épaisseur d’eau. Tiens bon !
Elle l’entendit jurer, entendit le claquement d’un corps contre le sol, le grincement d’une lame qui heurtait un bouclier. Elle entendit du verre se briser. Mais elle ne pouvait plus s’occuper de lui — elle était noyée dans la masse, immergée dans le flot d’émotions qui ne cessait de croître.
La ville entière. La ville entière était en elle.
La douleur de mère qui perd son enfant. La joie d’une fiancée le jour de ses noces. La mélancolie d’un vieil homme qui regarde la mer en pensant aux voyages qu’il n’a jamais faits. La colère d’un apprenti battu pour une faute qu’il n’a pas commise. L’extase d’un baiser volé. La panique d’un nageur pris dans les remous. L’apaisement d’une prière enfin entendue. Le désespoir d’une prière qui ne le sera jamais.
Elara ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son n’en sortit. Son corps se convulsa. Du sang commença à perler de ses yeux — non pas de ses oreilles ou de son nez, mais de ses yeux, en larmes rouges et épaisses.
Elle voulait lâcher prise. Elle le voulait désespérément. Ses doigts, crispés dans le vide, tentèrent de se refermer sur quelque chose de solide, mais il n’y avait rien. Juste la masse. Juste le flot. Juste la ville entière qui hurlait à travers elle.
Puis elle ouvrit les yeux.
Non pas physiquement — ses yeux, ces organes qui perlaient du sang, étaient déjà clos depuis longtemps. Mais elle ouvrit ce qu’elle appelait intérieurement sa seconde vue, ce sens que la résonance maternelle avait éveillé en elle. Et pour la première fois, elle vit ce qui se trouvait au cœur de cette masse.
Pas des émotions passives. Pas des souvenirs arrachés à des esprits inconscients.
Des visages.
Il y avait une femme. Un foulard sur les cheveux, comme celles qui portaient le pain au four commun le matin avant l’aube. Il y avait un enfant, les joues rougies par le vent d’hiver. Un soldat — non, un garde municipal, avec un uniforme usé aux coudes et un chien qu’il aimait plus que sa propre vie. Une danseuse, dont les doigts de pieds saignaient dans des chaussons usés. Un prêtre. Une servante. Un marchand. Un voleur. Un amoureux.
Ils étaient tous là. Pris dans la masse, leurs yeux ouverts, leurs visages tordus par des émotions qui n’étaient plus les leurs — car elles avaient été arrachées, expulsées, distillées.
Pour créer de l’essence.
Elara comprit soudain, avec une clarté qui déchira la brume de douleur, que la manufacture ne produisait pas seulement le silence-doux. Le silence-doux était le sous-produit. La récolte — la vraie récolte — c’étaient ces gens. Leur conscience. Leur volonté. Leurs âmes. Aspirées, concentrées dans cette chambre.
Elle vit, au centre exact du réseau de filaments, un cylindre de verre. Dedans, un liquide doré qui pulsait d’une lumière douce. Elle reconnut cette lumière. C’était celle du contenu du locket — celle que sa mère avait créée avec sa vie.
Mais le cylindre était presque plein.
— Dain ! hurla-t-elle, la voix déchirée par mille souffrances qu’elle ne possédait pas. Dain ! Ce n’est pas une manufacture de drogue ! C’est une distillerie ! Ils fabriquent de l’essence de résonance ! Et ils sont à une heure de la terminer !
Une lame siffla près de son oreille. Elle sentit le souffle d’un corps qui passait au-dessus d’elle, le heurt sourd d’un coup qui rencontra autre chose que de la chair. Le visage de Dain apparut brièvement dans son champ de vision — rouge, hébété, les yeux incandescents de rage et de fatigue.
— Alors arrête de contempler et absorbe cette chose plus vite ! grogna-t-il en se retournant vers la porte.
Elara referma ses yeux et replongea.
Mais elle le savait désormais. De nouveaux filaments continuaient d’affluer, plus denses que jamais, et le visage de sa mère, clair et cruel dans sa certitude, lui hurlait enfin la vérité qu’elle avait toujours refusé de regarder en face.
Le sacrifice de sa mère n’avait pas été un acte de protection. C’était une invite. Un appel à venir terminer ce qu’elle avait commencé.
— Quel cœur…, murmura Elara dans le chaos de son propre esprit. Quel cœur peut contenir une ville entière ?
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