Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 23: The Shock
La douleur n’était pas une vague. C’était une marée noire, épaisse et poisseuse, qui lui montait dans la gorge et s’infiltrait dans chaque pore de sa peau. Elara s’y noyait lentement, la main posée sur la masse hurlante qui battait au cœur de l’usine. Elle absorbait tout : la rage des ouvriers exploités, la tristesse des amours brisées, la peur des enfants perdus dans les rues de Valdres. Tant de chagrin.
Le poing de Dain s’écrasa contre le crâne d’un enforcer, mais il sentit la fatigue dans ses muscles. Ils étaient si nombreux. Le métal grinçait autour d’eux, la lumière vacillait, et la pénombre de la fabrique semblait palper son courage à tâtons.
« Elara, dépêche-toi ! » cria-t-il sans se retourner.
Elle voulut répondre, mais sa bouche était pleine de larmes qui n’étaient pas les siennes. Chaque émotion avalée la tirait un peu plus loin de la surface, la plongeait dans des abysses peuplés de visages inconnus. La chaleur familière de la Résonance ne suffisait plus à la protéger. Le cœur, lui, se ratatinait comme un organe mourant, perdu dans un aquarium de soudure et de froid.
Soudain, l’air changea. La pression atmosphérique sembla se déchirer comme une toile grossière, et une plainte s’éleva des entrailles de l’usine. Dain se figea, son épée encore plantée dans le torse d’un homme qui retomba sans un bruit, les yeux soudain vides de toute haine.
« Qu’est-ce que… »
Ce ne fut pas un rugissement. Ce fut un soupir, un chœur de milliers de voix murmurant la même phrase inaudible. Elara ouvrit les yeux, mais sa vue était double, embrumée de larmes étrangères. Devant elle se dressait une silhouette, mais elle savait que ce n’était pas une créature. Pas vraiment. C’était une ombre mouvante, tissée de fils de peurs, de deuils, de regrets refoulés. Le monstre n’avait jamais été un être. C’était une mémoire collective, une ville entière qui souffrait sans savoir comment l’exprimer.
La chose s’approcha d’elle, ses yeux miroitant comme des fenêtres éteintes. Elle n’était pas hostile. Elle était *vide*, et ce vide était plus terrifiant qu’aucune faim ne l’aurait été.
« Elara ! » Dain bondit, mais la silhouette le contourna avec une rapidité liquide, indifférente. Ses doigts effleurèrent la joue d’Elara.
Une décharge glaciale lui traversa le corps. Elle vit alors tout : chaque habitant de Valdres, figé dans un sourire poli, les yeux vides, attendant quelque chose qu’ils ne ressentaient plus. Des familles, qui ne s’embrassaient plus que par habitude, des enfants qui grandissaient sans connaître la colère de l’été, la mélancolie de la pluie. Une ville entière, anesthésiée. Et au centre de tout cela, non pas une créature, mais une blessure collective, immense et palpitante, aussi réelle que la pierre sous ses pieds.
Le monstre n’était pas venu pour la dévorer. Il était venu pour qu’elle la libère. Si elle absorbait trop, elle serait consumée, fusionnée à cette douleur dans une union qui n’aurait plus de fin. Mais si elle relâchait tout, si elle rendait à la cité ce qu’on lui avait volé, la drogue, la cure, le silence-doux, tout s’écroulerait sur lui-même. Et sur elle, peut-être.
Le choix lui déchira les os.
« Dain… » Sa voix n’était plus qu’un filet. « Je ne peux pas… la garder. Il faut la rendre. »
Le soleil-épée de Dain vacilla, un battement de cœur dans sa main couverte de poussière. Il comprit avant même qu’elle ne termine. La fleur de cœur-d’épine s’agitait dans sa poche, un dernier remède jeté dans une bataille que plus personne ne maîtrisait.
« Si tu la relâches, elle te prendra avec elle ! » cria-t-il, espérant que sa voix la retiendrait.
Mais Elara ne l’écoutait plus. Ou plutôt, elle entendait autre chose. Des murmures. Des vies. Des gens qui n’avaient jamais demandé à être vides, qui n’avaient jamais choisi l’oubli. Sa mère n’avait pas choisi non plus. Pas vraiment. On l’avait forcée à croire que le sacrifice était sa seule voie.
Non, se dit Elara. Le don est une porte, pas une cellule.
Elle ouvrit les bras. Non pas pour absorber encore, mais pour laisser passer le fleuve. Les émotions refoulées, tous ces éclats de vies gelées, se précipitèrent en elle, puis la traversèrent comme un courant traverse une digue. Son corps hurla, mais elle ne fit que serrer les dents contre une déchirure qui menaçait de la scinder en deux. Le froid se brisa. Le vide hurla. Les fenêtres de la silhouette s’illuminèrent une seule et dernière fois, déversant une marée argentée qui se répandit dans l’air de la ville comme une giclée d’aube.
Dain la vit blêmir, puis pâlir encore, comme si chaque fragment rendu était un morceau d’elle-même qu’elle arrachait de son propre sang. Il tendit la main, mais il ne put la rattraper. Elle tomba à genoux, les yeux encore ouverts, regardant le ciel absent qui surgissait au-dessus des cheminées.
Autour d’eux, les enforcers tombèrent. Tous. Non pas morts, mais comme réveillés d’un long cauchemar, haletants, la découvrant sur le sol. Des cris éclatèrent dans Valdres. Des éclats de rire. Des sanglots. Un vacarme humain, soudain revenu.
Elara s’effondra dans les bras de Dain, trop légère, trop pâle, un sourire étrange encore scellé sur ses lèvres.
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