Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 24: Aftermath: The City Wakes
La poussière retombait en fine pluie grise sur les débris de la salle des machines. Le grondement du cœur mécanique s'était tu, remplacé par le silence pesant des pierres qui se tassent. Dain s'agenouilla dans la poussière, les mains en sang, et souleva Elara contre lui. Elle était légère, trop légère, comme si l'âme qui l'habitait s'était retirée pour laisser la coquille derrière.
— Elara. Elara, réveille-toi.
Sa tête roula en arrière, pâle comme un linge. Ses lèvres, qui avait absorbé la douleur de toute une ville, étaient exsangues, presque bleues. Le bouquet de fleurs d'épine de cœur reposait encore dans sa main, aussi intact qu'une offrande sur une tombe. Dain l'écarta doucement, cherchant un pouls au cou. Il battait, faible et irrégulier, comme un oiseau blessé qui refuse de mourir.
Autour d'eux, les défenseurs — les enforcers — tombaient un à un, leurs corps rigides se décontractant dans un soupir collectif. Celui qui avait tenté d'empoigner Dain dix minutes plus tôt était maintenant recroquevillé contre une conduite rouillée, les mains sur les oreilles, pleurant sans bruit. Un autre se tenait debout, les yeux fixes, comme s'il découvrait pour la première fois la texture du monde.
— Qu'est-ce qui m'arrive ? murmura-t-il. Je… je ressens.
Le vrombissement sourd qui ne les avait jamais quittés depuis leur entrée dans le faubourg s'éteignit enfin. Dans ce silence nouveau, Dain perçut les bruits de la ville qui s'éveillait à travers les murs fissurés : des cris, des rires brisés, des sanglots. La clameur d'un peuple qui redécouvrait la douleur et la joie, les deux mélangées en un chaos fragile.
Il serra Elara un peu plus fort. Elle ne réagit pas.
Un vieil enforcer, la barbe grise, s'approcha en titubant. Son uniforme était déchiré, son visage marqué par des jours d'absence à lui-même.
— La jeune fille, dit-il d'une voix rauque. C'est elle qui nous a rendu nos âmes ?
Dain ne répondit pas. Il ne savait pas comment dire que oui, elle l'avait fait, et que cela lui avait peut-être coûté la sienne.
— Il y avait un autre, reprit le vieux soldat en fronçant les sourcils. Un gamin. Il est arrivé avec les premiers groupes, juste après qu'ils ont allumé la machine. Il se tenait toujours près du cœur, comme s'il en faisait partie.
Dain se figea. Un gamin.
— Comment était-il ? demanda-t-il lentement. Quelle allure ?
— Grand pour son âge. Cheveux sombres, comme la fille. Des yeux… des yeux qui ne voyaient rien, mais qui pleuraient parfois, quand personne ne regardait.
Dain baissa les yeux vers Elara, inconsciente dans ses bras. Le frère. Le frère qui n'avait jamais été porté disparu. Il avait été le premier, le premier repas du cœur, la première âme digérée par la bête pour alimenter sa faim. L'épine de cœur dans sa main pesa soudain plus lourd, comme une accusation.
— Où est-il maintenant ? demanda Dain.
Le vieil homme secoua la tête. — Quand la machine a crié, quand la lumière l'a traversée, j'ai vu des ombres sortir du cœur. Des centaines d'ombres. Elles se sont dispersées dans les rues. L'une d'elles… elle courait comme un enfant.
Et voilà que le frisson glacial de la culpabilité prit Dain à la gorge. Il avait poursuivi la mission, la destruction, la vengeance. Il avait entraîné Elara dans cette usine sans jamais chercher le frère. Parce qu'il avait supposé. Parce que « porté disparu » signifiait « perdu » et qu'il avait besoin d'une ennemi claire, pas d'un gamin égaré.
Il resta là, à genoux dans les débris, tandis que la ville autour de lui se réveillait dans une cacophonie de nouveaux sentiments. Un homme en salopette hurlait de rire dans un angle de la salle. Une femme agrippait un enforcer, l'embrassait, le remerciait, le frappait puis l'embrassait de nouveau. La vie revenait, brutale, désordonnée, merveilleuse, et Elara manquait à l'appel.
Le bouquet d'épine de cœur toucha presque son visage quand il se pencha pour la prendre dans ses bras. Il la souleva du sol comme on porte une offrande, ou une promesse. Elle était trop légère, trop fine, et pourtant elle avait porté tout le poids d'une ville éteinte.
Au sortir de la salle des machines, l'air du soir frappa Dain. La ville l'accueillit avec ses premiers vrais bruits de vie en des semaines : des fenêtres qui s'ouvraient, des gens qui s'appelaient par leurs noms, un bébé qui pleurait. Dans la rue, des citadins titubaient, étreignant les murs comme pour s'assurer de leur réalité. Quelqu'un jouait d'un instrument cassé, produisant une mélodie brisée, imparfaite, parfaitement humaine.
Un groupe d'enforcers désorientés se tenait au coin, leurs armes posées dans le caniveau. L'un deux, une femme aux cheveux courts, regardait ses propres mains avec une horreur fascinée.
— J'ai fait des choses, dit-elle, presque inaudible. Je me souviens de choses que je n'ai pas choisies.
Dain passa devant eux sans un mot. Il ne savait pas quoi dire. La mission, la fuite, la vengeance — tout était consommé, et il restait la fatigue et la responsabilité.
Une silhouette l'attendait appuyée contre le mur du bâtiment principal. Il reconnut la démarche avant même de distinguer le visage : Hélène, la vieille guérisseuse qui lui avait vendu le bouquet. Elle était restée à la lisière de la ville, comme si elle savait qu'il faudrait un témoin.
— La danse est finie ? demanda-t-elle sans hausser la voix.
Dain s'arrêta. Elara pendait contre lui, un souffle imperceptible soulevant sa poitrine.
— Il y avait autre chose, dit-il. Un frère. Elara avait un frère, et je… je ne l'ai jamais cherché.
La vieille femme inclina la tête. Ses yeux se plissèrent, non pas en jugement mais en quelque chose de plus proche de la pitié.
— Le frère. Oui. La machine ne se nourrissait pas seulement de la ville. Elle commençait toujours par le plus proche, par le plus vulnérable. Le cœur d'une famille, absorbé en premier pour donner de l'appétit au cœur de l'usine.
— Il est libre maintenant. Un des enforcers l'a vu sortir du cœur, comme une ombre.
— Libre ? répéta doucement Hélène. Être arraché d'une machine qui vous a digéré, c'est être libre, mais ce n'est pas être entier. Il existe encore, quelque part, perdu dans la ville qui se réveille. Il est là, et pourtant il n'est plus tout à fait lui-même.
Dain serra Elara un peu plus fort, comme si ces mots pouvaient la faire reculer dans le temps, la rendre à son frère.
— Je la ramène chez elle, dit-il. Elle a une famille, quelque part. Un village. Une maison.
Hélène laissa échapper un rire grave, sans joie. — Elle n'a que toi, chasseur, et toi tu le sais. Sa mère est morte. Son frère est une ombre errante. La ville entière lui doit sa vie, mais elle préférera l'oublier — les gens font toujours ainsi avec ceux qui leur font trop mal.
Elle s'écarta du mur, ramassa son baluchon posé à ses pieds, et dévisagea Dain par-dessus la tête inconsciente d'Elara.
— Cherche le frère avant qu'il ne se dissolve dans la foule, dit-elle. Il porte encore en lui ce qui reste de l'épine de cœur. Sans elle, sans lien, il se défera comme un rêve au matin.
Le chasseur regarda la ville illuminée de nouveaux cris, de nouvelles larmes. Où trouver un enfant perdu dans ce chaos de naissance ? Les rues se remplissaient de gens qui rient et pleurent à la fois, qui se découvrent un visage, des souvenirs, une histoire. Une silhouette menue se tenait au bout de la rue, un garçon aux cheveux sombres, immobile, presque translucide dans le soir qui tombait.
Le garçon leva les yeux. Ils étaient les yeux d'Elara. Elle dormait dans les bras de Dain, et ses yeux étaient fermés, mais au bout de la rue, les mêmes yeux — plus jeunes, plus affamés — le regardaient sans ciller.
Dain fit un pas. Le garçon en fit un autre, dans la même direction, comme attiré par un fil invisible. Puis ses yeux tombèrent sur le visage d'Elara, et il s'arrêta.
— Elle est partie ? demanda-t-il, d'une voix claire, étrangement nette pour un enfant si mince.
— Elle dort, répondit Dain. Elle a beaucoup travaillé. Elle se repose.
Le garçon hocha la tête, comme s'il comprenait quelque chose que les mots ne disaient pas.
— Elle a fait comme maman, murmura-t-il. Elle a donné tout pour que je revienne.
Dans la lumière du soir qui tombait, la respiration d'Elara resta faible mais régulière. Dain ne savait pas s'il transportait une survivante ou une mourante. Mais il savait que, devant lui, le frère tenait encore debout, et que le silence de la ville, entièrement rétabli, n'avait plus rien de vide.
Il attendit que le garçon fasse le premier pas vers lui. L'enfant avança, incertain, comme un veau apprenant à marcher. Quand il fut assez proche, Dain tendit une main libre. Le garçon la prit.
Le village était loin. La route serait longue. Mais pour la première fois depuis des semaines, Dain savait où il allait.
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