Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 25: The Debt Repaid
La neige était plus épaisse à mesure que la route montait vers le village d'Émerance. Dain marchait depuis trois jours, Elara dans ses bras, le garçon — Léandre, avait-il fini par lui dire — accroché à son dos comme un petit singe fiévreux. Le cœur-d'épine pesait dans sa poche, inutile, précieux.
L'ancienne guérisseuse Hélène les attendait sur le seuil de sa hutte, comme si elle avait senti leur arrivée avant même qu'ils ne franchissent la dernière crête.
— Pose-la sur la table, dit-elle sans préambule. Et l'enfant, près du feu.
Dain obéit. Il n'avait plus la force de discuter. Ses épaules criaient, ses mains tremblaient. Mais quand il déposa Elara sur le bois usé, son visage pâle comme la cire des bougies, il sentit quelque chose se briser en lui.
— Elle respire encore, murmura Hélène en posant deux doigts sur la gorge d'Elara. Mais son âme... elle s'est déchirée. Elle a donné trop d'elle-même à cette créature.
— La créature, c'était son frère, dit Dain. Elle a choisi de le libérer plutôt que de le guérir.
Hélène se tourna vers Léandre, recroquevillé près des braises. Le garçon regardait ses propres mains, comme s'il ne les reconnaissait pas. Sa peau était presque transparente par endroits, et Dain avait remarqué que par moments, ses contours semblaient vaciller, comme une flamme trop faible.
— Un fragment, dit la vieille femme. Il n'est pas entier. La fusion l'a presque dissous. Il ne tient que par un fil.
— Un fil que je peux couper ou renforcer, dit une voix faible.
Dain se retourna. Elara avait ouvert les yeux. Des yeux rouge sang, des vaisseaux éclatés sous la pression d'une douleur qu'elle n'exprimait pas. Elle essayait de s'asseoir.
— Reste allongée, gronda Dain en s'approchant.
— Il est mon frère, dit-elle. Je le sens. Là, dans ma poitrine, comme une corde tendue entre nous. Je peux lui donner ce qui lui manque.
Hélène soupira, un son sec comme du bois qui craque.
— Tu sais ce que ça signifie, ma fille.
— Je sais.
— Moi non, dit Dain, la voix dure. Quelqu'un va m'expliquer ?
Elara le regarda. Dans ses yeux, il vit une chose qu'il n'y avait jamais vue : pas de la peur, mais une résignation profonde, ancienne.
— Mon don, dit-elle lentement. Cette capacité d'absorber la douleur des autres. Ce n'est pas un don, Dain. C'est une dette. Ma mère l'avait. Sa mère avant elle. Chaque génération de notre famille paie le prix : nous pouvons guérir les autres parce que nous sommes nées brisées, et que notre corps cherche à se compléter en prenant ce que les autres ont de trop.
— Une malédiction, dit Hélène. Héréditaire. La première Voss a fait un pacte pour sauver son village de la peste. Elle a pris la maladie de tous dans sa propre chair, et ce qui lui restait de vie s'est transmis à ses filles — avec le fardeau.
Dain secoua la tête.
— Tu m'as dit que c'était un don. Tu m'as dit que tu avais choisi de guérir.
— C'est ce que je me disais, murmura Elara. C'est plus facile de croire qu'on est forte quand on est juste... condamnée à payer pour les autres.
Elle ferma les yeux un instant. Quand elle les rouvrit, ils étaient plus clairs, comme si elle avait traversé quelque chose.
— Pour sauver Léandre, il faut que je lui donne ce qui lui reste à être entier. Ça veut dire que je vide ce qui me reste de moi. Tout ce pouvoir, toute cette capacité de guérir. Je n'aurai plus rien. Je serai comme vous. Mortelle, fragile, incapable d'absorber la moindre fièvre.
— Et avec quoi je te protégerai, alors ? demanda Dain, la voix serrée. Qui te guérira quand tu tomberas malade ? Qui te sauvera quand un monstre te blessera ?
— Toi, dit Elara avec un sourire faible. Tu as bien appris à te servir d'une épée, non ?
Ce n'était pas une question. Dain baissa la tête.
— Je ne peux pas te laisser faire ça.
— Tu ne peux pas m'en empêcher, répliqua-t-elle, plus ferme. C'est mon frère. C'est ma dette. Et c'est la première fois que je peux choisir à qui je la paie.
Hélène tendit un bol d'eau claire à Elara, puis elle prit la main de Léandre et la posa dans celle de sa sœur.
— Le lien est là, dit-elle. Concentre-toi. Donne-lui tout ce qui te reste de magie. Tout ce qui te reste de toi-même. Et accepte ce que tu deviendras après.
Elara serra la main de son frère. Le garçon leva les yeux vers elle, et pour la première fois, il sembla la reconnaître.
— Sœur ? demanda-t-il d'une voix fragile.
— Je suis là, murmura Elara. Et je vais te rendre entier.
Dain recula d'un pas. Il ne pouvait pas regarder, mais il ne pouvait pas partir non plus. Il resta planté comme un piquet, les poings serrés, pendant que la pièce s'emplissait d'une lumière douce qui semblait venir de l'intérieur d'Elara.
Il la regarda se vider. Il la regarda pâlir jusqu'au blanc, puis au gris, comme une pierre qui perd sa chaleur. Les veines sombres qui marquaient son cou depuis le dernier combat s'estompèrent une à une. Ses mains cessèrent de trembler. Quand la lumière s'éteignit, Léandre avait repris des couleurs — des couleurs d'enfant vivant, joues roses, peau ferme.
Elara retomba en arrière, inerte.
— C'est fait, dit Hélène d'une voix douce. Elle n'a plus rien. Plus de magie. Plus de dette.
Dain s'approcha, prit la main d'Elara entre les siennes. Elle était chaude, cette fois. Vivante. Elle n'était peut-être plus une guérisseuse, mais elle était là. Elle respirait.
— Et toi, demanda-t-il sans se retourner. Tu savais que c'était une malédiction ?
La vieille femme resta silencieuse un long moment.
— Je savais ce qu'il fallait faire pour la sauver. Ce qu'elle a fait pour son frère, elle l'aurait fait pour n'importe qui d'autre. C'est ça, sa vraie nature — pas le pouvoir, mais le choix.
Dain posa son front contre celui d'Elara, respirant le souffle calme qui s'en échappait. La corde s'était coupée, mais ce qui restait était plus solide : ils étaient simplement deux humains, maintenant. Elle avec ses mensonges défaits, lui avec son passé lourd. Et pour la première fois, il trouva que ça suffisait.
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