Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 26: Aftermath: The Lie Unraveled
La charrette bringuebalait sur le chemin caillouteux, et chaque secousse arrachait un gémissement à Léandre, recroquevillé sous une couverture dans la paille. Elara tenait sa main, les doigts tremblants. Elle ne sentait plus la douleur—plus aucune douleur, d'ailleurs. Juste un vide étrange à l'intérieur, là où autrefois son pouvoir avait rugi.
Dain marchait à côté de l'attelage, les rênes lâches dans ses mains. Il ne regardait pas devant lui, mais vers elle. Encore et encore. Ses yeux cherchaient les siens, et Elara détournait le visage à chaque fois.
— Tu as froid, dit-il enfin. Arrêtons-nous au prochain village.
— Non. Il faut continuer. Léandre doit...
Sa voix se brisa. Léandre dormait, mais d'un sommeil trop profond, trop fragile. Il respirait—c'était ça, l'essentiel. Il respirait.
La route serpentait entre des pins noirs. Le crépuscule tombait, violet et indifférent. Elara sentait chaque pierre du chemin dans ses os maintenant. Sans le pouvoir qui anesthésiait ses blessures, elle découvrait la fatigue ordinaire des mortels, les courbatures, le froid qui mord.
— Tu vas me dire, finit par dit Dain.
— Te dire quoi ? fit-elle, la voix étranglée.
Il arrêta la charrette. Le cheval souffla, impatient. Dain se tourna vers elle, et dans la pénombre, son visage était grave mais pas dur.
— Tout. Ce que tu as caché. La malédiction. Ta mère. Ce que tu es vraiment.
Elara ferma les yeux. Les larmes ne venaient pas. Elle n'avait plus rien à donner, même ça.
— Tu sais déjà l'essentiel, murmura-t-elle.
— Je sais ce que les autres m'ont dit. Hélène. Ce garde. Les fragments du monstre. Je veux l'entendre de toi.
Le silence s'étira. Léandre remua dans son sommeil, un son à peine audible, entre le gémissement et la plainte. Elara resserra sa main autour de la sienne.
— J'ai menti, dit-elle. Dès le début. Je t'ai dit que c'était un don. Un cadeau de ma grand-mère, une tradition de guérisseuses. Ce n'était pas vrai.
Elle prit une longue inspiration, comme une plongeuse avant de sombrer.
— C'est une malédiction. Elle vient du sang de ma mère. Chaque guérison que j'ai faite—chaque douleur que j'ai prise—ça me dévorait de l'intérieur. Ça me rapprochait de devenir comme... comme ma mère est devenue. Une chose qui absorbe les émotions au lieu de les ressentir.
Dain ne bougeait pas. Sa main tenait encore les rênes, figée, comme si le monde entier attendait qu'il parle.
— Et ton frère ?
— Il n'a jamais disparu. Il a été le premier. Le premier à vider ma mère de toute sa substance. Elle a essayé de le guérir, de prendre sa fièvre, et elle n'a pas vu que ce n'était pas une fièvre. C'était le début de la chose. Il a été pris, piégé, et elle... elle est devenue le monstre que tu as combattu.
Sa voix se brisa, rauque.
— Et moi, j'ai passé des années à absorber la douleur des autres en croyant que je sauvais le monde. J'y croyais, Dain. Vraiment. Je pensais que chaque souffrance que je prenais était une victoire. Je ne voyais pas le prix. Je ne voyais pas que je devenais ma mère.
Elle rit, un son sans joie.
— Et puis je t'ai rencontré. Et tu m'as demandé qui j'étais. Et je ne pouvais pas te dire la vérité. Parce que la vérité, c'était que je n'étais pas une guérisseuse. J'étais une bombe à retardement. J'étais une version plus propre de la chose qui rongeait cette ville.
Les ombres s'épaissirent autour d'eux. Le vent courait dans les pins, portant l'odeur des bois et de la terre retournée. Dain dénoua lentement ses gants, les posa à côté de lui.
— Tu m'as demandé de te faire confiance, dit-il. Plusieurs fois. Et je t'ai fait confiance.
Elara baissa la tête.
— Et maintenant ?
— Maintenant, tu me donnes la vérité. Même si elle est moche. Même si tu pensais qu'elle me ferait fuir.
Il y eut un long silence. Elara leva les yeux. Il la regardait avec cette expression qu'elle avait appris à connaître au fil des jours—cette détermination froidement calme qui n'avait jamais vacillé, même quand tout s'écroulait.
— Tu es toujours la femme qui a choisi de se vider plutôt que de devenir un monstre, dit-il. Tu es celle qui a lâché les émotions de la ville, qui a donné sa propre puissance pour reconstruire ton frère. Tout ce que tu as fait depuis que je te connais—les mensonges et les vérités—ta façon de guérir jusqu'à en crever.
Il sauta à terre, fit le tour de la charrette, et s'arrêta devant elle.
— La malédiction, dit-il doucement. C'est fini. Tu as tout donné. Tu es vivante. Tu es là.
— Et je n'ai plus rien, souffla-t-elle. Plus de pouvoir. Plus d'identité. Je ne suis plus guérisseuse. Je ne suis plus rien.
Dain prit son visage entre ses mains. Ses paumes étaient rugueuses, chaudes. Impératives.
— Tu es la sœur qui porte son frère à travers un royaume pour le sauver. Tu es la femme qui a affronté son propre passé sans le refuser. Tu es la personne qui m'a appris—moi, le chasseur qui ne croyait qu'aux monstres—que parfois, le vrai courage, c'est de choisir de ne pas absorber le mal.
Un sanglot secoua Elara. Elle posa son front contre son épaule et pleura sans bruit.
— Je croyais que tu me détesterais, dit-elle contre son manteau.
— Je te déteste parfois, dit-il. Quand tu risques ta vie sans me prévenir. Quand tu me mens pour me protéger. Quand tu me regardes comme si j'allais disparaître juste parce que tu as changé.
Il la tint plus fort.
— Mais pas pour ça. Jamais pour ça.
Au fond de la charrette, Léandre gémit dans son sommeil. Elara se dégagea, essuya ses joues d'un revers de manche, et se tourna vers son frère. Il frissonnait sous la couverture, une lueur de fièvre sur son front.
— Il va se dissoudre, dit-elle. Sans le pouvoir, sans le lien qui le tenait... il va se défaire. Hélène l'a dit. Il ne reste qu'un fragment de lui. Et sans quelque chose qui l'ancré...
Sa voix mourut.
Dain fouilla dans son manteau. Il en sortit une fleur séchée, aux pétales épineux, couleur de sang coagulé. Elle se tenait dans une petite coupelle d'argent, délicate et impérieuse.
— La fleur du cœur-d'épine, dit-il. L'une des religieuses de la cité des portes l'a portée à mes mains, le jour où on a quitté la ville. Elle disait qu'elle savait.
Elara regarda la fleur, un doute sourd dans sa poitrine.
— Savoir quoi ?
— Que nous aurions besoin d'un remède plus fort qu'aucun de nous deux. Que la fleur ne fleurit que dans les lieux où les morts pleurent encore.
Le vent prit de vitesse, un cri de bête en bordure de forêt. Elara ramena la couverture sur Léandre, la fleur posée au bord de ses paumes, et leva les yeux vers la route qui s'étendait devant eux, droite et noire sous un ciel qui se couvrait d'étoiles.
— Alors on ira là où elle fleurit, dit-elle, la voix encore rauque mais ferme. On ira à la source des larmes. Et on lavera mon frère de sa prison.
Dain acquiesça, pointant du menton la trace future du chemin.
— Mais d'abord, on rentre au village. On mange. On se rince la sueur et la peur. Et demain matin, on décidera de la suite.
Elara sourit—un vrai sourire, faible mais réel.
— Tu parles comme un homme qui veut vivre vieux.
Dain se hissa sur le banc de la charrette.
— Parle plutôt comme un homme qui a trouvé une raison de le vouloir.
Il ne la regarda pas en disant ça, et Elara fit semblant de ne pas le noter. Elle passa ses bras autour de son frère, prit la fleur séchée, et la glissa sous la chemise de Léandre, contre sa peau.
Le voyage continuerait à l'aube. Mais cette nuit, le silence entre eux n'était plus un mensonge. C'était un repos.
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