Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 27: The Ritual of Release
La lumière de l’aube filtrait à travers les branches tordues des saules pleureurs, dessinant des ombres mouvantes sur le sol de pierre. Elara serrait les pans de son manteau contre elle, mais le froid qui la saisissait ne venait pas de l’air du matin. C’était le froid de l’absence, celui qui l’habitait depuis qu’elle avait renoncé à sa magie.
« C’est ici, murmura Hélène en s’arrêtant au bord du bassin naturel creusé dans la roche. La Pierre des Larmes. »
Dain inspecta les environs, la main posée sur la garde de son épée. Son regard professionnel balayait les recoins, cherchant une menace qui ne viendrait pas des arbres. Elara le savait. La menace, elle la portait en elle.
Elle s’approcha de l’eau. Elle était étrangement claire, presque irréelle, et pourtant aucune réflexion ne s’y reflétait. Comme si le bassin avalait la lumière au lieu de la renvoyer. Quelque part sous cette surface, ou au-delà, flottait l’âme de Léandre. Un fragment arraché au monstre, libéré mais incapable de trouver son chemin vers la vie.
« Explique-moi encore, dit Elara sans se retourner vers Hélène. Qu’est-ce que ce rituel va faire exactement ? »
La vieille femme s’approcha, ses doigts parcheminés effleurant la surface de l’eau sans la troubler. « Ton frère n’est pas mort, Elara. Mais il n’est pas vivant non plus. Son âme est suspendue dans le néant, incapable de choisir un chemin. Ce rituel va lui offrir un choix : revenir complètement, ou partir en paix. »
Elara ferma les yeux. « Et le prix ? »
Le silence qui suivit fut plus éloquent que tous les mots. Elle les rouvrit et se tourna vers Hélène. La vieille femme soutint son regard sans ciller.
« Pour qu’une âme fragmentée trouve son chemin de retour, elle doit reconnaître un point d’ancrage. Un lien assez fort pour la guider à travers le néant. »
Dain fronça les sourcils. « Le cœur d’épine. Vous avez dit qu’il pouvait servir d’ancrage. »
« Il peut. » Hélène sortit la fleur de son manteau. Ses pétales noirs semblaient boire la lumière du matin. « Mais il ne suffira pas. La fleur peut retenir une âme, pas la guider. Il faut un guide. »
Tous les regards convergèrent vers Elara. Elle comprit avant même que les mots ne soient prononcés. Le lien du sang. Elle était la sœur de Léandre. Elle était la seule dont l’âme résonnait avec la sienne.
« Je dois y aller, dit-elle calmement. Descendre dans le néant et le ramener. »
« Non. » Dain fit un pas en avant, la main tendue comme pour la retenir physiquement. « Tu n’as plus ta magie. Tu n’as plus les défenses qui te protégeaient. Si tu descends là-bas, même en sécurité dans ton corps ici, ton esprit sera exposé. »
« Je sais. »
« Tu pourrais ne pas revenir, Elara. Avant, tes pouvoirs te protégeaient, te guidaient. Qu’est-ce qui te guidera maintenant ? »
Elle le regarda, et pour la première fois depuis longtemps, elle ne ressentit pas de honte. Juste une certitude profonde et tranquille. « Toi. »
Dain ouvrit la bouche, puis la referma. Elle s’approcha de lui et prit sa main dans la sienne. « Je t’ai menti sur ce que j’étais, sur mon passé, sur mes origines. Je t’ai caché la vérité de mon héritage. Mais je ne t’ai jamais menti sur ce qui compte. » Elle resserra sa prise. « Je reviendrai. Parce que tu m’attendras. »
Il y eut un long moment où le monde sembla suspendu. Puis Dain inclina la tête, et quelque chose dans sa mâchoire se détendit. « Alors n’y va pas seule. Je te suivrai. »
Hélène secoua la tête. « Impossible. Le rituel exige une âme liée par le sang. Dain n’a aucun lien avec Léandre. »
« Elle a raison, dit Elara doucement. Mais reste près de moi. Si quelque chose va mal, si mon corps commence à… faiblir, coupe le lien. Ramène-moi de force s’il le faut. »
Le visage de Dain se durcit, mais il acquiesça d’un geste bref. Hélène leur indiqua la pierre plate au bord du bassin. Elara s’y allongea, les bras croisés sur la poitrine, tandis que la vieille femme traçait des cercles autour d’elle avec la fleur de cœur d’épine.
« Lorsque tu atteindras le néant, dit Hélène à voix basse, tu ne verras rien. Tu ne sentiras rien. Mais tu entendras. Écoute. C’est tout ce que tu as à faire : écouter la voix de ton frère, et la suivre. Ne perds pas ton propre fil. »
Elara ferma les yeux. La pierre était froide sous son dos, dure contre ses omoplates. Elle sentit la main de Dain se poser sur son épaule, une pression rassurante qui traversait le tissu de sa robe.
« Je suis là, murmura-t-il. Je ne bouge pas. »
Elle hocha la tête, respira profondément… et lâcha prise.
Le monde s’effondra autour d’elle comme une coquille vide. Le poids de son corps disparut, la lumière s’éteignit, le son s’évanouit. Il ne restait qu’une immensité grise, sans haut ni bas, sans gauche ni droite. Un vide qui semblait s’étendre à l’infini dans toutes les directions.
Elara attendit. Écouta.
Rien. Le silence était si complet qu’elle pouvait presque l’entendre, une vibration à la limite de la perception. Elle voulut appeler le nom de son frère, mais aucune voix ne sortit de sa gorge. Ici, elle n’avait pas de gorge. Pas de corps. Juste une conscience flottante, un point de lumière dans les ténèbres.
Puis, très loin, elle l’entendit.
Une mélodie. Faible, à peine perceptible, mais indéniablement là. Une chanson que leur mère chantait le soir, quand ils étaient petits, blottis l’un contre l’autre sous les couvertures. Elara se dirigea vers le son, sans jambes pour la porter, mais ce n’était pas nécessaire. Ici, vouloir suffisait.
La voix se fit plus claire à mesure qu’elle s’approchait. Une autre voix se joignit à la première, plus grave, plus frêle. Celle de Léandre.
Elle accéléra, sa conscience fendant le néant comme une flèche. Le son grandissait, se densifiait, prenait forme. Une silhouette apparut dans le gris, un enfant assis en tailleur, dodelinant de la tête en fredonnant.
« Léandre ! »
Il releva la tête. Ses yeux étaient vagues, vitreux, mais ils se posèrent sur elle avec une reconnaissance lente et douloureuse. « Éli ? »
Elara sentit quelque chose se briser en elle. Personne ne l’avait appelée Éli depuis des années. Pas depuis que sa mère avait disparu, pas depuis que la malédiction avait commencé à dévorer leur famille.
« Je suis là, dit-elle en tendant la main. Je viens te chercher. »
Le petit garçon se leva, mais au lieu de s’approcher, il recula. « Je ne peux pas revenir, murmura-t-il. Le néant m’a marqué. Je ne saurai plus qui je suis. Je ne saurai plus qui tu es. »
« Tu sauras, promit-elle. Parce que je t’apprendrai. Chaque jour, chaque instant. Je t’aiderai à retrouver tous les souvenirs que tu as perdus. »
Léandre secoua la tête, et pour la première fois, Elara vit une tristesse insondable dans ses yeux d’enfant. « Ce n’est pas ça, Éli. Le problème, ce n’est pas ce que j’ai perdu. C’est ce que j’ai absorbé. »
Il fit un pas vers elle, et ses yeux s’assombrirent. La mélodie changea, devint dissonante, et Elara perçut une présence derrière lui. Une masse sombre et mouvante, plus vaste que tout ce qu’elle avait jamais affronté.
« La créature n’est pas morte, dit Léandre d’une voix qui n’était plus la sienne. Elle s’est fragmentée. Et l’un de ses fragments est en moi. »
Le néant autour d’eux sembla se refermer, comme une mâchoire. Elara comprit, avec une clarté glaciale, que ce n’était pas son frère qu’elle était venue sauver. C’était un hôte. Le monstre avait survécu. Et il se servait de Léandre comme d’une porte.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.