Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 29: Into the Void
La descente ne ressemblait à rien de ce qu’Elara avait imaginé. Pas de tunnel, pas d’échelle, pas de porte. Un pas en avant sur la dalle gravée, et le monde s’était retourné comme un gant. La chapelle, la torche, le visage tendu de Dain—tout cela s’évanouit dans une brume grise qui n’était ni lumière ni ombre, mais l’absence des deux.
Elle tomba. Ou peut-être monta-t-elle. La verticale n’avait plus de sens ici, seulement une pression sourde contre ses tempes, comme si son crâne allait se fendre sous le poids de tout ce qu’elle avait absorbé dans sa vie. Ses mains, désormais vides de magie, se crispèrent sur le vide.
Le silence l’enveloppa, épais et froid. Un silence *doux*, justement. L’ironie lui arracha un rire amer qui mourut aussitôt, avalé par l’immensité.
— Léandre, appela-t-elle. Sa voix résonna bizarrement, comme si elle parlait depuis le fond d’un puits. — Léandre, c’est moi. C’est Élara.
Rien. Seulement la brume qui ondulait autour d’elle, plus dense par endroits, presque solide. Elle marcha—ou flotta, elle ne savait plus—vers l’une de ces poches de densité. Des images y palptaient, des scènes fugaces. Un jardin d’hiver. Une main d’enfant dans la sienne. Le rire de sa mère, si différent du visage fermé qu’elle portait désormais en prison.
_Non. Pas ces souvenirs. Pas eux._
Chaque image la tirait, l’engluait, faite de son propre passé. Le monstre lui renvoyait son histoire comme un miroir brisé. Elle ferma les yeux et se concentra sur autre chose. Sur Dain. Sur la chaleur de sa paume contre son épaule à l’instant où elle avait franchi le seuil. Sur la promesse murmurée qu’il resterait là, en dehors, à monter la garde pour son corps opaque et abandonné.
— Je suis plus que mes souvenirs, souffla-t-elle. Plus que la douleur qu’on m’a donnée.
Elle rouvrit les yeux. Un chemin se dessinait dans la brume, pavé de fragments luminescents. Des éclats d’âme, comprit-elle. Les débris de ceux que le cœur avait dévorés avant elle. Certains brillaient faiblement, d’autres presque éteints. Elle les enjamba, refusant la tentation de les toucher, de les ramasser, de les porter avec les siens.
— Trop lourd, murmura-t-elle. Je ne peux plus porter les autres.
Combien de temps marcha-t-elle ? Impossible à dire. Le temps, ici, était une rivière qui coulait à l’envers. Quelques respirations ou une éternité plus tard, un son nouveau attira son attention. Un gémissement, presque animal, tremblant.
Elle accéléra. Le chemin la mena à une clairière de brume, au centre de laquelle une forme était agenouillée. Un garçon maigre, les cheveux sombres emmêlés, recroquevillé sur lui-même. Il tremblait, la tête dans les bras, et chaque tremblement arrachait des ondulations à la matière du vide.
— Léandre.
Il releva la tête. Son visage était celui de son frère. Les mêmes yeux clairs que leur mère, le même arc de sourcil interrogateur. Mais sous cette surface, quelque chose de noir palpitait, une seconde pupille qui se dilatait et se contractait en rythme, comme un cœur fendu.
— Élara, dit-il, et sa voix semblait traversée de deux tons. Tu es venue. Je savais que tu viendrais.
Elle s’accroupit à distance de lui. Ses mains tremblaient—non de peur, mais d’épuisement. Chaque pas dans cet endroit lui coûtait, et elle n’avait plus rien pour la soutenir. Plus de magie. Plus de transfert. Juste sa chair et sa volonté.
— Je suis venue pour te sortir d’ici.
Le noir dans ses yeux clignota. La bouche de Léandre s’étira en un sourire trop large, trop précis, qui n’était pas le sien.
— Me sortir ? Ou nous détruire ensemble ?
La voix avait changé. Plus grave, plus douce, onctueuse comme du venin. Elara reconnut celle du cœur, qui lui avait parlé dans les derniers moments de sa vie de monstre.
— Tu ne le récupéreras pas, poursuivit la monstruosité dans la gorge de son frère. Son âme est la cage parfaite, et je suis le verrou. Chaque battement de son cœur est une barre de prison. Si tu le libères, tu me libères. Si tu me détruis, tu le détruis.
Elara sentit le sol de brume se dérober sous elle à moitié. Elle planta ses ongles dans sa propre paume, la douleur physique comme ancre.
— Je n’ai pas de magie, dit-elle. Je n’ai plus rien à offrir. Pas de transfert, pas d’absorption. Je suis venue sans armes.
Le noir dans les yeux de Léandre sembla vaciller. Une lueur de reconnaissance traversa son expression—un fragment de son vrai frère, qui se débattait.
— Alors que comptes-tu faire, ma douce ? ricana le cœur. M’embrasser jusqu’à ce que je lâche prise ?
— Je compte te donner ce que je n’ai jamais donné à personne.
Elle s’approcha à genoux. Une distance d’un souffle entre son visage et celui de son frère. Elle pouvait voir l’alternance entre Léandre et le cœur. Deux âmes prises dans le même fil.
— Toute ma peine. Tout ce que j’ai absorbé pendant des années. Les douleurs de centaines d’inconnus. Les crampes, les fractures, les fièvres, les agonies minuscules qu’on m’a confiées. Je n’ai plus la magie pour les contenir. Alors je vais les laisser sortir. Toutes. Sur toi.
— Tu bluffs.
— Essaie-moi.
Elle posa ses mains sur les tempes de son frère. Aucune lueur, aucun transfert. Rien que le contact de sa peau. Elle ferma les yeux et se souvint. Toutes les douleurs. Elle ne les repoussait plus ; elle les appelait. Elles affluèrent, non plus comme une source qu’elle dirigeait, mais comme une marée qui la traversait. D’abord une brûlure au poignet, puis une douleur fantôme à la jambe, puis une migraine lancinante. Elles se superposèrent, s’empilèrent, déferlèrent hors d’elle sans destination précise.
Mais le cœur, dans les yeux de Léandre, se mit à frémir. Il pouvait le sentir. C’était trop. Trop de souffrance humaine brute, inassimilable, qui se déversait contre la prison qu’il occupait.
— Arrête ! cria-t-il avec la bouche de Léandre.
— Jamais.
Elara continua. Son corps se vidait, se délitait. Elle sentit ses propres genoux se dérober, ses forces s’éteindre l’une après l’autre. Des larmes traçaient des lignes brûlantes sur ses joues—larmes d’épuisement, de peur, mais aussi d’une terrifiante clarté. Elle ne pouvait pas contenir cette marée. Elle allait submerger Léandre autant que le cœur.
— C’est ça, ton plan ? haleta le cœur, la voix maintenant rauque. Le noyer sous ta douleur ?
— Pas le noyer. Le noyer *avec toi*.
Un éclair aveugla la clairière de brume. Le gémissement de Léandre se transforma en hurlement, et sous ses doigts, Elara sentit la chair de son frère se distendre, se déchirer entre deux forces contraires. Le noir se tordit, cherchant une issue.
Et soudain, elle comprit—trop tard.
Le cœur ne fuyait pas vers l’extérieur. Il fuyait vers *elle*.
Une pression glacée s’abattit sur sa poitrine, comme une main qui lui saisissait l’âme. Léandre s’effondra d’un coup, libéré, tandis qu’une présence nouvelle s’enroulait autour d’Elara, cherchant à s’enraciner dans sa chair épuisée, ses muscles liquéfiés, sa tête vide de magie et de défenses.
À l’instant où sa conscience commença à sombrer, elle entendit, venue de très loin—ou de très près—la voix de Dain, déformée par une distance impossible.
— Elara ! Espèce de folle, tu m’avais promis que tu ne le ferais pas toute seule.
Et elle sentit, contre son front sans force, le contact d’une main chaude qui n’aurait pas dû pouvoir la rejoindre.
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