Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 30: The Brother's Return
La lumière du vide n’était pas une lumière. C’était une absence, une couleur qui n’existait pas, et pourtant Elara la voyait. Elle avançait, les jambes lourdes, chaque pas comme arraché à une boue invisible. Devant elle, une forme immobile flottait à hauteur d’épaule : Léandre.
Mais ce n’était pas tout à fait Léandre.
Son frère était là, les yeux ouverts, mais ses iris avaient cette teinte grasse, mouvante, cette lueur qui n’appartenait à rien d’humain. Des filaments sombres couraient sous sa peau, comme des racines cherchant la lumière. Il la regardait. Non, *elle* le regardait — le monstre regardait à travers lui.
« Élara », dit-il, mais la voix de Léandre était double, un écho décalé qui grattait l’intérieur du crâne. « Tu es venue me chercher. Comme toujours. »
Elle s’arrêta à trois pas. Ses mains tremblaient, non de peur, mais d’épuisement. Depuis qu’elle avait libéré sa magie, depuis qu’elle avait offert tout ce qu’elle était pour guérir son frère, son corps n’était plus qu’une enveloppe fragile. Chaque battement de cœur lui coûtait.
« Léandre », dit-elle, doucement, comme on parle à un enfant perdu. « Si tu es encore là, bats-toi. »
Les filaments sous la peau de Léandre frémirent. Un rire sortit de sa bouche, un rire qui n’était pas le sien — trop large, trop vieux.
« Il est là. Il t’entend. Mais il ne peut plus bouger. Tu l’as déjà compris, n’est-ce pas ? Tu es venue avec les mains vides, petite guérisseuse. Sans magie, sans rien. Qu’espères-tu faire ? »
Elara sourit. Un sourire brisé, fatigué.
« Le guérir. »
Elle fit un pas. Un autre. Le monstre dans les yeux de Léandre se contracta, comme surpris. Elle leva les mains — des mains nues, des mains ordinaires, qui n’avaient jamais été aussi vulnérables.
« Tu as pris mon frère », dit-elle, la voix à peine audible. « Tu as pris ma magie. Tu as pris tout ce que j’avais. Mais il reste une chose que tu n’as jamais comprise. »
Elle posa ses paumes sur les tempes de Léandre. Le contact fut immédiat, électrique — les filaments noirs jaillirent sous la peau, cherchant à l’envahir, à la saisir. La douleur la traversa, une brûlure glacée qui lui arracha un cri. Mais elle ne retira pas les mains.
« La douleur », souffla-t-elle. « Je peux la prendre. C’est tout ce que je sais faire. »
Et elle tira.
Pas avec de la magie — il n’en restait plus une trace. Pas avec un sort, pas avec un rituel. Elle tira avec sa volonté, avec son amour, avec cette obstination idiote qui avait toujours été sa marque. Elle tira le monstre hors de la chair de son frère, un filament à la fois, chaque traction lui arrachant un lambeau d’elle-même.
Le monstre hurla. Un son sans air, sans écho, qui fit vibrer les os d’Elara. Autour d’eux, le vide se tordit — des fissures lumineuses apparurent, comme un verre que l’on brise. Elle sentit ses genoux fléchir.
« Lâche ! » siffla le monstre, dans sa tête, dans sa gorge, dans ses veines. « Tu vas t’anéantir ! »
Elle tira plus fort.
Les filaments quittèrent Léandre comme une chevelure arrachée, une masse sombre et griffue qui chercha une nouvelle prise. Le visage de son frère se vida — sa peau redevint pâle, ses traits se détendirent. Il tomba vers elle, inconscient, et elle le rattrapa d’un bras, tenant la masse noire de l’autre.
La masse se jeta sur elle.
Elara n’avait plus rien pour la combattre. Sa magie était partie. Sa force s’évanouissait, chaque battement de cœur plus faible. Elle sentit le monstre pénétrer sa peau, ses chairs, ses os — une invasion froide, vorace, qui cherchait à se nicher dans ce corps vide qu’elle avait offert.
Pour cela, elle était préparée.
« Tu es en moi, maintenant », murmura-t-elle, la voix déjà brisée. « Et moi, je suis vide. Je n’ai rien à te donner. Pas de magie. Pas de prise. Juste… ce corps. »
Elle serra Léandre contre elle. Il était chaud. Vivant. Les yeux clos, la respiration régulière. Il était libre.
Le monstre rugit dans sa cage de chair. Il chercha une sortie, un espace, un souvenir de pouvoir — mais il n’y avait rien. Elara avait tout donné. Elle n’était qu’une coquille, une maison vide aux murs propres, sans recoins où se cacher.
Ses jambes cédèrent. Elle tomba à genoux, Léandre toujours dans ses bras, la masse noire s’agitant en elle comme une bête piégée. Sa vision se brouillait, les bords du monde devenaient gris.
« Dain », murmura-t-elle.
Elle ne savait pas s’il l’entendait. Elle ne savait pas si le vide pouvait porter sa voix. Mais elle espéra. C’était tout ce qu’elle savait faire, à la fin.
Ses doigts trouvèrent la joue de Léandre. Tiède. Elle sentait son pouls, faible mais présent.
« Je suis désolée », dit-elle, presque sans voix. « Je n’ai plus rien. »
Le noir gagna ses yeux, doucement, sans cruauté. Un dernier battement de cœur. Puis un autre. Plus faible.
Et puis plus rien.
Le vide l’engloutit, tandis que Léandre reposait contre elle, libre et entier, survivant sans le savoir.
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