Le Remède du Mangeur d'Âmes
Lire le chapitre 31: Aftermath: The Locket's Final Gift
L’obscurité du néant n’était pas un vide. C’était une présence, une épaisseur qui respirait lentement, comme une bête endormie. Dain la sentait contre sa peau, contre ses os, dans le froid qui lui mordait les poumons à chaque inspiration. Il avait traversé l’impossible pour la rejoindre, et maintenant il la tenait dans ses bras, inerte, froide, trop légère.
Elara.
Elle était là, dans ses bras, mais elle n’y était plus vraiment. Son visage était paisible, presque serein, mais ses traits étaient figés dans une immobilité qui n’avait rien de vivant. Le monstre était en elle. Il le savait. Il le sentait. Une présence tordue, tapie sous sa peau, qui attendait.
Et à côté d’eux, Léandre. Affalé, inconscient, les cheveux sombres collés à son front. Libéré, mais si faible qu’il semblait à peine plus qu’un souffle retenu entre deux mondes.
Dain n’avait pas le temps de penser. Pas ici. Le néant ne tolérait pas les hésitations. Il l’avait appris à ses dépens, au prix d’une traversée qui aurait dû le tuer. Il ne savait pas comment il avait survécu, ni comment il avait réussi à passer. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il ne repartirait pas sans elle.
Il chercha autour de lui, fouillant ses poches d’une main tremblante. Ses doigts rencontrèrent le métal froid du locket. Le médaillon de la mère d’Elara. L’objet qu’il avait gardé précieusement, sans savoir pourquoi, sinon parce qu’elle l’avait voulu ainsi. Il l’ouvrit d’un geste maladroit, les articulations engourdies par le froid.
À l’intérieur, sous la miniature fanée qui montrait une femme souriante aux yeux tristes, un compartiment qu’il n’avait jamais remarqué. Il le fit pivoter d’un quart de tour, et un papier s’en échappa. Une feuille fine, jaunie par les ans, pliée avec soin.
Il déplia le papier d’une main, l’autre maintenant fermement Elara contre lui. L’écriture était fine, régulière, celle d’une femme qui avait pris son temps pour écrire ses derniers mots.
`Ma fille,
Si tu lis ces mots, c’est que j’ai échoué. Ou peut-être que tu as réussi là où tu devais. Je ne peux pas savoir.
Le locket n’a jamais été un simple bijou. Je l’ai chargé de mon essence de guérison. Le peu qu’il me restait après t’avoir donné la malédiction. Ce que je n’ai jamais pu te dire, c’est que l’essence est là, intacte, pour toi. Pour celui qui la mérite.
Pour la donner à Elara, il suffit de la poser sur son cœur et de prononcer les mots: "Je te rends ce qui fut à toi."
Cela fera d’elle une femme ordinaire. Elle perdra le don. Elle perdra la malédiction. Elle perdra tout ce qui la rendait différente. Mais elle vivra. Elle sera entière.
L’essence ne fonctionne que sur une seule personne. Une seule fois. Et si on la donne à quelqu’un qui n’en est pas digne, elle se dissipe.
Quand j’ai su que mon temps était court, j’ai écrit ces mots. Je ne savais pas qui les trouverait. Je ne savais pas si Elara serait seule, ou accompagnée.
Si tu es celui qui les lit, qui que tu sois, sache une chose: tu es la personne en qui j’ai mis ma confiance. Je ne t’ai jamais vu. Je ne te connais pas. Mais si tu as trouvé ce compartiment secret, c’est qu’Elara t’a montré ce locket, et qu’elle a eu foi en toi. Cette foi ne s’obtient pas facilement. Elle se mérite.
Tu sais maintenant ce que tu dois faire. Tu lui donnes un choix, mais c’est aussi le tien.
- Ta mère, Séléna`
La lettre trembla entre ses doigts. Dain la relut deux fois, comme si les mots pouvaient changer d’une lecture à l’autre. La dernière phrase résonnait dans sa tête: «Tu sais maintenant ce que tu dois faire.»
Il regarda Elara. Puis Léandre.
Le cœur serré, il comprit.
Il n’y avait qu’une dose. Une seule. Une seule personne pouvait être sauvée.
S’il donnait l’essence à Elara, elle reviendrait à elle. Elle serait vivante, entière, ordinaire. Mais Léandre, libre de l’emprise du monstre, mais toujours dans le néant, toujours sans force… il mourrait. Il se dissoudrait dans l’obscurité éternelle.
S’il la donnait à Léandre, Elara resterait prisonnière de la coquille vide qui contenait le monstre.
Le choix était là. Brut. Absolu. Et le froid du néant semblait s’intensifier autour de lui, comme s’il regardait un spectacle qu’il avait déjà vu mille fois.
Il regarda Léandre. Le frère. Celui qu’elle avait traversé l’enfer pour sauver. Son visage, si proche de celui d’Elara, était blême. Ses doigts remuaient faiblement, mais son souffle était à peine perceptible. Il était en train de mourir. C’était visible dans la transparence de sa peau, dans la lente dissolution de ses contours, comme une gravure qui s’efface sous la pluie.
Et il regarda Elara. Sa paume reposait contre son cœur, là où elle avait placé son amulette. Le médaillon lourd, froid, serti de pierres ternes. L’or cachait un secret que sa mère avait emporté dans la tombe.
Dain ferma les yeux.
Le poids de la décision menaçait de l’écraser. Mais les mots de Séléna, encore frais dans sa mémoire, résonnaient en lui. «Cette foi ne s’obtient pas facilement. Elle se mérite.»
Elle avait écrit ces mots pour un inconnu. Pour lui.
Il ouvrit les yeux. Le médaillon brillait faiblement entre ses mains, éclairé par une lumière nacrée qui naissait des profondeurs du métal.
— Elara, murmura-t-il, la voix rauque.
Il la posa délicatement sur le sol du néant, qui semblait se solidifier sous elle comme pour la supporter. Puis il s’agenouilla à ses côtés. Ses mains tremblaient. Il posa le médaillon sur sa poitrine, à l’endroit exact où son cœur battait encore, faiblement, obstinément.
Le métal chauffa instantanément. La lumière s’intensifia, emplit la paume de sa main, puis remonta le long de son bras, irradiant son corps entier d’une chaleur bienfaisante.
— «Je te rends ce qui fut à toi», prononça-t-il.
Les mots semblaient venir d’ailleurs, d’une source plus ancienne que lui, plus profonde. Comme s’il ne faisait que les transmettre. La lumière crût encore, l’aveugla presque, puis s’engouffra dans le médaillon, qui se mit à vibrer, à chanter, à irradier une pulsation régulière.
Sous ses doigts, il sentit le corps d’Elara se réchauffer lentement. Un frisson parcourut toute sa longueur, et ses paupières frémirent. La teinte grise de sa peau céda la place à une couleur rosée, vivante. Et soudain, elle inspira.
Un grand souffle, brutal, saccadé. Ses yeux s’ouvrirent en grand, mais ils étaient perdus, incapables de se fixer. Dain la prit dans ses bras, la serrant contre lui comme s’il craignait qu’elle ne disparaisse à nouveau.
— Elara. Elara, tu m’entends?
Elle cligna des yeux. Ses pupilles eurent du mal à se mettre au point, puis rencontrèrent son visage. Un sourire faible effleura ses lèvres.
— Tu… tu es là.
Sa voix, bien que faible, était différente. Plus légère, dépouillée d’un poids qu’elle portait depuis des années.
Dain hocha la tête, incapable de parler. Il la soutint tandis qu’elle se redressait avec difficulté, les bras noués autour de lui pour se stabiliser.
Puis, alors que son regard errait sur le paysage d’obscurité, il se figea sur Léandre, allongé un peu plus loin. Ses yeux s’agrandirent, mêlant la douleur et la question muette.
— Léandre. Il est… il est libre.
Dain entendit ce qu’elle ne disait pas. Il est libre, mais il est en train de mourir.
Il baissa la tête, honteux. Il avait fait le choix. Le sien. Celui que Séléna avait laissé entre ses mains.
— Je suis désolé, parvint-il à articuler. Il n’y avait qu’une dose. Je n’avais pas le choix.
Elara le regarda longuement. Ses yeux, encore humides de larmes qu’elle ne versait pas, semblaient fouiller dans les profondeurs de son âme. Puis, sans mot dire, elle se libéra de son étreinte et se tourna vers son frère.
Elle s’approcha, s’agenouilla près de lui. Sa main glissa sur son front. Il était froid. Presque transparent.
— Léandre, murmura-t-elle, la voix brisée. Je suis désolée. Je suis tellement désolée.
Ses doigts cherchèrent les siens, se mêlèrent à eux. Elle semblait minuscule, fragile, assise là dans le néant.
Dain la regardait, et comprit quelque chose d’essentiel. L’essence avait agi. Elle était redevenue une femme ordinaire. Sans don. Sans magie. Sans malédiction.
Mais ça ne changeait rien à ce qu’elle était.
Elle resta là, près de son frère, à lui tenir la main tandis que sa lumière s’atténuait, non pas de désespoir, mais de résignation. Le néant autour d’eux commençait à se déchirer par endroits, laissant filtrer des rais de lumière pâle et froide. Le temps leur manquait.
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