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Le Remède du Mangeur d'Âmes

Lire le chapitre 5: The Lie of Magic

Le village sentait le foin coupé et la terre mouillée. Elara marchait derrière Dain, les jambes encore lourdes malgré la potion, les yeux rivés sur les chaumières basses qui bordaient la grand-rue. L'air ici était doux, presque trop doux après les ruelles puantes de la ville.

Dain s'arrêta devant une auberge à l'enseigne rouillée. « Une nuit. On repart à l'aube. »

Elara ne répondit pas. Elle pensait à l'ermite, au goût amer de la décoction qu'il lui avait donnée dix ans plus tôt, au prix qu'elle avait payé pour survivre cette nuit-là. Le prix qu'elle payait toujours.

L'auberge était sombre, presque vide. Un homme maigre essuyait des chopes derrière le comptoir et les dévisagea sans ciller. Dain jeta une pièce sur le bois. « Deux chambres. Et un repas. »

— Vous avez de la chance, dit l'aubergiste en attrapant la pièce. J'ai rien de mieux à faire que de servir des étrangers qui traversent mon village sans demander pourquoi personne n'ose sortir après le coucher du soleil.

Elara sentit le froid lui remonter le dos. « Pourquoi ? »

L'homme haussa les épaules. « Ça, c'est une histoire que vous paierez pas assez pour entendre. » Il poussa deux clés vers eux. « Pièce du fond. Celle du haut. Y a du pain et du bouillon dans la cuisine. Servez-vous. »

Dain attrapa son pain sans un mot et grimpa. Elara le suivit, fatiguée, mais l'esprit trop agité pour dormir.

Dans la chambre du haut, la fenêtre donnait sur un champ où se dressait un arbre mort. Elara s'y appuya, regardant les branches tordues contre le ciel qui rougeoyait. Dain s'assit sur le lit, mordit dans son pain, et mâcha lentement, sans la quitter des yeux.

« L'ermite. Tu m'as pas dit comment il t'a sauvée. »

— Il m'a guérie. J'avais la fièvre des marais, je toussais du sang, et personne dans mon quartier ne voulait toucher une gosse qui attirait les maladies. Lui, il m'a prise chez lui. Il m'a donné une décoction d'absinthe et de miel, il a prié trois jours et trois nuits sur mon corps. Ça a marché.

Dain finit son pain. Il essuya ses doigts sur sa veste. « Et toi, tu l'as soigné, en retour ? »

Elara se figea. Elle détourna les yeux vers l'arbre mort. « Je n'étais qu'une enfant. Je n'avais encore… rien fait de ce genre. »

— Mais plus tard. Tu y es retournée. Je l'ai vu dans la façon dont il te regardait, quand on est arrivés. Comme qui dirait un fils prodigue, sauf que t'es une fille et qu'il est pas ton père. » Il se pencha en avant. « Il savait des choses. Sur ta mère. Sur ton corps. Ça m'a pas échappé. »

— Il m'a simplement connu quand j'étais petite.

— Non. » Dain secoua la tête. « Les menteurs, je les flaire à cent pas. Toi, tu es pire qu'une menteuse. Tu es une comédienne. Tu racontes pas de mensonges entiers, tu en robines des morceaux de vérité pour que le trou paraisse plus petit. »

Elara se retourna, les mâchoires serrées. « Tu veux que je te confie ma vie ? Tu m'as traînée hors de chez moi contre ma volonté, tu m'as fait avaler une potion sans me dire qui l'a préparée, et tu me parles de mes murs ? »

— Je te parle pas de tes murs. Je te parle de ce que tu portes. » Il soutint son regard, la voix tombée d'un cran. « Ce que tu fais aux gens, quand tu les guéris. Tu racontes que c'est un don. Que t'as été choisie. Que c'est une bénédiction de leurs dieux. »

Elara sentit le sang lui monter aux joues. « Parce que c'en est un. Je prends leur douleur et je la transforme en santé. C'est ce que font tous ceux comme moi, dans les histoires qu'on raconte aux enfants. On est des lumières dans la nuit.

— Des lumières dans la nuit. » Il répéta les mots comme s'il les mâchait. « Tu y crois, à ça, toi ? »

Elle ne répondit pas. Le silence entre eux se fit lourd, chargé de la chaleur de sa fièvre encore mal calmée, des courbatures qui lui tenaillaient les os.

Dain la regarda encore un long moment, puis détourna les yeux. Il tira une couverture et s'en couvrit les jambes. « Je suis pas venu pour débattre de théologie. Je suis venu pour tuer un monstre, et sa source. Mais si toi tu te crois sainte, faudra au moins que tu sois une sainte qui survit assez longtemps pour que je finisse le boulot. »

Elara inspira lentement. « Je ne suis pas sainte. »

— Ah. » Il haussa un sourcil. « Alors dis-moi ce que tu es. »

— Je suis capable. » Elle parlait au mur maintenant, la voix trop posée, trop ferme pour qu'il y croie. « Et tu as besoin que je le sois. C'est la seule raison pour laquelle tu m'as approchée, la seule raison pour laquelle tu m'as laissée boire ta potion et dormir sous ton toit. Je suis pas ta complice, Dain. Je suis ton moyen. »

Il ne dit rien. Le silence s'étira jusqu'à ce que la bougie crachote et baisse.

« Si c'était si simple, dit-il enfin, à voix douce, tu me raconterais pas que ton don te pèse pas plus qu'un manteau. »

Elara serra la pierre du rebord jusqu'à ce que ses jointures blanchissent. Elle ne se tourna pas. Elle l'entendit se lever, marcher vers la porte, puis s'arrêter.

« La potion. Tu sais ce qu'elle contient ? »

— Non. » Elle parvint à le dire sans trembler.

— De la sève de fleur bleue. Celle-là même qui est restée sur ton oreiller la nuit où on s'est pas rencontrés. » Il ouvrit la porte. Sa voix basse rebondissait sur le bois sombre du couloir. « La fleur que la personne qui t'a mise en garde t'a laissée. La même fleur dont se sert l'alchimiste qui fabrique les drogues qui tiennent les chasseurs debout quand ils ont avalé trop de venin. »

Elara se retourna d'un coup sec. « Tu sais de qui c'est la fleur ? »

— Je sais qui la plante. Et c'est la même main qui a écrit le mot que t'as trouvé. Et c'est la même main qui paye pour que des gens comme toi meurent en silence dans des caves sans fenêtres, à des kilomètres de là où on est. »

Elle s'écarta de la fenêtre, les yeux écarquillés. « Tu viens de dire que tu ne savais pas qui t'avait laissé la note. »

Il la fixa un instant, la porte entrouverte, le couloir noir derrière lui. Il fit mine de répondre, puis se ravisa. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire.

Il ferma la porte sans un mot de plus.

Elara resta seule, le martèlement de son cœur dans le silence, les branches de l'arbre mort griffant la vitre. Elle chercha la petite clé d'argent au creux de sa poche, la sentit froide contre sa paume. Il avait vu la tombe vide. Il savait pour la fleur. Il savait que la note ne venait pas de lui. Et pourtant, il continuait de la faire marcher vers quelque chose qu'il ne nommait pas.

Le monstre. La source. Le maître.

Elle n'était pas seulement un moyen, songea-t-elle en glissant la clé dans le col de sa chemise. On lui avait donné une carte et une potion pour la garder docile. Et la fleur bleue, elle commençait à comprendre, n'était pas une mise en garde.

C'était un piège appâté.

Le matin, à l'aube, Dain frappa deux coups brefs à la porte. Mais cette fois, Elara ne se précipita pas pour le rejoindre. Elle souleva le loquet, passa dans le couloir, et, derrière lui, marcha dans les pas qu'il laissait dans la rosée. Elle gardait la main contre son col.

Nulle part, jamais, elle n'irait plus aveuglément.