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Le Rideau Doré

Lire le chapitre 10: The Missing Stagehand

La rumeur courait dans les coulisses avant même que Camille n'ait retiré son manteau. Des chuchotements pressés, des regards qui se détournaient. Elle attrapa le bras de Madeleine, la habilleuse, qui passait en portant un costume froissé.

« Qu'est-ce qui se passe ?

— Étienne, murmura Madeleine. Personne ne l'a vu depuis trois jours. Il devait monter le décor du second acte hier soir. Le régisseur a dû appeler un remplaçant à la dernière minute. »

Camille sentit un froid lui glisser le long de la nuque. Étienne, ce garçon doux aux mains calleuses qui l'aidait à porter ses costumes trop lourds, qui lui glissait un morceau de pain quand elle n'avait pas dîné, qui savait tout des allées et venues du théâtre sans jamais rien révéler.

« On a prévenu la police ? demanda-t-elle.

— Le directeur refuse. Il dit que c'est un fugueur, un bon à rien qui aura trouvé mieux ailleurs. Mais sa chambre est restée intacte, sa mère est venue hier en larmes. » Madeleine baissa la voix. « On dit qu'on l'a vu près du bureau du Baron, la semaine dernière. »

Le sang de Camille se figea.

Elle se souvint d'Étienne dans la loge du Baron, deux semaines plus tôt, occupé à réparer une applique murale. Il l'avait saluée d'un sourire innocent. Elle lui avait rendu son sourire sans y penser. Avait-il entendu quelque chose ? Avait-il vu quelque chose ? Et maintenant, il était...

« Ne t'inquiète pas, dit Madeleine en lui serrant le bras. Il reviendra. Ces types-là finissent toujours par revenir. »

Camille acquiesça machinalement, mais son esprit tournait déjà. Trois employés du Baron avaient disparu en deux mois, avait dit Julien. Trois. Elle n'en connaissait qu'un, et ce n'était pas un employé — c'était un garçon du théâtre, un visage familier, un cœur simple.

Pourquoi Étienne ? Pourquoi un simple machiniste ?

À moins qu'il ne soit pas si simple.

Elle traversa la scène où l'on répétait une scène du Misanthrope, ignorant les appels du régisseur qui réclamait sa présence pour la répétition de l'après-midi. Elle cherchait une silhouette précise, une tête de journaliste aux cheveux en bataille.

Elle trouva Julien dans les loges du fond, adossé à un pilier, un carnet ouvert dans la main. Il le referma brusquement en la voyant.

« Vous avez appris ? demanda-t-elle sans préambule.

— Pour le stagehand ? Oui. » Il ne prit pas la peine de feindre l'ignorance. « Je l'ai entendu ce matin en venant.

— Vous l'avez vu ? Vous savez où il est ?

— Non. » Un froncement de sourcils. « Vous le connaissiez bien ?

— C'était un bon garçon. Il m'aidait, il aidait tout le monde. Il n'avait rien à voir avec... » Elle hésita. « Avec rien de tout cela. »

Julien la dévisagea avec cette intensité qui la mettait toujours mal à l'aise, comme s'il essayait de lire derrière ses mots.

« Personne n'est jamais "sans rien à voir", Camille. C'est le principe des secrets — ils attrapent ceux qui les frôlent sans même savoir qu'ils existent. »

Elle détourna le regard. Elle pensa à l'enveloppe scellée cachée sous sa paillasse, à la liste des sommes de Zurich, Londres et Milan pliée dans son corset. Elle avait frôlé les secrets du Baron elle-même, et elle était toujours là. Pour combien de temps ?

« La semaine dernière, dit-elle lentement, Étienne a réparé une applique dans le bureau du Baron. Je l'ai vu.

— Et vous pensez qu'il a pu... entendre quelque chose ? »

Camille se mordit la lèvre. C'était absurde. Étienne était simple, honnête, incapable de jouer un rôle. Mais elle avait elle-même appris à jouer un rôle, et personne ne s'en doutait. Qui savait ce que les gens simples pouvaient comprendre sans qu'on le leur dise jamais ?

« Je pense, dit-elle, que s'il a entendu quelque chose dans ce bureau, il est en danger. Et s'il est en danger, c'est peut-être déjà trop tard.

— Les trois employés, murmura Julien en regardant ses chaussures. Le Baron les a fait disparaître. Vous comprenez ce que cela signifie ?

— Qu'il est prêt à tout pour protéger ses secrets. »

Julien hocha la tête, un pli d'inquiétude creusant son front.

« Ce que je ne comprends pas, dit-il, c'est pourquoi vous êtes encore vivante. Vous avez vu les documents. Vous savez ce qu'il fait. Et pourtant, vous vous promenez dans les couloirs de son théâtre, vous dînez à sa table, vous portez ses cadeaux... »

« Je n'ai rien vu, le coupa Camille. Je vous l'ai dit. Ces documents, je ne les connais pas. »

Le mensonge lui brûla la gorge. Mais que pouvait-elle faire ? Avouer la vérité à Julien, c'était avouer que la Baronesse et elle partageaient un secret — et elle ne savait pas encore ce que la Baronesse savait d'elle, ce qu'elle pourrait exiger en échange de ce silence mutuel.

« À votre place, dit Julien froidement, je me méfierais. La liste de noms que vous prétendez ne pas avoir vue — je vous l'ai décrite assez précisément, l'autre soir. Les sommes de Zurich, Londres et Milan. Les hommes qui ont signé ces papiers. Vous savez sûrement ce que cela signifie.

— Il n'y a pas de liste, insista Camille, la voix tremblante malgré elle. Il n'y a rien. »

Julien la regarda longuement, puis tourna les talons.

« Si vous changez d'avis, dit-il sans se retourner, vous saurez où me trouver. »

Camille resta seule dans la pénombre des loges, le cœur cognant contre ses côtes. Les mots de Julien résonnaient en elle, mais c'étaient les mots de Madeleine qui la poursuivaient.

Un bon à rien. Un fugueur.

Elle savait que c'était faux. Étienne aimait son travail, il aimait l'odeur de la sciure et de la peinture, il parlait de la scène comme d'un être vivant. Il ne serait jamais parti sans un mot, sans un adieu à sa mère, sans prendre ses affaires.

Elle pensa soudain à la liste dans son corset. S'il y avait une chose que le Baron ne pardonnerait jamais, c'était bien d'avoir été surveillé. Et Étienne, dans ce bureau, avait-il vu le dossier que la Baronesse lui avait demandé de prendre ? Avait-il vu autre chose — quelqu'un d'autre ?

La répétition commença sans elle. Elle resta dans l'ombre, à regarder les comédiens répéter leurs répliques, à se demander si elle jouait elle-même la scène la plus dangereuse de sa vie. Elle avait un rôle à tenir, un costume à porter, des répliques apprises par cœur. Mais elle ne connaissait pas le dénouement de cette pièce-là.

Demain à 11 heures, la Baronesse. Le rendez-vous qu'elle ne pouvait refuser sans risquer l'exposition de son mensonge sur Cécile Moreau. La femme qui savait des choses sur son passé que personne ne savait.

Demain à 17 heures, V. D., avec sa promesse de documents qui révéleraient « la profondeur du jeu ».

Demain soir à 21 heures, la duchesse d'Aumale, qui la croyait nièce d'une cantatrice célèbre.

Et à un moment ou à un autre, Roussel attendait sa réponse.

Mais ce soir, quelque part dans Paris, peut-être dans une cave ou au fond d'une Seine, un garçon qui aimait le théâtre avait disparu parce qu'il avait eu le malheur de se trouver au mauvais endroit.

Camille sentit le papier de la liste crisser contre sa peau, invisible sous son corset. Elle prit une profonde inspiration et retourna vers la scène, où le régisseur la cherchait d'une voix furieuse.

Elle n'avait pas le choix. Elle devait continuer à jouer.

Mais cette nuit, elle lirait la liste jusqu'à en connaître chaque nom par cœur. Si le Baron pouvait faire disparaître un machiniste, il pouvait faire disparaître n'importe qui. Et elle avait besoin de savoir exactement qui tenait les ficelles avant de choisir son camp.