Le Rideau Doré
Lire le chapitre 11: A Gift of Pearls
L’écrin arriva le lendemain à la première heure, avant même que la lumière du matin ne se décide à franchir les volets. Un domestique en livrée bleue le déposa sur la table de Camille, sans un mot, comme s’il déposait un ordre. Elle le regarda longtemps, ce petit coffret de velours rouge, posé là tel un reproche.
Elle l’ouvrit.
Le collier de perles reposait sur un lit de soie blanche. Sept rangs, égaux, chaque perle de la taille d’un petit pois et d’une lueur grise, presque froide. Un bijou de banquier, pensa-t-elle, qui n’éclatait pas mais qui pesait. Une fortune. La dette de Lucien en paraissait presque dérisoire.
À côté, un mot sur papier épais, à l’encre noire, d’une écriture appliquée et sans grâce :
*Pour la plus belle actrice de Paris, qui mérite mieux que les planches. En gage d’une amitié que j’espère voir s’épanouir, je vous prie d’accepter ce présent. Votre dévoué, A. R.*
Auguste Roussel. Pas le Baron. Elle s’était trompée en un premier sursaut d’espoir — le Baron Duval aurait signé d’un paraphe nerveux, d’une main qui l’avait frôlée trop souvent sous la table des dîners. Mais non. C’était le banquier, celui qui lui avait offert la sécurité, la protection, une cage dorée en échange de sa présence. Et voilà qu’il envoyait des perles comme on envoie une traite.
Elle le souleva. Les perles glissèrent entre ses doigts, fraîches et lourdes. Sept rangs. Elle compta les grains d’un geste machinal. Quinze par rang, cent cinq perles. Cent cinq pièces d’or autour de son cou.
Elle pensa à Lucien. À sa panique la veille, à ses mains qui tremblaient quand il avait parlé de l’usurier, à cette dette si soudaine qui menaçait de l’engloutir. Cinq mille francs. Elle avait vidé sa propre cachette, le petit pécule gratté sou à sou sur ses cachets, et cela ne représentait même pas un tiers de la somme. Lucien lui avait promis qu’il paierait le reste, qu’il avait une piste, une affaire. Une affaire. Comme toutes celles qu’il avait eues depuis qu’il avait quitté l’atelier de leur père. Des affaires qui finissaient toujours en dettes.
Elle aurait dû rendre le collier. Le remettre dans son écrin, le faire porter au domicile de Roussel avec un mot poli, une excuse gracieuse qu’elle maîtrisait si bien sur scène. *Cher Monsieur, votre générosité me touche, mais je ne saurais accepter…*
Mais elle pensa à la scène du soir. La duchesse d’Aumale l’attendait à neuf heures pour son concert privé, dans sa robe noire. Et une actrice qui monte ne peut pas être une actrice pauvre. Une actrice pauvre, on l’invite par curiosité. Une actrice riche, on l’invite par convoitise. La nuance comptait plus que tout dans ces salons où elle s’apprêtait à entrer.
Elle posa le collier sur son cou. Le fermoir se referma avec un clic net, comme un contrat signé.
Dans la glace ternie de son petit appartement, elle se vit. La femme qui lui renvoyait son image n’avait plus rien de la fille qui répétait ses rôles en chantonnant dans les coulisses du Théâtre des Arts. Vingt-trois ans, des yeux sombres qui savaient déjà mesurer un regard, une bouche dessinée pour les mensonges élégants. Elle était la nièce de Cécile Moreau, la protégée d’Auguste Roussel, l’invitée de la duchesse d’Aumale. Elle était tout ce qu’elle n’avait pas été deux semaines plus tôt.
Elle était en train de se vendre.
Pas tout d’un coup, pas brutalement. À tempéraments. Un mensonge sur ses origines, un collier de perles autour du cou, une promesse de présence à un salon, une robe noire portée pour une duchesse. Chaque petit geste était une pièce qu’elle jetait dans la fontaine de son ambition. Mais les perles autour de son cou, elles, n’étaient pas une promesse. Elles étaient un paiement anticipé.
On frappa. Trois coups précipités, celui de Marguerite, sa voisine de palier qui lui apportait le lait et les bruits du quartier. Camille retira le collier d’un geste brusque et le glissa dans sa poche. Pas encore. Pas devant Marguerite, qui la connaissait depuis l’enfance et qui saurait lire dans ses yeux la transaction qu’elle venait d’accepter.
La journée s’étira dans l’attente du soir. Elle répéta son morceau pour la duchesse — un air de Chopin qu’elle ne jouait qu’approximativement, mais la duchesse n’avait pas demandé une virtuose. Elle avait demandé une curiosité. La nièce de la great Cécile Moreau qui chantait un air oublié de sa tante. Une relique vivante, voilà ce qu’elle était pour ces gens-là. Un objet de salon, joliment présenté, qui avait la vertu de sortir de nulle part.
À cinq heures, elle se rendit rue de la Sourdière.
Le rendez-vous de V. D. La structure encore, la porte de service à côté de la boutique du ferreur. Elle avait pensé y aller, elle avait pensé ne pas y aller, elle avait pensé à tout ce que cela impliquait. Les rendez-vous anonymes étaient rares et presque jamais innocents. Mais Étienne avait disparu. Julien lui avait parlé de trois employés du Baron disparus en deux mois. Et elle tenait toujours dans sa poche cette liste de noms — Zurich, Londres, Milan — qu’elle n’avait pas encore eu le temps de mémoriser.
Elle avait besoin de savoir.
La rue était déserte à cette heure, les boutiques fermées, les fenêtres hautes encore éclairées par le soleil qui baissait. Elle compta les portes. Seize. Dix-huit. La porte de service était entrebâillée. Elle poussa. Un couloir sombre sentant le vernis et la sciure. Une porte au fond, entrouverte, sur une pièce où quelqu’un avait installé une table et deux chaises.
Sur la table, une enveloppe.
Pas de nom. Juste les initiales V. D. et, à l’intérieur, une carte de visite gravée — le nom d’un avocat de Zurich, un certain docteur Wilhelm Brandt — et un mot bref :
*Le Baron Duval détient plus de paperasse qu’il ne devrait. Son associé en Suisse commence à s’impatienter. Si vous avez besoin d’un témoin, je serai là. Rendez-vous demain, midi, café Procope.*
V. D. ne voulait pas la revoir. V. D. voulait un témoin.
Elle glissa la carte dans sa poche et ressortit dans la rue, le cœur battant.
*Associé en Suisse.* Les noms de la liste. Les noms qu’elle devait mémoriser avant ce soir.
Le soir vint trop vite.
Elle enfila la robe noire demandée par la duchesse — un corsage simple, sans dentelle, des manches longues qui tombaient en pointe sur ses mains. Le deuil qu’elle portait pour sa tante inventée. Elle ne se regarda pas dans le miroir cette fois. Elle savait ce qu’elle y verrait.
Ses doigts trouvèrent le collier au fond de sa poche. Elle le sortit, le tint un instant devant elle, sentant son poids. Puis elle le mit.
Les perles tombèrent contre sa clavicule, fraîches comme une main étrangère. Elle ne serra pas la mâchoire. Elle ne ferma pas les yeux. Elle les regarda briller dans la glace et elle se dit : *Ceci est un début. Pas une fin.*
Quelque chose venait de changer. Elle n’était plus seulement l’actrice qui se vendait. Elle était l’actrice qui allait chercher à savoir pour qui elle se vendait.
Elle prit sa cape noire, sa pochette, et sortit dans la nuit parisienne.
La duchesse l’attendait. Le baron y serait peut-être. Et, quelque part entre les lustres et les mensonges, elle découvrirait ce que pesait réellement son collier de perles.
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