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Le Rideau Doré

Lire le chapitre 9: The Journalist's Proof

Le café était presque froid quand Julien poussa la soucoupe vers Camille. Il avait choisi une table au fond de la brasserie, loin des fenêtres, comme s'il craignait que les murs eux-mêmes rapportent leurs paroles à quelqu'un. Dehors, la pluie fine de novembre transformait les réverbères en halos jaunes.

— J'ai besoin que vous regardiez quelque chose, dit-il.

Camille but une gorgée par politesse. Depuis le salon de Roussel, elle fuyait ses propres pensées comme on fuit un créancier. La carte de visite du banquier brûlait dans son réticule, à côté de la lettre de V. D. et du souvenir du rendez-vous de onze heures avec la Baronne. Trois heures. Elle avait trois heures pour devenir quelqu'un d'autre, ou pour tout perdre.

Julien sortit une enveloppe de sa veste. Ses doigts — tachés d'encre d'imprimerie, les ongles courts d'un homme qui travaille — en tirèrent un papier qu'il déplia sur la table.

— Regardez bien.

Le document était un certificat d'actions. Camille avait vu assez de paperasse au théâtre pour reconnaître la forme : un cadre fin, une écriture calligraphiée, un sceau rouge en bas à gauche. Mais c'était le nom qui attira son regard — Compagnie des Chemins de Fer du Centre, émis au nom de la Banque Roussel & Fils.

— D'où vient ça ? demanda-t-elle.

— D'un ami qui travaille au greffe du tribunal de commerce. Il l'a intercepté avant que quelqu'un ne le fasse disparaître.

Julien se pencha, baissant la voix. Le garçon de café passa près de leur table sans un regard ; Camille attendit qu'il soit hors de portée.

— Nous l'avons comparé aux certificats authentiques de la même compagnie. La typographie est légèrement différente — ici, regardez la police du mot « centre ». Et le sceau est un moulage. Un bon moulage, mais un moulage.

Il retourna le document avec précaution, comme s'il manipulait un objet dangereux. Au dos, une marque d'impression presque invisible : une série de petits points.

— Chaque imprimeur a sa signature. Celle-ci appartient à un atelier de la rue de Tournon qui n'imprime que des documents officiels — et qui est notoirement discret sur ses clients.

Camille sentit le poids de l'enveloppe cachée sous sa pile de linge, dans sa chambre. Elle revit la scène : la main qui tremblait en la retirant du bureau du Baron, le bruit de pas dans le couloir, son cœur qui martelait. Elle n'avait pas osé l'ouvrir depuis.

— Vous avez travaillé chez le Baron pendant des semaines maintenant, dit Julien. Vous avez vu ses bureaux. Ses paperasses. Dites-moi : avez-vous vu quelque chose de semblable ? Des certificats, des documents de cette compagnie en particulier ?

Le mensonge lui vint facilement. Trop facilement, peut-être.

— Non. Je n'ai jamais vu de documents financiers chez le Baron. Mon travail se limite aux invitations, à la correspondance mondaine.

Elle but une gorgée de café — il était vraiment froid maintenant, amer.

Julien la regarda avec une intensité qui la mit mal à l'aise. C'était un regard de journaliste, habitué à déceler les failles dans les témoignages.

— Vous êtes sûre ?

— Absolument.

— Et l'enveloppe que vous êtes allée chercher dans son étude après le départ de la Baronne ?

Le café manqua de lui brûler la gorge. Elle reposa la tasse avec soin, le temps de retrouver son calme.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Quelqu'un vous a vue, Camille. Pas moi. Mais quelqu'un qui travaille pour le Baron ou pour la Baronne a remarqué votre petit détour par l'étude pendant que tout le monde était au salon.

Il se recula sur sa chaise, croisant les bras. Sa mâchoire était serrée.

— Je ne suis pas votre ennemi. Je ne l'ai jamais été. Mais si vous jouez à ce jeu dangereux, vous devez savoir qui sont les autres joueurs.

Camille posa les mains à plat sur la table, ses gants blancs tachés de café au bord de l'index.

— Monsieur Lefèvre, dit-elle d'une voix qu'elle voulait ferme, je vous remercie pour votre avertissement. Mais je suis parfaitement capable de gérer mes propres affaires.

— C'est bien ce qui m'inquiète. Parce que vous ne savez pas dans quoi vous vous êtes embarquée. Ce certificat, cette compagnie — ce n'est qu'un fil d'une toile beaucoup plus vaste. Une toile qui relie le Baron à Roussel, et Roussel à des banques à Zurich, à Londres, à Milan.

Camille dut retenir un frisson. Zurich. Londres. Milan. Le document volé dans son armoire contenait exactement ces noms de villes.

— Le Baron est peut-être un homme charmant, continua Julien. Il vous a offert son mécénat, il vous ouvre les portes de la haute société. Mais son argent n'est pas propre. Il n'a jamais été propre. Et ceux qui s'approchent de trop près de la vérité ont tendance à disparaître.

— Disparaître ? C'est une menace ?

— C'est un constat. Depuis deux mois, trois hommes qui travaillaient pour le Baron ont quitté Paris précipitamment. Des employés qui avaient accès aux registres. Nous les avons cherchés — aucun n'a refait surface à Lyon, à Marseille ou à Bruxelles. Ils se sont simplement... évaporés.

Julien remit le certificat dans son enveloppe et le glissa dans sa poche intérieure.

— Je vous le demande une dernière fois, Camille. Avez-vous vu quelque chose d'irrégulier chez le Baron ?

Elle pouvait tout lui dire. L'enveloppe, la liste de noms, les montants — des dizaines de milliers de francs dont les zéros s'étiraient comme des serpents. Elle pouvait alléger son fardeau, se trouver un allié dans cette maison où chaque porte semblait cacher une autre menace. Mais l'image de Lucien lui traversa l'esprit — son frère, pâle, tremblant, évoquant cette dette de cinq mille francs. Roussel avait promis de s'occuper d'elle, de la sortir de cette vie. Le Baron pouvait lui ouvrir des portes que Julien ne rêvait même pas d'exister.

Et puis il y avait cette autre chose, cette vérité plus sombre : si Julien découvrait l'enveloppe, s'il publiait son histoire, le Baron perdrait tout. Et avec le Baron, Camille perdrait sa seule chance d'échapper à sa condition.

— Je vous l'ai dit, répondit-elle. Je n'ai rien vu.

Julien la dévisagea longtemps. Quand il parla enfin, sa voix avait perdu sa chaleur journalistique.

— La Baronne a un rendez-vous à onze heures demain matin. Vous le savez probablement. Ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'elle a engagé un détective privé il y a trois jours. Un homme qui travaille habituellement pour la préfecture de police et qui est spécialisé dans la recherche des fausses identités.

La fausse identité. Camille sentit le sang quitter son visage. Elle avait réussi à se composer une attitude lors de sa conversation avec la Baronne, mais maintenant, dans la lumière crue de cette brasserie, elle se sentit transpercée — aussi transparente qu'une fenêtre.

— Pourquoi me racontez-vous cela ?

— Parce que je préfère que vous l'appreniez de moi que d'une autre manière. Et parce que je veux que vous compreniez que je ne suis pas la seule personne à poser des questions.

Il se leva, laissa quelques pièces sur la table pour le garçon et boutonna son manteau.

— La Baronne ne cherche pas seulement à vous confondre. Elle cherche à vous posséder. Les gens comme elle collectionnent les secrets d'autrui comme d'autres collectionnent les bijoux — pour les sortir aux moments opportuns.

Il hésita à la porte, et pendant un instant, Camille vit autre chose dans son regard qu'une ambition professionnelle. Quelque chose de plus vulnérable, qu'il s'empressa de masquer.

— Si vous changez d'avis, vous savez où me trouver.

Il sortit dans la pluie. Camille resta seule, sa tasse de café froid entre les mains, les paroles de Julien résonnant dans sa tête comme un glas.

Un détective. La Baronne avait engagé un détective.

Elle passa sa main dans son réticule et sentit le papier cartonné de la carte de visite d'Auguste Roussel, avec son adresse dorée du boulevard Haussmann. Un protecteur puissant. Une issue de secours. Ou une autre prison.

Elle devait choisir. Maintenant. Ce soir.