Le Rideau Doré
Lire le chapitre 12: The Concert Mirage
La salle de la duchesse était un écrin de soie bleu nuit et d’or pâle. Des candélabres projetaient une lumière mielleuse sur les invités, et l’air sentait la cire, le lilas et le parfum des femmes riches. Camille attendait dans l’antichambre, les perles de Roussel fraîches contre sa gorge, sa robe — la meilleure que ses économies et les avances de Roussel avaient pu acheter — murmurant à chacun de ses mouvements.
Elle n’aurait pas dû être là. L’esprit encore plein des visages de la journée — la baronne, V.D., ce rendez-vous à midi chez Procope — mais le corps obéissait, porté par le trac familier qui précédait chaque représentation. La duchesse l’avait convoquée pour un morceau. Un seul. Une pièce courte, un lied qu’elle avait chanté vingt fois dans des salles plus petites que la galerie où la duchesse prenait son thé.
Quand on l’annonça, elle entra.
Le piano l’attendait, noir et luisant. Elle posa les mains sur le bois, respira, et commença.
Les premières notes tombèrent dans le silence comme des gouttes dans un puits. Sa voix — basse, chaude, un peu voilée d’anxiété — s’éleva, et elle vit les visages se détendre. La duchesse, le menton sur sa main gantée, ferma à demi les yeux. Un banquier essuya son front. Une femme au premier rang, la bouche entrouverte, retint son souffle.
Camille ne chantait pas pour eux. Elle chantait pour la femme qui avait menti à propos de sa mère, pour l’actrice qui ne voulait pas finir en bas de l’affiche, pour la fille qui avait accepté des perles en échange d’elle-même. Elle mit tout cela dans la note finale, qu’elle laissa mourir lentement, jusqu’au silence.
Le silence dura. Puis les applaudissements éclatèrent, sincères, nourris.
Elle inclina la tête, chercha des yeux la duchesse. La vieille femme hocha la tête avec un sourire authentique, presque tiède.
C’est alors que le baron se leva.
Il n’était pas dans les premiers rangs — il se tenait près de la colonnade, un verre de champagne à la main, le visage rougi par la chaleur et la satisfaction. Il frappa dans ses mains, deux fois, pour réclamer l’attention.
« Mesdames, messieurs. Je ne suis pas homme de long discours. » Il marqua une pause, savourant l’effet. « Mais ce que nous venons d’entendre mérite qu’on y réponde. »
Camille sentit le sang quitter son visage. Elle n’avait pas été prévenue. Une annonce publique. Devant tout ce monde.
Le baron la regarda, et son œil était celui d’un propriétaire regardant une jument qu’il vient d’acheter. « Dans un mois, je pose la première pierre d’un nouveau théâtre — le Théâtre du Siècle, boulevard Haussmann. Et j’ai choisi sa première étoile. Mademoiselle Camille Moreau en sera la tête d’affiche. »
Les murmures roulèrent comme une vague. Les têtes se tournèrent vers elle. Les femmes se penchèrent pour chuchoter sous leur éventail. Quelqu’un applaudit, puis tout le monde, et le baron leva son verre vers elle, comme on porte un toast à sa propre générosité.
Camille s’inclina de nouveau, le sourire plaqué, les tempes battantes. Un théâtre à son nom. La consécration. Tout ce qu’elle avait rêvé — et le goût du marché, métallique, au fond de sa bouche.
La duchesse s’approcha, prenant son bras avec une familiarité surprenante. « Vous avez une voix rare, mademoiselle. Il a du goût, après tout. » Puis, plus bas : « Et dans une semaine, vous viendrez chanter dans mon salon. Rien qu’entre femmes. Nous pourrons parler de votre tante. »
Camille serra les doigts si fort que ses ongles marquèrent sa paume. Le mensonge. Toujours le mensonge.
C’est à ce moment qu’elle vit Julien.
Il se tenait sous l’arche de l’entrée, le pardessus encore sur les épaules comme s’il venait d’arriver. Pas d’invitation — il n’en avait pas l’allure, ni l’air. Il cherchait dans la foule, et quand son regard croisa le sien, il fit un signe de tête imperceptible.
Camille s’excusa auprès de la duchesse, glissa entre les groupes, gagna l’arche. « Pourquoi es-tu ici ? » souffla-t-elle.
Julien avait un visage qu’elle ne lui connaissait pas. Le regard dur, les mâchoires serrées. Il ne la regardait pas, mais au-dessus d’elle, vers le baron, qui recevait les félicitations avec la bonhomie des hommes qui croient à leur propre légende.
« Je viens de quitter le cabinet de Montagne, mon confrère de la Bourse. » Parler bas. Les mots tombaient comme des pierres. « Un des principaux investisseurs du chemin de fer — le consortium suisse — s’est retiré ce matin. Il a liquidé sa position. »
Camille cligna des yeux. « Je ne vois pas pourquoi — »
« Regarde le baron. »
Elle se retourna. Le baron parlait à un homme au visage étroit, un financier, et quelque chose avait changé. Son sourire était resté, mais sa main, celle qui tenait le verre de champagne, tremblait. Il hochait la tête, une fois, deux fois, et Camille — qui avait appris à lire les gens sur scène, dans les yeux des spectateurs — vit la peur derrière la moustache soignée.
Une peur réelle. Pas la contrariété d’un homme qui a perdu une mise. La peur de celui qui voit le plancher se dérober.
« Ils savent », murmura Julien. « Ils savent pour les certificats. Et ils sortent avant que le bateau coule. »
Camille pensa aux documents dans sa chambre, à la liste des noms qu’elle n’avait pas encore mémorisée. Zurich. Londres. Milan. Des noms qui étaient peut-être déjà en train de la dénoncer.
« Nous devons partir », dit Julien. « Avant qu’il ne nous voie ensemble. »
Elle le suivit. Dans le vestibule, le froid de la nuit la saisit, et elle réalisa qu’elle tremblait — pas de froid. Derrière elle, par la porte entrouverte, elle entendit le rire du baron, trop haut, trop forcé, qui remplissait la salle comme un homme qui se noie appelle au secours.
Le mirage se dissipait.
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