Le Rideau Doré
Lire le chapitre 13: The Debt to Julien
La pluie s'était arrêtée vers minuit, mais les trottoirs du jardin des Tuileries restaient luisants, piégeant dans leurs flaques le reflet tremblant des becs de gaz. Camille marchait vite sous les marronniers, les épaules serrées dans son manteau de laine sombre, celui sans doublure de soie qu'elle gardait pour les jours où elle voulait passer inaperçue. Personne ne la regardait. Les promeneurs de l'aube étaient rares, et ceux qui croisaient son chemin ne voyaient qu'une femme pressée, une servante en course ou une couturière en retard.
Julien l'attendait sur le banc près du bassin rond, le journal ouvert devant lui comme s'il lisait les nouvelles du matin. Il ne leva pas les yeux quand elle s'assit à l'autre extrémité, mais il tourna la page, lentement, et dit à voix basse :
— Vous êtes prudente. Tant mieux.
— Je n'ai pas beaucoup dormi.
Il plia le journal avec soin et le posa sur ses genoux. Ses mains étaient fines, des mains d'homme qui écrit beaucoup, et Camille remarqua que l'ongle de son index était rongé jusqu'au vif. Il la regarda enfin, et elle vit qu'il était fatigué, plus fatigué qu'elle, comme si les heures de la nuit l'avaient creusé de l'intérieur.
— Le banquier suisse, celui qui a retiré sa promesse hier soir ? Quaestor Kapital. Il ne s'est pas contenté de claquer la porte. Il a écrit à trois de ses confrères à Zurich. Ce matin, j'ai reçu un mot d'un courtier à Genève qui me confirme qu'on parle de la Société des Chemins de Fer d'Alsace-Lorraine comme d'une affaire morte avant même d'avoir posé ses rails.
Camille fixa la surface grise de l'eau. Un canard solitaire y traçait des cercles paisibles, indifférent aux destructions financières qui se jouaient sur la rive.
— Vous en êtes sûr ?
— Je n'ai jamais été plus sûr de rien.
Elle sentit le froid du banc traverser sa jupe. Elle pensa au Baron, debout sous les lustres du salon de la Duchesse, qui annonçait son théâtre avec une voix d'orateur, et à la seconde où son visage s'était décomposé quand Julien avait murmuré le nom de l'investisseur. Deux hommes, une même peau, l'un qui jouait la magnificence et l'autre que la peur dévorait.
— Il me faut comprendre quelque chose, dit-elle lentement. Vous me demandez de l'aider à tomber. Mais vous travailliez pour lui, il y a encore trois mois. Vous étiez son secrétaire de confiance. Qu'est-ce qui a changé ?
Julien ne répondit pas tout de suite. Ses doigts caressèrent le bord du journal, comme s'il y cherchait une phrase déjà imprimée. Il y avait quelque chose dans son silence qui n'était pas de la gêne, mais du tri : il choisissait ce qu'il allait lui dire, conscient que chaque mot l'engageait.
— J'avais un oncle à Saint-Dié. Menuisier de son état. Il a mis ses économies dans le chemin de fer il y a quatre ans, sur les conseils du Baron, qu'il avait rencontré par l'intermédiaire d'un notaire local. Mille huit cents francs. Son œuvre, sa vie. Il aurait pu les mettre dans sa maison, ou dans du bon vin, ou les laisser dormir à la banque de la ville. Mais il a cru au progrès. C'était un homme de foi, mon oncle. Il croyait aux beaux discours.
La voix de Julien n'avait pas changé de timbre, mais Camille perçut une usure dans ses syllabes, une fatigue d'homme qui répétait une histoire qu'il aurait préféré ne jamais avoir à conter.
— Quand il est mort, ajouta-t-il, j'ai retrouvé ses obligations. Onze certificats. Tous signés du Baron. Tous faux.
Camille ferma les yeux une seconde. Elle se revit dans sa loge, le papier glacé entre les doigts, la signature penchée qui ornait la Société des Chemins de Fer d'Alsace-Lorraine. Elle avait cru que c'était un document de plus, un papier parmi d'autres, et elle avait baissé les yeux pour ne pas mieux le lire.
— Je suis désolée.
— Ce n'est pas votre faute. Mais c'est en partie grâce à vous que j'ai pu l'attendre au tournant. Vous m'avez laissé consulter ses livres, vous vous souvenez ? Vous pensiez chercher une lettre pour la Comédie-Française.
Le souvenir lui piqua la joue. Le soir où elle avait fait entrer Julien par la porte de service du cabinet du Baron, un prétexte fragile d'emprunt de documents administratifs, elle n'avait pas mesuré ce qu'elle ouvrait. Elle avait vu un homme pressé qui cherchait des paperasses, pas un inquisiteur qui rassemblait des preuves.
— Vous vous êtes servi de moi.
— Je vous ai proposé une porte, et vous l'avez ouverte de vous-même.
Elle n'avait pas de réponse. Il avait raison. Elle avait ouvert, par curiosité d'abord, par conscience ensuite, et maintenant la porte était grande et il faisait nuit de l'autre côté.
— Voici ce que je sais, dit Julien en se penchant légèrement vers elle. La société est endettée jusqu'au cou. Les obligations ne sont gagées sur rien : pas de terrains, pas de contrats de construction, pas de commandes de locomotives. Le Baron et Roussel se sont partagé les mises initiales — légalement au début, discrètement par la suite — et ils ont soutenu le cours de leurs titres avec des rumeurs soigneusement distillées. La ligne projetée n'existe que sur papier. On a même imprimé des cartes postales de la gare terminus. Une jolie bâtisse des architectes Jalbert et Fils. Elle n'a jamais été construite.
Camille regarda un fiacre passer au loin, ses roues grinçant sur les pavés mouillés. Une gare en carton-pâte. Des rails qu'on ne verrait jamais. Et combien de menuisiers à Saint-Dié, combien d'orphelins à Mulhouse, combien de retraités à Nancy avaient acheté des feuilles de papier signées d'une main élégante ?
— Pourquoi vous ? demanda-t-elle. Pourquoi le journaliste, plutôt que la police, plutôt qu'un avocat ?
— Parce que la police est au mieux indifférente, au pire informée. Et parce qu'un avocat coûte des mois de procédure. Les investisseurs qui perdraient tout dans trois semaines n'ont pas trois mois. Leur horizon, c'est le déboursement des travaux. Il est prévu pour la fin du mois. Si le Baron ne peut pas prouver qu'il a les fonds, tout s'effondre — et les premiers à être ruinés sont petits, des gens de province qui ont cru à une promesse que même la république avait cautionnée de son imprimatur.
Il tira une enveloppe de sa poche intérieure, l'ouvrit, et lui tendit une seule feuille, écrite d'une écriture fine, presque féminine.
— Le nom des obligataires individuels. Ils sont cent quarante-trois. Beaucoup ont mis la totalité de leurs économies.
Camille parcourut la liste sans la lire vraiment. Elle cherchait des noms, des adresses, des professions : coutelier à Thiers, sage-femme à Épinal, prêtre à Colmar, instituteur à Langres. Des vies ordinaires alignées en colonnes, leurs espoirs réduits à une typographie serrée.
— Que voulez-vous que je fasse ?
Julien replia la feuille d'un geste précis et la remit dans son enveloppe. Il y avait dans ce geste une discipline presque militaire, une propreté d'homme qui n'a jamais perdu un document important.
— Témoigner. Quand j'aurai assez de preuves, je remettrai un dossier complet au procureur de la République. Mais le dossier devra être plus lourd que la seule parole d'un journaliste licencié. Il devra contenir une déclaration signée d'une personne qui a eu un accès régulier au cabinet du Baron — pour le linge, pour les comptes, pour les rendez-vous. Peu importe la raison. Ce qui compte, c'est le fait.
— Même si votre témoin est une comédienne qui vient d'accepter de jouer les reines dans le théâtre de cet homme ?
Le visage de Julien se durcit, mais il ne détourna pas le regard.
— Vous êtes la seule à avoir vu les livres. La seule en qui je peux avoir confiance.
L'eau du bassin trembla soudain sous une rafale, et Camille sentit le froid pénétrer jusqu'à ses os. Elle pensa au Baron dans son cabinet, qui lui avait souri avec cette indulgence qu'il réservait à ses actrices préférées, qui lui avait promis un rôle, une carrière, une vie au-dessus du marais. Elle pensa aux perles de Roussel, qui lissaient sa gorge chaque fois qu'elle passait devant un miroir.
— Je ne vous demande pas de réponse aujourd'hui, dit Julien. Je vous demande de penser. Juste de penser. Et en attendant, gardez les yeux ouverts. Vous allez au théâtre du Baron demain. Vous verrez des papiers peut-être. Vous entendrez des conversations. Vous pourriez me dire ce qui s'y dit.
Il se leva, ajusta son manteau de manière presque inconsciente, et la regarda une dernière fois. Il lui prit la main, brièvement, avec une délicatesse qu'elle ne lui connaissait pas.
— Vous avez une chance, Camille. Une vraie. Vous pouvez être la femme qui se tait et gagne le monde, ou celle qui parle et le sauve.
Il partit sans attendre de réponse. Camille resta assise longtemps, le regard vide, tandis que le soleil pâle de décembre commençait à chauffer la grille du jardin. Elle pensa aux cent quarante-trois noms, aux perles autour de son cou, au sourire du Baron la veille au soir, aux yeux de sa mère quand elle disait que la vie était une dette qu'on ne finissait jamais de payer.
Elle ne savait pas encore ce qu'elle ferait le lendemain à midi, au Café Procope. Mais elle savait que le temps du flottement était révolu.
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