Le Rideau Doré
Lire le chapitre 14: The Baron's Proposal
Le Baron l’avait convoquée dans son bureau privé, un lieu où Camille n’était entrée qu’une seule fois, pour la première lecture du rôle de Phèdre. Elle y avait alors remarqué les boiseries sombres, la poussière dorée qui flottait dans la lumière de l’après-midi. Aujourd’hui, les rideaux étaient tirés, et des bougies brûlaient sur le bureau, comme pour une cérémonie.
Il se tenait debout, le dos tourné, les mains jointes dans le dos. Une posture de général avant la bataille. Camille resta sur le seuil, ses doigts crispés sur son réticule.
« Vous m’avez fait demander, Baron. »
Il se retourna lentement. Son visage, habituellement si maître de lui, portait des marques de fatigue qu’elle n’avait jamais vues — des cernes violacés, une mâchoire serrée sous le bouc impeccable. La panique de la veille, au concert de la Duchesse, l’avait vieilli de dix ans.
« Mademoiselle Moreau. Approchez. »
Elle fit trois pas, s’arrêta devant le fauteuil de velours grenat qu’elle n’osa pas occuper. Le Baron la détailla de la tête aux pieds — la robe bleu nuit qu’elle avait portée la veille, les perles de Roussel à son cou. Il ne les avait pas remarquées, ou il feignait de ne pas les voir.
« Vous avez été remarquable hier soir. La Duchesse m’en a parlé avec un enthousiasme que je ne lui connaissais guère. »
« Vous êtes trop aimable. »
Il contourna son bureau, vint se planter devant elle, si près qu’elle sentit l’odeur de son eau de Cologne — santal et cuir, une odeur de pouvoir. Elle n’avait jamais été si proche de lui. Il la regarda comme on regarde une œuvre que l’on s’apprête à acheter.
« Je ne suis pas un homme de préambules, mademoiselle Moreau. Nous nous connaissons depuis assez longtemps pour que je parle franchement. Et les circonstances exigent une certaine — célérité. »
Camille sentit le sol se dérober légèrement. Elle savait ce qui allait suivre, pour l’avoir redouté, espéré, détesté à tour de rôle depuis des semaines.
« Je vous demande de devenir ma maîtresse. Officiellement. Publiquement, si vous le voulez. Une position que je suis prêt à soutenir avec toute la générosité qui s’attache à mon rang. »
Il n’avait pas baissé les yeux. Pas une once de gêne. Il parlait de sa maîtresse comme on parlerait d’un cheval de course ou d’un investissement dans le coton.
« En échange, reprit-il, voyant qu’elle restait muette, je règlerai la dette de votre frère. Les intérêts ont gonflé, je le sais. Je vous offrirai un appartement avenue du Bois, un compte chez Rothschild, et une pension de mille francs par mois. Votre famille, votre sœur — vous pourrez pourvoir à leurs besoins sans compter. »
Camille ouvrit la bouche. Elle cherchait une réplique, une répartie digne d’une actrice de boulevard, mais les mots s’effilochaient. Mille francs par mois. Elle avait joué Phèdre pour un cachet de quarante francs, et les deux représentations par semaine n’avaient pas suffi à payer le charbon de l’hiver.
« Et le théâtre ? demanda-t-elle enfin, parce que c’était la seule chose qu’elle pouvait dire sans trahir ses pensées.
— Le théâtre sera à vous. Je vous en donnerai la direction artistique complète. Vous choisirez les pièces, les acteurs. Vous n’aurez plus jamais à subir les caprices de petits directeurs comme Lenoir. »
Il fit un pas, tendit la main comme pour toucher son épaule, se ravisa. Une retenue qui n’était pas chez lui de la délicatesse, plutôt une prudence de transactionnaire qui ne veut pas effaroucher la marchandise.
« Je vous offre une ascension, mademoiselle Moreau. Une trajectoire que peu d’actrices de votre origine peuvent espérer. »
Camille sentit l’ironie la piquer. L’homme qui se tenait devant elle, si sûr de son pouvoir, était le même qui avait pâli la veille à la seule annonce d’un retrait d’investissement. Le même dont le nom figurait sur la liste de Julien Lefèvre, parmi ceux qui avaient ruiné 143 familles. Et il parlait de trajectoire.
« Je suis — honorée, Baron. Vraiment. Mais je ne peux pas vous répondre tout de suite. »
Il plissa les yeux. La première fissure dans son assurance.
« Il y a des affaires familiales que je dois résoudre auparavant. Mon frère… vous le savez. Et la saison théâtrale. Je ne veux pas mêler ces choses-là précipitamment. Je vous demande trois jours. »
Trois jours. Elle ne savait pas ce qu’elle attendait, sinon le temps de reconnaître les contours exacts de la cage qu’il lui tendait, dorée, capitonnée, mais une cage.
Le Baron la scruta un long moment. Il n’était pas habitué à l’attente. Les femmes de son milieu se jetaient sur ses offres — les actrices aussi, d’habitude. Mais elle n’était plus une actrice de passage qu’on raccompagne en fiacre avec un billet plié dans le gant. Elle était le visage de son nouveau théâtre, celle qui l’avait sauvé devant la Duchesse. Il ne pouvait pas la brusquer.
« Trois jours, dit-il. Ni plus, ni moins. Nous sommes à un moment délicat de mes affaires, et j’ai besoin de votre réponse pour — structurer des engagements. »
« Je comprends. »
Il hocha la tête, déjà distant, en train de calculer autre chose. Camille fit une révérence brève et sortit, refermant la porte de son bureau d’une main qui tremblait à peine.
Elle traversa le grand salon, descendit l’escalier de marbre, et se retrouva dans la rue froide de novembre, les doigts gelés sous ses gants minces. L’air lui fit du bien. Elle avait besoin de marcher, de dissiper la nausée que la proposition du Baron — qu’elle avait pourtant imaginée, anticipée — avait laissée dans son ventre.
Au lieu de revenir directement chez elle, elle tourna vers le passage des Princes, où elle savait qu’une librairie restait ouverte tard. Elle avait emprunté un livre à la bibliothèque du Baron — un recueil de poèmes de Heredia qu’elle ne pouvait pas s’offrir — et il fallait le rendre, ou du moins le garder encore quelques jours pour finir les pièces qu’elle voulait connaître par cœur. Le libraire, un vieux monsieur myope qui la connaissait, hocha la tête en la voyant entrer et retourna à son comptoir.
Camille fouilla son réticule pour y prendre une pièce, et ses doigts rencontrèrent le cuir souple du volume. Elle le tira, non pour le rendre, mais pour lui parler, se réciter un vers qu’elle savait par cœur, se donner une contenance. En l’ouvrant distraitement, une carte tomba sur le sol de la boutique.
Elle la ramassa. Ce n’était pas une carte de visite. C’était une page minuscule, pliée en quatre, couverte d’une écriture dense et serrée qui n’était pas celle du Baron. Une écriture comptable, méthodique, avec des colonnes, des sommes, des noms répétés.
Des noms qu’elle reconnaissait.
Zurich. Londres. Milan.
La liste. Celle qu’elle avait récupérée chez le médecin, pour le compte du banquier Roussel. Mais là, dans les marges, d’autres annotations. Un nom en haut de page, entouré deux fois — « W. Durand » — et en dessous, en dessous encore, des sommes totalisant des centaines de milliers de francs.
Le sol de la boutique se déroba légèrement. Elle se redressa, fourra la page dans son réticule, referma le livre. Le libraire leva des yeux interrogateurs.
« Vous avez trouvé ce que vous cherchiez, mademoiselle ? »
« Oui. Je crois que oui. »
Elle sortit dans la nuit, le cœur battant à se rompre. Le livre du Baron contenait la preuve. La trace. Et si la page était dans le livre, le livre était dans sa chambre — et le Baron savait qu’elle l’avait emprunté.
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