Le Rideau Doré
Lire le chapitre 15: The Hidden Ledger
La page trembla entre ses doigts. Camille cligna des yeux, crut avoir mal lu, puis relut le nom une troisième fois. *W. Durand.* Ce n’était pas un Français. Pas un banquier parisien. Rien qui sentait le faubourg Saint-Germain ou le baron Haussmann.
Elle reposa la page sur le bureau de sa chambre, à côté de la lampe à pétrole dont la flamme dansait comme son pouls. Les noms reprenaient vie sous ses yeux : Londres, Zurich, Milan. Des sommes, des initiales, des dates. Des investisseurs, tous reliés par un fil invisible qui descendait du sommet — W. Durand — vers la base : le baron Roussel lui-même.
Elle avait cru tenir la preuve de la fraude du baron. Elle tenait autre chose.
Camille tira de sous son corsage l’enveloppe que lui avait remise le banquier zurichois. Elle en sortit la carte de visite du cabinet d’avocats, puis compara les écritures. Elle n’était pas experte, mais elle avait joué assez de rôles de secrétaires véreuses pour savoir que la main qui avait rédigé la page du livre — une écriture fine, presque féminine, avec des pleins arrondis — n’était pas celle du baron. Celle du baron, elle l’avait vue sur des lettres d’invitation, sur le registre du théâtre : une écriture large, appuyée, sans élégance.
Cette page-là, c’était de l’orfèvrerie. Chaque chiffre aligné, chaque virgule posée avec un soin maniaque.
Elle retourna la page. Au dos, un schéma grossier, tracé au crayon : des rectangles, des flèches. Elle le reconnut immédiatement. Son père, qui avait perdu une fortune dans une entreprise de chemins de fer en Argentine, lui avait un jour dessiné un tel diagramme. *« Tu vois, petite, celui qui est en haut reçoit sans donner. Celui qui est en bas donne sans recevoir. Et tous croient que le sommet est solide parce qu’ils voient ceux qui sont juste au-dessus d’eux. »*
Le mémoire de Julien mentionnait 143 investisseurs ruinés. Mais ce schéma-ci montrait des dizaines de boîtes au-dessus du baron. Pourquoi le baron jouerait-il le rôle du sommet si le vrai sommet était ailleurs ?
Pourquoi, sinon parce que le sommet réel ne pouvait pas être impliqué.
Camille replia la page et la glissa sous une latte du parquet qu’elle avait descellée la semaine précédente, après avoir surpris la baronne fouiller sa commode. Elle s’accroupit, remit la latte en place, et resta un instant, les mains à plat sur le sol ciré.
*Trois jours.* Il lui restait trois jours avant de répondre au baron. À moins que le rendez-vous de midi demain, avec le juriste zurichois, ne changeât tout.
Elle se releva, saisit son châle, et ouvrit la fenêtre. L’air de la nuit, chargé d’égouts et de lilas, la saisit. En bas, la rue était vide. Une voiture à cheval passa, son cocher endormi. Paris dormait.
Mais elle ne dormait pas. Elle ne dormirait pas.
Il fallait voir Julien. Tout de suite, ou au moins avant l’aube. Il connaissait les noms. Il avait parlé de son oncle ruiné. Si la fraude était plus vaste que le baron, alors Julien avait besoin de le savoir — et peut-être, plus important, elle avait besoin de savoir si Julien avait déjà rencontré ce nom : *W. Durand.*
Elle enfila une robe sombre, dénoua ses cheveux et les recoiffa en une tresse sévère sous un chapeau à voilette. Elle ressemblait à une veuve en partance pour une veillée funèbre. Parfait. Il ne ferait pas jour avant quatre heures ; personne ne la verrait sortir.
Après le vol de la page, elle n’avait pas osé rester au théâtre. Elle avait filé par la sortie des décors, croisant un machiniste qui ne l’avait pas regardée — il contemplait un trou dans le plancher de la scène avec un air catastrophé. Elle avait pris le fiacre jusqu’à la rue de la Huchette, payé trois fois le prix, et payé encore pour que le cocher oublie son visage.
L’adresse de Julien tenait dans sa mémoire comme un clou planté trop profond : une chambre de bonne rue Saint-Séverin, au-dessus d’une imprimerie.
Elle frappa à sa porte à deux heures et demie du matin. Il ouvrit, en manches de chemise, une bougie à la main. Il n’eut pas l’air surpris.
— Camille.
— Je dois te montrer quelque chose.
Il la fit entrer sans un mot. La chambre était exiguë, encombrée de journaux empilés jusqu’au plafond, d’une petite table de travail où s’étalaient des feuillets couverts d’une écriture serrée. Un lit de camp, une cuvette émaillée, une chaise. Et, accroché au mur, un portrait de son oncle, jugea-t-elle — même front, même menton volontaire.
Julien ferma la porte, posa sa bougie, et croisa les bras.
— Tu ne devrais pas être là. Après la scène du concert, les gens du baron surveillent peut-être ta Résidence.
— Ils surveillent ma chambre de bonne, pas la mienne. Quelqu’un m’a suivie hier après la répétition. Il s’est arrêté quand je suis entrée dans la librairie de la rue du Four. Le propriétaire m’a fait passer par la cour arrière. Il a l’habitude — les maris jaloux, les agents secrets, et les petits voleurs viennent tous chez lui demander des sorties dérobées.
Julien esquissa un sourire, mais il ne toucha pas ses yeux.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Elle sortit le papier plié de sous son col et le lui tendit. Il le déplia sous la flamme. Ses yeux parcoururent la liste. Ils ralentirent. S’arrêtèrent.
— D’où vient ceci ?
— Page arrachée d’une édition illustrée de *La Faute de l’abbé Mouret*, dans la bibliothèque du baron. Je l’ai empruntée pour la regarder — elle n’a pas pu s’empêcher de glousser, tout haut, toute seule — et voilà. Une page manuscrite cachée entre les pages. Au moment où je la lisais dans le fiacre, les noms… j’ai reconnu certains de l’enveloppe que le Zurichois m’avait donnée à retirer.
— Tu as gardé une enveloppe ?
— Pas l’enveloppe. Le contenu. Copié.
Julien se laissa tomber sur la chaise. Il tenait la page comme on tient une grenade dont on a déjà retiré la goupille.
— W. Durand, murmura-t-il.
— Tu connais ce nom ?
Il releva la tête. Ses yeux, dans la lumière jaune, semblaient creusés.
— Ce n’est pas un nom. C’est un écran. Le baron Roussel n’est pas le maître de cette machine — il n’est qu’un des relais, un pourvoyeur de victimes de haut vol. Mais Durand…
— C’est une signature que vous autres journalistes connaissez. Une légende. L’avocat des compagnies de chemins de fer fantômes. Il n’a jamais fait de prison, parce qu’on n’a jamais pu le mettre en cause directement. Il signe *W* pour Wilhelm, mais il habite Bruxelles. Il est ici, souvent.
Camille s’approcha. La flamme vacilla.
— Alors le baron est un pion.
— Pas même un pion. Un cheval. Trop visible pour être une reine, trop promu pour être un simple soldat.
Il se tut, regarda la page de haut en bas, puis releva les yeux.
— Camille. Si Durand est dans la partie, alors le baron n’est pas ton plus grand danger. Et moi non plus. L’homme qui a fait disparaître Étienne, le machiniste, n’est pas le baron. C’est un homme qui nettoie.
Elle sentit le froid remonter le long de sa colonne.
— Pourquoi me dis-tu cela ? Tu crois qu’il me cherche ?
— Il ne cherche pas encore. Mais demain midi, tu t’assieds avec le juriste zurichois. Et si tu témoignes — si qui que ce soit apprend que tu as vu ceci, avant que nous comprenions comment les pièces s’assemblent — alors le baron devient la moindre de tes inquiétudes.
Julien se leva, prit son manteau.
— Il fait encore nuit. Je te raccompagne.
— Julien. Que comptes-tu faire de ce nom — *Durand* ?
Il attacha son col, sans la regarder.
— Trouver un lien entre Durand et le baron, autre que celui-ci. Une preuve qui ne passe pas par toi. Et ensuite, nous irons ensemble au juge d’instruction.
— Nous ?
— Si tu es toujours prête à témoigner après avoir vu cela. Une actrice de théâtre témoignant contre un baron est déjà risqué. Contre Durand… c’est de l’hystérie. Les journaux te déchireront, la police te prendra pour une folle. Tu perdras tout.
Camille saisit le châle, le drappa sur ses épaules, et le regarda au fond des yeux.
— Il n’y a plus de “si”. J’ai trois jours. Trouve le lien. Et je témoignerai.
Il ouvrit la porte. En descendant l’escalier, il murmura :
— Alors tu vas avoir besoin d’un autre allié que moi.
— Qui ?
Il poussa la porte sur la rue noire.
— Ta baronne. Elle déteste son mari. Mais elle craint quelqu’un d’autre. Interroge-la avant que tu la voies demain à onze heures.
Camille s’immobilisa sur le palier.
— Comment sais-tu qu’elle a demandé à me voir ?
Julien sourit, et la nuit éteignit son sourire.
— Je suis journaliste, Camille. Je sais tout. Je ne te dirai rien que je ne puisse publier demain. Mais je sais — et c’est tout ce qu’une personne raisonnable retiendra — qu’à onze heures elle te fera une offre, à midi tu rencontreras un juriste, et qu’à treize heures tu n’auras plus aucune des protections que tu pensais encore avoir.
Il s’éloigna. La porte se referma. Camille resta dans la rue, le froid à la gorge, la page cachée contre son cœur — et le nom *Durand* qui tournait dans sa tête comme une aiguille de boussole folle.
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