Le Rideau Doré
Lire le chapitre 16: The Friend in the Shadows
La pluie s’était enfin tue, mais les allées du jardin de l’Observatoire restaient gluantes, l’odeur de terre mouillée et de feuilles mortes encore suspendue dans l’air froid du petit matin. Camille avait choisi ce lieu parce que Julien y venait parfois lire, qu’il y connaissait un banc près du bassin, à l’abri des regards indiscrets des fenêtres du palais du Luxembourg. Elle portait le manteau qu’elle avait volé à la loge, ce vieux cachemire élimé qui ne payait pas de mine, et cachait sous son bras le cahier à la couverture de toile verte.
Elle l’aperçut avant qu’il ne la vit : assis, dos voûté, les mains enfouies dans les poches de son pardessus, il semblait absorbé par les lignes d’un journal qu’il ne lisait pas. Quand elle s’approcha, il leva la tête, et le pli soucieux de son front se creusa d’une inquiétude qui n’avait rien d’un accueil amical.
— Vous êtes tôt, dit-il. Et vous êtes seule. C’est dangereux.
— Le danger habite déjà là où je vis, répondit-elle. Je suis venue vous montrer quelque chose.
Elle s’assit à côté de lui, posa le cahier sur ses genoux, l’ouvrit à la page qu’elle avait découverte la veille. Il sortit une petite loupe de sa poche — la manie d’un homme qui passe ses journées dans les salles d’archives — et se pencha, les yeux courant sur la colonne des noms, des sommes, des initiales.
— Où avez-vous pris cela ? demanda-t-il sans lever les yeux.
— Dans la bibliothèque du Baron. Caché entre les pages d’un livre que je lui ai emprunté. La reliure avait été découpée, la page cousue à l’intérieur.
Julien siffla doucement entre ses dents, un son aigu qui trahit plus de surprise qu’il n’aurait voulu en montrer. Il tourna la page avec précaution, du bout des doigts, comme s’il maniait un explosif.
— Les noms de Zurich, Londres et Milan. Je reconnais la main du notaire de Milan, un homme qui travaille pour des comptes anonymes. Mais ceci… répéta-t-il en déplaçant son index vers le bas de la page, une signature sèche qui ne ressemblait à aucune mention de contrat. Ceci est plus intéressant encore.
Camille se pencha, le souffle du jeune homme tout proche de sa joue.
— Ce n’est pas une signature ordinaire. C’est un paraphe de contrôleur. Je l’ai déjà vu — dans une lettre saisie lors d’une affaire de fausse monnaie à Lyon. Un officier du ministère des Finances, nommé Beaupré.
— Le Baron est donc en lien avec un haut fonctionnaire ?
— Plus que cela, murmura Julien. Beaupré n’est pas un simple fonctionnaire. Il est l’ombre derrière cinq ou six montages financiers qui ont ruiné des familles entières, et il a le bras très long. Il a un associé connu à Bruxelles — W. Durand. Nous parlons d’un homme qui ne laisse jamais son nom sur un contrat propre.
Il reposa la page avec un soin presque religieux.
— Camille, si cette page arrive entre les mains de la police, vous ne serez pas seulement témoin dans une affaire de fraude. Vous serez une menace. Le genre de menace qu’on élimine avant qu’elle ne s’exprime.
Elle releva le menton, mais elle sentit un frisson courir le long de son dos, malgré elle. Une image traversa son esprit : Étienne, le machiniste, dont le nom avait disparu des registres après qu’il eut trop vu. Elle avait entendu parler de ces accidents de travail qui n’en étaient pas, de ces chutes dans des escaliers trop sombres.
— Je sais ce que je risque, répondit-elle d’une voix qu’elle voulut ferme. Mais vous m’avez demandé, la semaine dernière, si je voulais témoigner contre le Baron. Vous m’avez dit que cent quarante-trois familles seraient ruinées. Est-ce que ces familles savent ce que je risque, elles ?
Julien la regarda longuement. Le vent soulevait une mèche de ses cheveux blonds, et il l’écarta d’un geste machinal, sans la quitter des yeux.
— Vous n’avez pas à me prouver votre courage. Je ne vous ai pas demandé de vous jeter dans la gueule du loup. Je vous ai demandé si vous étiez prête à dire la vérité devant un tribunal. C’est différent — la vérité peut être dite par d’autres.
— Par qui ? Par vous ? Un journaliste sans journal, que le Baron peut faire taire en une lettre ? Qui a une preuve aussi solide que cette page ? Personne.
Il laissa échapper un soupir. Puis il rangea la loupe dans sa poche et se massa la tempe, comme s’il cherchait à faire taire un mal de tête naissant.
— Vous avez raison. Cette page est notre meilleure arme. Mais vous avez aussi besoin d’une preuve qui relie Beaupré au Baron de manière indiscutable — un ordre, une lettre, un transfert signé. Une pièce officielle, pas une page de comptes volée.
— Et où trouver une telle pièce ?
— Il y a une soirée, demain soir, à la mairie du huitième arrondissement. Une réception pour annoncer la création de votre nouveau théâtre, précisa-t-il. Vous y serez. Le Baron ne manquera pas de vous avoir à son bras. Son secrétaire, Roussel, sera là aussi, et il porte toujours les clés de ses dossiers dans son veston. Parfois, il les dépose dans un petit coffre du bureau du Baron après le dîner, avant de se retirer.
Camille se souvint de la petite carte rendue par l’homme de Zurich, du nom de Roussel répété deux fois dans les registres qu’elle avait consultés.
— Et qu’est-ce que je cherche exactement ?
Julien baissa encore la voix, presque jusqu’au chuchotement.
— Une lettre avec un en-tête du ministère des Finances, datée de l’année dernière, ordonnant le versement d’une somme à une société portant le nom de Durand et associés. Beaupré a un style très reconnaissable : il utilise un papier à lettre gris pâle avec une mention spéciale, « Confidentiel — Cabinet du Contrôle ». Si vous trouvez une lettre de ce type dans le bureau du Baron, vous avez une preuve directe de complicité entre un ministre et le réseau.
Il hésita, puis ajouta :
— Vous devrez la photographier. Je connais un photographe près du Palais-Royal qui garde le secret, pour une somme raisonnable. Il est habitué aux affaires de ce genre. Vous devrez la faire ressortir de là dans les dix minutes qui suivent la découverte. Le Baron compte ses papiers, il compte ses invités, et il comptera vos déplacements.
Elle déglutit. Le souvenir du regard du Baron, la dernière fois qu’ils avaient parlé — cette main qui avait caressé sa joue, ces lèvres qui proposaient un arrangement où chaque mot sentait la propriété — revenait se mêler à celui de la baronne pénétrant dans le salon durant la réception de la veille.
— Et si je suis prise ?
— Vous ne serez pas prise, répondit Julien avec une certitude qui semblait factice. Vous serez simplement la maîtresse égarée qui cherchait une salle de bain. C’est le rôle le plus aisé pour vous.
Il eut un sourire triste qu’il essaya de rendre encourageant.
— D’ailleurs, vous êtes la seule personne que le Baron ne soupçonnera pas. Il vous croit faible parce qu’il vous croit pauvre. C’est votre meilleure arme.
Camille se leva. Le cahier vert était de nouveau contre sa poitrine, et elle sentait le poids du papier, la présence des noms, le souffle des cent quarante-trois familles dont parlait Julien. Elle n’avait pas encore répondu à la proposition du Baron. Elle n’avait pas encore décidé si sa réponse importait.
— J’irai demain soir, dit-elle. Mais je veux une promesse de vous, Julien.
— Laquelle ?
— Si je vous donne cette preuve, vous laisserez mon nom hors de cette affaire. Pas pour me protéger — le Baron me croit assez sotte pour ne rien voir. Mais je ne veux pas que ma mère apprenne cela par les journaux. Ni que mon frère soit mis dans une situation pire que celle où il s’est déjà lui-même placé.
Julien se leva à son tour. Ils se trouvèrent à quelques centimètres l’un de l’autre, dans la lumière grise du matin.
— Je vous le promets. En échange, promettez-moi de ne pas approcher Beaupré sans moi. Si je ne vous entends pas d’ici à demain soir, je considérerai que vous êtes en danger, et je viendrai vous chercher — même si cela signifie faire échouer la soirée.
Elle lui tendit sa main gantée de laine, qu’il serra dans la sienne. Le contact était bref, mais il laissa une chaleur qui traversait l’étoffe.
— Vous n’aurez pas besoin de venir me chercher.
Elle tourna les talons et s’éloigna sous les arbres nus, le cahier serré contre son cœur, et elle ne vit pas le regard de Julien, qui ne se détacha de sa silhouette qu’au moment où elle disparut entre les grilles du jardin.
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