Le Rideau Doré
Lire le chapitre 18: The Silent Partner
La brasserie Wepler sentait le tabac froid et l’absinthe. Camille avait choisi la table du fond, dos au miroir, face à la porte. Julien était arrivé cinq minutes plus tôt, le col de son manteau relevé, les yeux balayant la salle comme s’il s’attendait à voir surgir un garde à chaque seconde.
— Il sera là, dit-il en posant ses gants sur la table. Il n’a pas le choix.
— Personne n’a le choix, dans cette affaire. C’est bien ce qui m’inquiète.
Camille tripotait le bord de son manchon. La photographie du papier gris était encore dedans, cachée entre la doublure et la fourrure, comme une braise qu’elle n’osait pas toucher. Elle n’avait pas encore osé la développer. Si l’image était floue, tout ce qu’elle avait risqué ne servirait à rien.
La porte s’ouvrit. Un homme entra, grand, grisonnant, l’allure d’un notaire de province venu à Paris pour affaires. Il portait un pardessus sombre et un chapeau melon qu’il ne retira pas immédiatement. Ses yeux firent le même trajet que ceux de Julien, mais avec une lenteur plus étudiée, plus dangereuse.
Le sénateur Devereux.
Il les repéra, traversa la salle sans hâte, et s’assit sans y avoir été invité. Il commanda un café au garçon d’un geste sec, puis posa ses mains à plat sur la table.
— Monsieur Roussel, dit-il en inclinant la tête vers Julien. Et Mademoiselle Moreau. Quelle curieuse association.
Julien ne sourit pas.
— Vous savez pourquoi nous sommes ici, sénateur.
— Je sais que vous avez interrompu ma soirée avec des insinuations mensongères. Je sais que vous me suivez depuis deux jours comme un chien errant. Mais je ne sais pas ce qui vous fait croire que je vais tolérer cela plus longtemps.
Sa voix était posée, presque aimable. C’était cette amabilité qui glaça Camille plus que n’importe quelle menace.
— Parlez, dit Devereux. Je suis un homme occupé.
Julien sortit une enveloppe de sa poche intérieure et la posa sur la table, sans l’ouvrir.
— Voici une copie d’une lettre datée du 3 mars dernier, adressée au Baron de Montclair, signée d’un paraphe que vous reconnaîtrez. Elle mentionne une transaction portant sur des obligations de la ligne Zurich-Milan, pour un montant qui dépasse ce que votre traitement de sénateur vous permettrait d’amasser en cent ans.
Devereux ne baissa pas les yeux vers l’enveloppe. Il regarda Julien droit dans les yeux.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Le paraphe est le vôtre. Nous avons fait vérifier par un expert.
— Un expert ? répéta Devereux avec un sourire mince. Monsieur Roussel, vous êtes journaliste. Vous devriez savoir que les experts se trouvent à tous les coins de rue, pour peu qu’on les paie.
Camille sentit la colère monter. Elle avait trop risqué pour laisser cet homme la congédier comme une femme hystérique.
— Sénateur, dit-elle.
Sa voix était plus ferme qu’elle ne l’avait prévu. Devereux tourna son regard vers elle, et elle sentit le poids de son examen, comme une porte de fer qu’on referme lentement.
— J’étais présente, poursuivit-elle, lorsque vous avez rencontré le Baron, au Cercle de l’Union, il y a trois semaines. Vous étiez assis à la table du fond, près de la fenêtre. Vous avez parlé de la ligne Zurich-Milan pendant près d’une heure. Vous avez évoqué les investisseurs londoniens et le tribunal de Milan.
Devereux cligna des yeux. Une fraction de seconde. C’était tout ce qu’il s’accordait comme surprise.
— La comédienne écoute aux portes, dit-il. C’est une compétence professionnelle, je suppose.
— Non, répondit Camille. C’est une compétence de survie.
Elle sortit de son manchon la photographie, encore non développée, et la posa sur la table avant que Julien puisse l’en empêcher. Il la regarda avec un sursaut à peine perceptible.
— J’ai photographié une lettre dans le bureau du Baron, dit-elle. Datée du 12 de ce mois, contresignée par le même paraphe. Elle mentionne un nom : W. Durand. Je crois que vous connaissez ce nom.
Le silence qui suivit fut plus lourd que toute la fumée de la brasserie. Devereux regarda la photographie, puis releva les yeux vers Camille. Son visage n’avait pas changé, mais quelque chose s’était déplacé derrière ses yeux, comme un meuble qu’on pousse dans une pièce sombre.
— Vous jouez un jeu dangereux, mademoiselle.
— Je ne joue pas, sénateur. Je regarde. Et je ne suis pas la seule.
Devereux se tourna vers Julien.
— Vous avez mis cette femme en danger. Vous le savez ? Le Baron n’est pas un homme patient, et il n’aime pas qu’on fouille dans ses affaires. S’il découvre ce qu’elle a fait…
— Il ne le découvrira pas, dit Camille. Pas si vous nous aidez.
Devereux éclata de rire. Un rire bref, sans chaleur.
— Vous croyez que je vais trahir le Baron pour vous ? Pour une actrice et un journaliste sans le sou ?
— Je crois que vous allez protéger votre nom, dit Julien. Le Baron peut survivre à un scandale. Il a l’argent pour acheter son pardon. Mais vous ? Un sénateur impliqué dans une fraude ferroviaire qui ruine cent quarante-trois familles ? Votre carrière ne survivrait pas à une seule ligne dans Le Figaro.
Devereux se tut. Il regarda la photographie, puis l’enveloppe, puis Camille. Elle soutint son regard, même si son cœur battait si fort qu’elle entendait son propre pouls dans ses oreilles.
— Vous ne comprenez rien, dit enfin Devereux. Vous croyez que cette affaire s’arrête à moi ? À Durand ? Vous regardez un arbre et vous ne voyez pas la forêt.
— Alors montrez-nous la forêt, dit Camille.
Devereux secoua la tête lentement.
— Je ne vous montrerai rien. Et voici ce que je vous propose à la place : vous détruisez cette photographie, vous brûlez cette lettre, et vous oubliez tout ce que vous avez vu. En échange, je garantis votre sécurité, à tous les deux. Le Baron ne saura rien de votre petite expédition.
— Et les cent quarante-trois familles ? demanda Camille.
— Les cent quarante-trois familles ne voteront jamais pour moi, dit Devereux avec un haussement d’épaules. Vous, en revanche, vous pourriez devenir très riche. Le Baron vous a fait une proposition, mademoiselle. J’ai entendu dire qu’elle était généreuse. Vous pourriez avoir votre théâtre, votre pension, votre liberté.
— Ma liberté n’est pas à vendre, sénateur.
Devereux la regarda comme on regarde une enfant qui annonce qu’elle sera danseuse lorsqu’elle sera grande. Avec une indulgence infinie, et une certitude absolue qu’elle finirait par changer d’avis.
— Nous verrons, dit-il. Dans trois jours, lorsque le Baron aura sa réponse, nous verrons si votre liberté a un prix.
Il se leva, laissa quelques pièces sur la table pour son café, et se tourna vers la porte. Avant de partir, il se retourna une dernière fois.
— Un conseil, mademoiselle. Si vous tenez à votre vie, ne montrez cette photographie à personne. Et surtout, ne la montrez pas au Baron. Il y a des choses qu’un homme ne pardonne jamais. Et ce n’est pas la trahison qu’il pardonne le moins.
Il sortit. La porte se referma derrière lui, et Camille se rendit compte qu’elle avait retenu son souffle depuis qu’il avait prononcé le nom du Baron. Elle expira lentement, les mains tremblantes sur la table.
Julien prit la photographie et la retourna. Il la regarda un long moment, puis releva les yeux vers elle.
— Elle n’est pas développée, dit-il.
— Je sais.
— Il aurait pu le remarquer.
— Il avait trop peur de ce qu’elle contenait pour y regarder de près. C’est ce qui fait que les hommes comme lui se perdent. Ils voient des menaces partout, mais ils ne voient jamais les détails.
Julien rangea la photographie dans sa poche.
— Vous aurait-il cru si elle était développée ?
Camille rit, un rire nerveux, presque hystérique.
— Je n’en sais rien. Je lui ai dit qu’elle contenait une lettre du 12. Elle contient peut-être autre chose. Je n’ai pas encore vérifié.
Julien la regarda, un mélange d’admiration et d’inquiétude sur le visage.
— Vous êtes soit très courageuse, soit très folle, Camille.
— Les deux, probablement. C’est ce que demande ce monde.
Elle se leva, remit son manchon, et jeta un dernier regard vers la porte par laquelle Devereux était sorti. Elle sentait encore son regard sur elle, comme une marque au fer rouge. Mais elle avait tenu. Elle avait regardé la bête dans les yeux, et elle n’avait pas cillé.
La peur était là, profonde, viscérale, mais il y avait autre chose aussi. Une certitude nouvelle, fragile comme une flamme dans le vent : elle n’était plus une simple spectatrice de sa propre vie. Peut-être que cela suffisait pour continuer.
Elle sortit dans le froid du soir parisien, et le vent du boulevard claqua contre sa peau comme une gifle. Elle serra son manchon contre elle, sentant le léger renflement de la photographie contre son poignet, et elle sut que rien, désormais, ne pourrait la ramener en arrière.
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