Le Rideau Doré
Lire le chapitre 19: The Locket's Secret
Le lendemain après-midi, un billet glissé sous la porte de Camille porta le sceau de la baronne de Valencourt. Une invitation au thé, rédigée d'une main ferme et élégante, sans la moindre trace de l'incident de la veille.
Camille hésita. La photographie était entre les mains de Julien, et avec elle, la promesse d'une preuve. Mais la baronne l'avait vue. La baronne savait. Refuser l'invitation serait un aveu de culpabilité plus éloquent que tous les déments.
Elle enfila sa plus belle robe — un bleu nuit qui attrapait la lumière — et se rendit à l'hôtel particulier des Valencourt.
La baronne l'attendait dans le petit salon bleu, celui qu'elle réservait à ses intimes. Assise près de la fenêtre, elle versait le thé avec une précision rituelle. Le soleil de fin d'après-midi faisait briller le médaillon d'argent à son cou, ce même bijou que Camille avait remarqué lors de leur première rencontre.
— Asseyez-vous, ma chère, dit la baronne sans préambule. Vous avez l'air d'un chat qui a traversé la Seine à la nage.
Camille s'assit en face d'elle, prenant la tasse qu'on lui tendait.
— J'ai mal dormi, madame.
— Les nuits agitées sont le privilège de la jeunesse, sourit la baronne. Aux miennes, je me contente de rêver de ce que j'aurais fait différemment.
Le silence s'installa entre elles, troublé seulement par le tintement des cuillères contre la porcelaine.
— Vous vous demandez pourquoi je vous ai appelée, dit enfin la baronne, posant sa tasse avec une précision qui trahissait une nervosité qu'elle cherchait à dissimuler.
— Je suppose que vous désirez parler de la soirée d'hier.
La baronne la regarda fixement un long moment. Ses yeux, d'un gris acier, semblaient jauger quelque chose que Camille ne pouvait voir.
— Non, dit-elle. Je désire vous parler d'autre chose.
Elle porta la main à son cou et détacha le médaillon d'argent, le posant sur la petite table entre elles. Le bijou était simple, presque humble, contrastant avec le raffinement de son écrin de cou.
— Vous l'avez remarqué, n'est-ce pas ? Lors de votre première visite. Les femmes remarquent toujours ce qui ne correspond pas.
Camille le regarda, prudent. Le médaillon était ancien, son argent terni par des années de manipulations.
— Il est beau, dit-elle prudemment.
— Il n'est pas beau. Il est ordinaire. C'est précisément ce qui le rend remarquable au milieu de tout ceci.
La baronne ouvrit le médaillon d'un geste sec et le tourna vers Camille.
À l'intérieur, deux minuscules portraits se faisaient face. Le premier montrait une femme plus jeune — la baronne elle-même, quoique moins marquée par les années et le souci, et autour du cou, ce même médaillon. Le second portrait était celui d'un homme, jeune lui aussi, en uniforme simple de soldat. Pas un officier décoré, non. Un simple troufion, avec une moustache mal taillée et des yeux qui pétillaient d'une gaieté insouciante.
— Ce n'est pas le baron, murmura Camille sans réfléchir.
— Non, dit la baronne. Ce n'est pas lui. C'était un caporal nommé Étienne Robert. Il est mort à la bataille de Villepion, en novembre 1870, à dix-neuf heures du soir. Il avait vingt-trois ans.
Camille leva les yeux de la miniature et rencontra ceux de la baronne qui la regardaient avec une sérénité désarmante.
— Je ne comprends pas, madame. Pourquoi me montrer cela ?
La baronne referma le médaillon d'un claquement sec.
— Parce que vous êtes la seule personne, dans tout Paris, qui sache ce que renferme le bureau de mon mari. Et que je crois que nous avons intérêt à nous connaître un peu mieux.
Le sang de Camille se glaça. Elle ouvrit la bouche pour protester, pour nier, mais la baronne la coupa d'un geste.
— Ne m'insultez pas avec un démenti. Je vous ai vue, hier soir, main dans ce tiroir. J'ai vu ce que vous avez pris, et j'ai vu votre visage. Vous n'étiez pas une voleuse ordinaire. Vous étiez quelqu'un qui cherchait quelque chose de précis.
Camille sentit les battements de son cœur ralentir jusqu'à devenir presque douloureux.
— Et vous ne m'avez pas dénoncée.
— Non, dit la baronne. Je ne vous ai pas dénoncée. Parce que je connais mon mari assez pour savoir que s'il y a quelque chose à découvrir dans cette maison, ce n'est pas dans son bureau qu'il faudrait chercher le plus profond.
Elle ouvrit de nouveau le médaillon, le retournant entre ses doigts pour que Camille voie l'intérieur de la coque.
— Ma fille, Clotilde, est née en mars 1871. Huit mois — mais si vous croyez les vieilles commères, cela suffit à peine pour excuser. Le baron était à Versailles avec le gouvernement, à ce moment-là. Il n'est pas revenu à Paris avant juin.
Camille retint son souffle.
— Il sait ?
— Il sait, dit la baronne. Il l'a toujours su. C'est pour cela que nous n'avons jamais eu d'autres enfants, et que notre mariage est ce qu'il est : une prison dorée que nous habitons tous les deux sans jamais nous toucher.
Elle releva les yeux vers Camille, et pour la première fois, sa voix perdit son allure polie, révélant des aspérités émotionnelles plus profondes.
— Mais il n'a aucune preuve. Ce médaillon est la seule trace qui existe d'Étienne et de moi. Si mon mari s'en empare, il aura le moyen de divorcer sans scandale, de me priver de Clotilde et de la dot la mettre à la porte sans un sou. C'est ce qu'il attend depuis toutes ces années.
Elle poussa le médaillon vers Camille sur la table de marbre.
— Je vous demande de le prendre. De le cacher quelque part où il ne pourra jamais le trouver.
Camille regarda le bijou, puis la baronne, sans comprendre.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous avez déjà prouvé que vous saviez garder un secret, dit la baronne. Et parce qu'un jour — peut-être plus tôt que vous ne le pensez — vous pourriez avoir besoin de quelque chose en échange.
Le double sens n'échappa pas à Camille. Le médaillon n'était pas seulement une demande de protection. C'était une monnaie d'échange offerte par la seule personne à Paris qui avait vu Camille voler.
— Si je le prends, dit lentement Camille, que se passe-t-il si le baron demande où il est passé ?
— Il ne me demandera pas, dit la baronne avec un sourire froid. Nous ne nous parlons plus des choses de ce genre.
Camille tendit la main et prit le médaillon. Il était plus lourd qu'il n'en avait l'air, comme si le poids des années qu'il contenait s'était logé dans son argent fatigué.
— Je vous remercie, dit-elle. Je le garderai précieusement.
La baronne hocha la tête, et dans ses yeux gris passa fugitivement une expression que Camille ne sut déchiffrer. Ce pouvait être du soulagement, ce pouvait être de l'avertissement.
— Une dernière chose, dit la baronne alors que Camille se levait pour partir. Il y a quelque chose que vous devriez savoir à propos de mon mari. Il n'est pas le maître de ce qu'il fait. Il n'en a jamais été le maître. Quand vous chercherez le véritable responsable de tout cela — et je sais que vous le chercherez — ne le cherchez pas dans cette maison.
Camille s'arrêta sur le seuil, se retournant.
— Qui alors ?
La baronne but une gorgée de thé avec une lenteur calculée.
— Cherchez parmi ceux qui ne viennent jamais aux galas. Ceux qui tirent les ficelles depuis des ombres trop confortables pour se salir les mains. Mon mari fait ce qu'on lui dit, comme un bon petit soldat. Il y a quelqu'un au-dessus de lui, quelqu'un qui a commencé tout cela bien avant que le baron ne devienne riche. Quelqu'un dont je n'ai jamais entendu prononcer le nom dans cette maison — mais qui signe parfois d'une initiale.
Camille sentit une décharge électrique lui parcourir l'échine.
— Quelle initiale ?
La baronne posa sa tasse.
— Un W. Vous connaissez ce nom ?
Camille resta immobile, le médaillon serré dans sa main moite. Elle le connaissait, oui. W. Durand.
— Non, dit-elle. Je ne le connais pas.
La baronne la regarda avec un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
— Bien. Dans ce cas, nous sommes quittes, toutes les deux, avec nos mensonges polis, n'est-ce pas ?
Camille inclina la tête et sortit.
Ce n'est qu'une fois dans la rue, le médaillon au creux de sa poche contre sa robe, qu'elle réalisa qu'elle tremblait.
La baronne savait. La baronne savait pour Durand. Et la baronne venait de lui donner — en échange de sa protection — une arme que Camille n'avait pas osé espérer.
Car si la baronne connaissait le nom, elle connaissait peut-être le reste. Et la baronne avait toutes les raisons de vouloir voir son mari détruit.
Camille pressa le pas vers le théâtre, le médaillon battant contre sa cuisse comme un second cœur.
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