Le Rideau Doré
Lire le chapitre 20: The Duchess's Favor
Le lendemain après-midi, un mot glacé arriva chez Camille, glissé sous sa porte par un domestique en livrée grise. L'écriture était fine, nerveuse, empreinte d'une élégance qui n'appartenait qu'à une seule personne en ce quartier.
« Ma chère Camille, je vous prie de me rejoindre à cinq heures à mon salon privé, rue de Varenne. J'ai une proposition qui pourrait vous intéresser. — La duchesse de Valois. »
Camille relut le billet trois fois. La duchesse de Valois. La doyenne des salons littéraires parisiens, celle dont le regard suffisait à faire ou défaire une réputation en une soirée. Elle n'avait jamais rencontré la femme, n'avait même jamais foulé le seuil de sa demeure. Pourquoi cette invitation soudaine ?
Elle pensa à Julien, occupé à développer la photographie dans une chambre noire improvisée chez un confrère. Elle pensa à la baronne, au médaillon d'argent niché dans une poche secrète de son corset. Elle pensa au baron, à son étude, à sa colère grondante qui n'attendait qu'une étincelle.
Elle enfila sa plus belle robe — un bleu nuit qui lui avait coûté trois mois d'économies — et se rendit rue de Varenne.
Le salon de la duchesse était un écrin de soie jaune pâle et de boiseries dorées, meublé de causeuses Louis XV où les siècles semblaient suspendus. La duchesse elle-même, une femme de soixante ans au port de reine et aux yeux d'une acuité dérangeante, l'accueillit sans se lever de son fauteuil.
« Asseyez-vous, mademoiselle Moreau. J'ai entendu parler de vous. »
Camille s'assit, le dos droit, les mains croisées sur ses genoux. Elle ne dit rien. La duchesse n'était pas une femme qu'on pressait.
« On m'a dit que vous jouiez admirablement au Théâtre de l'Odéon. Que vous aviez une présence rare, une voix qui portait jusqu'aux balcons. » Elle inclina la tête. « Et on m'a dit aussi que vous fréquentiez des cercles qui ne vous correspondent pas. Des cercles de journalistes. De politiciens. De gens qui fouillent dans les placards des autres. »
Le sang de Camille se glaça.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez, madame la duchesse. »
La duchesse sourit, un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. « Vous êtes une mauvaise menteuse, ma chère. C'est une qualité. Les bonnes menteuses sont dangereuses, mais les mauvaises sont fiables. »
Elle se pencha en avant, et sa voix prit un ton presque conspirateur.
« Je vais être directe, car je n'ai pas le temps pour les circonvolutions. Le baron de Montfort est un imbécile qui s'est fourré dans une affaire bien trop grande pour lui. Il paiera pour ses erreurs, et il paiera cher. Vous, en revanche, vous avez du talent, de l'ambition, et une fraîcheur que la scène parisienne a perdue depuis longtemps. »
Elle marqua une pause.
« J'ai un ami à Londres. Il dirige le Royal Theatre de Covent Garden. Il cherche une actrice capable de porter une tragédie moderne, une femme qui ne ressemble pas aux poupées anglaises qui encombrent ses planches. Je peux vous faire traverser la Manche dans huit jours. Vous auriez un contrat de trois ans, un salaire confortable, et une réputation à bâtir à l'abri des scandales parisiens. »
Camille sentit son cœur battre dans sa gorge. Londres. Un autre monde. La possibilité de recommencer sans le poids du baron, de ses secrets, de sa menace suspendue au-dessus de sa tête. Trois ans de sécurité. Trois ans à jouer sans avoir peur.
La duchesse attendait, son regard perçant comme une aiguille.
« Pourquoi moi ? » demanda Camille. « Pourquoi cette générosité soudaine ? »
« J'ai vu jouer votre réplique dans *Andromaque* le mois dernier. Vous étiez remarquable. Et je sais que la baronne de Montfort vous apprécie, ce qui n'est pas rien. » La duchesse se recoiffa d'un geste machinal. « Je suis vieille, mademoiselle. Je n'ai plus de filles, plus d'héritières à marier. Mais j'ai encore un réseau, et j'aime placer mes pions où ils peuvent fleurir. »
Camille baissa les yeux. Londres. Des scènes neuves, des répétitions sans terreur, une vie réglée par le travail et non par les intrigues. Elle pouvait presque sentir l'air anglais, le brouillard sur la Tamise, l'odeur de la colle de pâte dans les coulisses du Royal Theatre.
Elle pensa à Gaston.
Son frère, si jeune encore, si fragile, qui ne savait rien des affaires du baron. Si elle partait, si elle disparaissait dans la brume londonienne, le baron pourrait se retourner contre lui. Il avait le pouvoir de ruiner sa modeste carrière de copiste. Il avait le pouvoir de le faire arrêter sous un faux prétexte. Gaston, ce garçon aux yeux clairs qui lui rappelait leur mère, qui ne méritait pas d'être pris dans une toile qu'elle avait elle-même tissée.
Et Julien.
Elle revit son visage dans la pénombre des jardins, sa main serrant la sienne, son regard inquiet quand il parlait de Beaupré, de la photographie, des dangers qui se refermaient autour d'eux. Il avait pris des risques pour elle. Il avait mis sa carrière en jeu pour découvrir la vérité. Elle ne pouvait pas le laisser seul face aux loups.
« Je suis touchée, madame la duchesse, » dit doucement Camille. « Mais je ne peux pas accepter. »
Le silence dura trois secondes.
« Puis-je vous demander pourquoi ? » La voix de la duchesse était neutre, mais ses yeux brillaient d'un éclat curieux.
Camille avait passé des années à apprendre à mentir sur scène, à jouer des rôles qui n'étaient pas les siens, à composer des sourires pour des publics exigeants. Mais face à cette femme, face à cette proposition qui semblait tombée du ciel, les mensonges s'effondraient.
« J'ai des obligations ici. Des personnes qui comptent sur moi. Je ne peux pas les abandonner. »
La duchesse la considéra longuement, puis hocha lentement la tête.
« Vous êtes plus intelligente que je ne le pensais. » Elle se leva, une fois, deux fois, arpenta la pièce. « Vous refusez Londres, parce que vous avez choisi Paris. Mais Paris, ma chère, ne vous offrira pas deux fois cette chance. »
Elle s'arrêta devant la fenêtre, regardant le soleil décliner sur les toits du faubourg Saint-Germain.
« Sachez une chose, mademoiselle Moreau. J'ai des oreilles partout. Et on me dit que la baronne de Montfort vous a confié quelque chose d'important. Quelque chose que le baron aimerait beaucoup récupérer. »
Camille se figea. Le médaillon. Comment savait-elle ?
« Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas votre ennemie. » La duchesse se retourna, et pour la première fois, son sourire parut presque humain. « Le baron est un homme que tout le cercle des salons méprise. Il a acheté son titre, acheté sa femme, acheté sa place dans ce monde qui ne l'acceptera jamais. S'il tombe, personne ne pleurera. »
Elle s'approcha de Camille, s'accroupit devant elle, ses mains fines posées sur les accoudoirs du fauteuil.
« Mais il y a quelqu'un, derrière lui, que vous n'avez pas encore vu. Un homme qui ne vient jamais aux galas, qui ne signe jamais ses lettres, qui opère dans l'ombre des finances comme une araignée dans sa toile. » Son regard se durcit. « Celui-là, mademoiselle Moreau, est plus redoutable que cent barons. Il vous écrasera sans même salir ses gants. »
Camille retint son souffle. La baronne avait évoqué ces "ceux qui ne viennent jamais aux galas". La même expression. La même connaissance de quoi ?
« Vous savez qui il est, » dit Camille, presque un chuchotement.
La duchesse se redressa, et un voile tomba sur ses traits.
« Je sais beaucoup de choses. Mais je ne suis pas encore prête à les partager. Retournez à votre théâtre, mademoiselle. Guettez les signes. Et si un jour vous regrettez d'avoir refusé mon offre de Londres, vous saurez où me trouver. »
Elle tendit la main, et Camille la serra machinalement.
« Une dernière chose, » ajouta la duchesse comme Camille se dirigeait vers la porte. « Votre ami le journaliste. Il développe une photographie en ce moment même, n'est-ce pas ? »
Camille se retourna brusquement.
« Ne vous inquiétez pas. Les murs du salon sont épais, et je ne suis pas du genre à livrer des secrets à ceux qui meurent trop vite. » Elle sourit, mais le sourire était glacial. « Dites à M. Duval qu'il devrait développer le négatif dans sa chambre noire, et non dans celle de son confrère de la rue de la Grange-Batelière. Les murs là-bas sont plus minces qu'on ne le croit. »
La porte se referma derrière Camille, la laissant seule dans le vestibule de marbre, le cœur battant, une certitude terrible ancrée dans la poitrine.
La duchesse savait tout.
Et si la duchesse savait tout, qui d'autre savait ?
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