Le Rideau Doré
Lire le chapitre 3: The Silver Locket
La musique s’essoufflait dans le salon doré, les derniers accords d’une valse s’accrochant aux lustres de cristal comme des feuilles mortes à des branches d’hiver. Camille se tenait près de la porte-fenêtre, son éventail de dentelle immobile contre sa poitrine, observant les invités qui ondulaient entre les groupes de conversation. Elle n’avait pas dit trois mots depuis l’avertissement de Julien Lefèvre, et chaque regard posé sur elle par le Baron semblait désormais peser d’un autre poids.
La Baroness de Villeroy traversa la pièce avec une grâce si naturelle qu’elle semblait glisser sur le parquet de chêne plutôt que d’y poser les pieds. Sa robe de soie ivoire, ornée de perles fines, captait la lumière des candélabres et la dispersait autour d’elle comme une poussière d’étoiles. Elle s’approchait d’un petit guéridon où était posé un service à café en porcelaine de Sèvres quand quelque chose tomba de son poignet — un cliquetis léger, presque imperceptible sous le bourdonnement des conversations.
Camille baissa les yeux. Un médaillon d’argent gisait sur le tapis d’Aubusson, sa chaîne fine déployée comme une coulée de mercure. Elle se baissa sans réfléchir, ses doigts effleurant le métal tiède, et le ramassa.
— Madame, dit-elle en se relevant, tendant l’objet à la Baroness.
La femme se retourna, surprise. Ses yeux bleu pâle, d’une clarté presque troublante, s’écarquillèrent un instant avant qu’elle ne saisisse le médaillon. Ses doigts gantés de dentelle serrèrent l’objet contre sa paume avec une vivacité que Camille n’aurait pas attendue d’elle.
— Vous êtes meilleure que cette maison ne le mérite, murmura la Baroness, sa voix si basse qu’elle se perdit presque dans le rire d’un homme proche.
Elle ouvrit le médaillon — Camille entrevit un portrait miniature, un visage d’enfant, les cheveux clairs — puis le referma vivement.
— Ce médaillon… je ne l’ai pas quitté depuis seize ans. Depuis la mort de ma petite Élise.
Camille retint son souffle. La douleur dans cette voix n’était pas jouée ; elle était taillée dans la même étoffe que celle qu’elle-même portait en secret pour son père disparu au théâtre, un soir de générale.
— Il aurait été perdu pour toujours sans vous, continua la Baroness, ses doigts toujours refermés sur le médaillon comme sur un oiseau blessé. Je vous dois une dette.
— Ce n’était rien, madame, dit Camille, gênée par l’intensité du regard posé sur elle. Un geste naturel.
— Les gestes naturels sont les seuls qui vaillent, répondit la Baroness avec un sourire étrange, presque douloureux. Et les plus rares dans cette maison.
Elle glissa quelque chose dans la main de Camille avec une rapidité de prestidigitateur — un papier plié en quatre, si fin qu’il semblait évanescent. Les yeux de la Baroness croisèrent ceux de Camille avec une intensité nouvelle, chargée d’un message que les mots ne portaient pas.
— Brûlez-le après lecture, murmura-t-elle. Je vous en prie.
Puis elle s’éloigna, son éventail déployé, rejoignant son mari auprès d’un groupe d’hommes en redingote qui discutaient de chemins de fer et d’actions. Le Baron lui tendit une tasse de café sans la regarder, absorbé par sa conversation, et elle la prit avec une docilité qui semblait presque sarcastique.
Camille glissa le papier dans son corsage, sous la dentelle du col, là où le tissu protecteur du vêtement emprunté à Marguerite semblait soudain plus mince. Elle sentait contre sa peau la promesse fragile d’un secret, et la chaleur de sa propre curiosité qui commençait à monter.
À l’autre bout du salon, un éclair de mouvement attira son regard. Un pan de veste sombre qui disparaissait derrière une porte entrouverte — celle du cabinet privé, elle en était presque sûre, là où le Baron enfermait ses papiers quand les invités arrivaient. Julien Lefèvre, le journaliste, s’y glissait avec une discrétion qui n’avait rien de naturel.
Elle songea à ce qu’il lui avait dit plus tôt — les deux actrices, le mystère de la fortune rapide, sa proposition d’être son regard dans cette maison. Il était là, maintenant, à fouiller dans les affaires d’un homme qui pouvait la briser aussi facilement qu’un verre. Pourquoi s’était-il confié à elle ? Et pourquoi, au fond, avait-elle l’impression étrange de ne pas se sentir trahie par cette pensée ?
Une main se posa sur son épaule. Elle sursauta.
— Vous semblez perdue dans vos rêves, mademoiselle Moreau.
C’était le Baron, un sourire lisse sur ses lèvres parfaitement taillées. Il tenait une flûte de champagne dans une main et l’autre, à présent retirée de son épaule, semblait avoir laissé une trace froide à travers le tissu.
— L’air de la soirée, monsieur le Baron, dit-elle avec une révérence, retrouvant son rôle de comédienne aussi naturellement qu’on retrouve un pas de danse oublié. La musique était si belle.
— Vous flattez l’orchestre, dit-il avec un sourire plus franc. Les musiciens étaient médiocres. Mais vous, vous dansez comme si la pièce vous appartenait. C’est rare, cela. Le plus souvent, les gens dansent comme s’ils demandaient pardon d’exister.
Elle ne sut que répondre. Il la détaillait de son regard gris, acier mouillé, comme on inspecte un tableau avant de l’acheter — ou de le dénoncer.
— Ma femme semble vous avoir prise en affection, dit-il, indiquant d’un mouvement de tête le giron de l’autre côté du salon où la Baroness riait avec une dame plus âgée. Elle est rarement aussi expansive avec les inconnues. Vous devez avoir un charme particulier, mademoiselle.
— Le charme est mon métier, répondit Camille avec un demi-sourire. Sur les planches, du moins.
— Et en dehors ?
La question flotta entre eux comme un défi. Camille soutint son regard sans broncher, mais derrière son calme, une partie d’elle-même — celle qui avait faim certaines semaines, qui faisait un double langage avec la logeuse, qui arrivait au théâtre avec des semelles trouées par l’hiver — savait que les réponses données ici pourraient décider de tout.
— En dehors, dit-elle enfin, je préfère l’honnêteté.
Le Baron rit, un rire franc qui surprit quelques visages. Il ne ressemblait pas à un homme qui entendait une plaisanterie, songea Camille, mais à un homme qui entendait une arme et appréciait le métal.
— L’honnêteté, répéta-t-il. Voilà un luxe que peu de gens ici peuvent se permettre. Vous êtes plus riche que vous ne le croyez, mademoiselle Moreau.
Il porta sa flûte à ses lèvres, la vida d’un geste, et s’éloigna sans un mot de plus. À travers la foule, Camille vit la Baroness qui la regardait fixement, un pli d’inquiétude sur son front.
Le papier au corsage semblait soudain brûler. Elle chercha des yeux Julien — devait-elle le laisser seul dans ce cabinet, lui qui avait voulu l’aider, lui qui semblait savoir des choses ? Mais le salon s’était refermé sur elle, une volière dorée où elle était l’oiseau de passage, et elle sentait que chaque mouvement désormais serait observé, mesuré, rapporté.
Un valet passa avec un plateau de cristallisé. Elle prit un petit gâteau sans le goûter, salua une comtesse avec les formules qu’on lui avait enseignées, répondit à une question sur le théâtre avec un enthousiasme appris.
Lorsqu’elle se retrouva dans le hall, la nuit dehors gelée, elle ouvrit enfin le papier dans le renfoncement sombre sous la cage d’escalier.
Les mots étaient écrits d’une écriture fine, régulière, presque enfantine :
« Venez me voir demain, trois heures, par la porte du jardin. Le concierge vous attendra. Je vous dois la vérité sur cette maison. Ne dites rien à mon mari. »
C’était signé d’un simple « E. »
Camille relut la ligne trois fois. Puis, aussi lentement que si la main de la Baroness était encore devant elle, elle plia le papier et le rangea dans la petite poche de sa manche. Elle ne le brûlerait pas. Pas encore. Brûler, c’était tuer le possible, et pour une comédienne toute de possibles vêtue, elle n’était pas encore prête à cette mort-là.
Dehors, dans la voiture qui la ramenait, elle posa son front contre la vitre fraîche et regarda les façades du Faubourg Saint-Germain défiler comme des décorations de carton. Demain, à trois heures. La vérité sur cette maison. Elle portait sous ses doigts un secret qui pesait plus lourd que les pierres des flambeaux.
Et elle savait, au fond, qu’elle irait — non parce qu’elle avait confiance, mais parce qu’une femme qui n’a qu’un rôle à jouer ne peut se permettre d’ignorer la scène entière.