Le Rideau Doré
Lire le chapitre 21: The Trap Springs
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux de velours du bureau, découpant des rais dorés sur le parquet ciré. Camille avait à peine franchi le seuil que la porte claqua derrière elle. Le Baron se tenait près de la cheminée, raide comme une statue de cire, les mains jointes derrière le dos.
« Fermez la porte, mademoiselle Moreau. Nous avons à parler. »
Son ton n'avait rien de la cordialité mielleuse qu'il affichait en société. Camille obéit, la gorge serrée, cherchant à lire ce qui se cachait dans ses yeux gris. Il tenait quelque chose — un document plié, jauni par les bords.
« On m'a rapporté une chose fort curieuse, » commença-t-il, sa voix glissant comme un serpent sur les syllabes. « Une chose qui concerne mes livres de comptes. Il paraît qu'un exemplaire ancien — très ancien, datant de ventes immobilières douteuses — n'est plus à sa place. »
Le cœur de Camille heurta sa poitrine comme un oiseau pris au piège. Elle força son visage à rester lisse, ses épaules à demeurer souples.
« Je crains de ne pas savoir de quoi vous parlez, Monsieur le Baron. »
Il rit — un rire sec, sans joie. Il déplia le papier qu'il tenait. C'était une note manuscrite, mais pas de sa main à lui. Une écriture féminine fine, nerveuse. La sienne.
« Cette note est trouvée dans les archives du théâtre. Vous y remerciez votre confrère Julien Ménard pour son "aide précieuse" concernant certaines "correspondances privées." Maladroit de votre part de laisser traîner vos billets doux dans les coulisses. »
Camille sentit le sol vaciller. La note — Dieu, elle l'avait écrite la semaine passée, à la hâte, demandant à Julien de se renseigner sur les sociétés-écrans liées aux acquisitions du Baron. Elle l'avait crue détruite. Elle avait eu tort.
« Écoutez-moi bien, mademoiselle. » Le Baron fit un pas vers elle, et l'ombre qu'il jetait l'enveloppa entière. « Je sais ce que vous avez pris. Je connais vos allées et venues. Et je sais — » il marqua une pause, laissa tomber les mots comme des pierres dans un étang — « que votre frère vit à Lyon. À la rue des Carmes, numéro huit. Une pension modeste. Il travaille à l'imprimerie Chevalier, n'est-ce pas ? Deuxième étage, près de la fenêtre, là où la lumière est bonne. »
Le sang de Camille se figea. Il savait. Il savait tout.
« Que voulez-vous ? » chuchota-t-elle.
« Je veux la page que vous avez prise. Je veux le négatif photographique que votre ami développe en ce moment même dans une chambre noire du dixième arrondissement. Je veux le locket d'argent que ma femme vous a donné — oui, ne faites pas cette tête, je suis au courant pour le locket également. » Il souriait maintenant, un sourire froid qui ne montait pas jusqu'à ses yeux. « Vous êtes actrice, mademoiselle Moreau. Vous avez un talent remarquable. Quel dommage que vous jouiez le rôle d'espionne avec une telle maladresse. »
« Je ne suis pas une espionne. Je suis une femme qui veut la vérité. »
La phrase lui échappa avant qu'elle puisse la retenir. Le Baron éclata d'un rire franc cette fois, un rire sonore qui résonna contre les boiseries.
« La vérité ? Charmante naïveté. La vérité, dans ce monde, est une denrée que les puissants achètent avec les crédules. Vous croyez qu'en m'exposant, vous purifierez Paris ? Vous ne ferez que déplacer la boue. Ceux qui vous suivront auront les mains aussi sales que les miennes. Seulement les leurs seront plus soigneusement gantées. »
Il s'approcha encore. Elle recula jusqu'au mur de livres. Derrière elle, une collection de Voltaire reliée en cuir rouge.
« Voici mon offre, » dit-il. « Une seule offre, à prendre sans marchandage. Vous me rendez la page du registre et le locket. Vous me jurez que le négatif est détruit — votre ami vous dira s'il en existe d'autres, et je le croirai, parce que j'aurai votre parole. En échange, vous resterez à mon théâtre. Je financerai votre vedette à la Scala de Milan l'an prochain. Votre frère gagnera une pension décente à Paris. Et jamais — jamais — il ne sera question de vos petites indiscrétions. »
Le silence pesa. Camille pouvait entendre son propre pouls battre dans ses oreilles.
« Et si je refuse ? »
Le Baron haussa les épaules, un geste presque élégant. « Le directeur du théâtre apprendra que sa nouvelle vedette participe à des comités anarchistes. Votre frère apprendra que sa sœur l'a abandonné pour une carrière éphémère dans un monde qui la dévorera. Quant aux affaires de ma femme… » Il laissa la phrase en suspens, comme une épée suspendue au-dessus d'une tête trop fière. « Il vaut mieux que vous ne posiez pas de questions sur ce qu'il advient des documents qui tombent entre de mauvaises mains. »
Camille regarda cet homme — ce visage qu'elle avait applaudi des semaines durant, cette silhouette qui incarnait l'élégance française aux yeux du tout-Paris. Et pour la première fois, elle vit le vrai Baron : un homme qui ne menaçait pas par plaisir, mais par nécessité. Un homme qui avait déjà scellé le sort de bien d'autres avant elle.
« Prenez votre décision, mademoiselle. Maintenant. »
Ses doigts trouvèrent la broche dans son col — l'épingle d'argent qu'elle portait depuis le début. Elle la défit lentement, la fit tomber dans sa paume, puis la déposa sur le bureau du Baron, entre eux, comme l'offrande d'une trêve.
« Je prendrai votre offre en considération, » dit-elle. Sa voix ne tremblait pas. C'était tout ce que ses trois années de théâtre avaient produit : la parfaite maîtrise d'une voix qui ne laissait rien transparaître. « Mais je dois d'abord consulter mon frère. »
Le Baron la regarda longuement. Un muscle tressailla sous son œil.
« Vous avez jusqu'à demain soir, » dit-il. « Après, mon offre se retirera. Et avec lui, ma patience. »
Elle s'inclina — une révérence gracieuse, théâtrale, son armure. Puis elle tourna les talons, ouvrit la porte, et traversa le couloir à pas mesurés jusqu'à ce qu'elle soit certaine que nul ne la voyait. Alors elle courut. Elle courut comme jamais elle n'avait couru, les jupes relevées dans les mains, dans l'escalier de service, par la porte de derrière, dans les rues encore grises de la pluie du matin — vers la rive gauche, vers la chambre de Julien, vers ce qui leur restait de temps.
Elle savait maintenant que le Baron connaissait tout. Elle tenait la page, le locket, le négatif en devenir. Mais le Baron savait où son frère dormait. Et cela changeait tout.
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