Le Rideau Doré
Lire le chapitre 22: In Julien's Arms
La pluie s’était mise à tomber quand Camille atteignit la rue des Martyrs, une averse fine et tenace qui collait ses cheveux à ses joues et faisait luire les pavés sous les réverbères. Elle avait couru tout le long depuis le théâtre, ses semelles martelant le trottoir, le souffle court, les mains tremblantes. La broche qu’elle avait offerte au Baron pesait encore dans sa mémoire comme un mauvais présage, et chaque ombre dans les ruelles semblait porter la silhouette de Durand ou celle d’un autre homme dont elle ne connaissait pas encore le visage.
Elle grimpa les trois étages sans ralentir, frappa à la porte de Julien de ses poings fermés, et quand il ouvrit, elle bascula littéralement dans ses bras, le choc du mouvement la laissant pantelante contre sa poitrine.
— Camille ! Qu’est-ce qui…
— Il sait tout, haleta-t-elle contre son col de chemise. Le Baron. Il sait pour la page du registre, pour la photographie, pour le locket. Il a menacé Émile.
Julien la prit par les épaules, la guida à l’intérieur, ferma la porte d’un coup de talon. Son appartement était petit, encombré de tirages photographiques séchant sur des fils tendus entre les meubles, l’odeur d’acide et de papier imprégnant l’air. Il la fit asseoir sur le bord du lit, s’accroupit devant elle, prit ses mains glacées dans les siennes.
— Lentement, dit-il. Tu es en sécurité ici. Raconte-moi tout.
Elle raconta. Le bureau du Baron, les aveux précis et froids comme le tranchant d’un couteau, l’ultimatum de demain soir, la broche offerte comme un morceau de pain jeté à un chien pour gagner du temps. Sa voix se brisa sur le nom de son frère.
— Il m’a dit qu’il porterait atteinte à Émile, murmura-t-elle. Il ne bluffe pas, Julien. J’ai vu ses yeux. C’est un homme qui n’a jamais eu à reculer devant personne, et maintenant il se sent acculé par une comédienne de quartier.
Julien ne répondit pas tout de suite. Il la regardait, ses yeux gris plissés par cette intensité qui lui était propre, celle du photographe qui pèse une image avant de la révéler. Il déplaça une mèche de ses cheveux trempés derrière son oreille, geste si tendre qu’elle en eut le souffle coupé.
— Il ne touchera pas à ton frère, dit-il enfin. Pas tant que nous avons les preuves et la volonté de les publier. Un homme comme le Baron ne frappe pas en aveugle ; il calcule. Et calculer demande du temps.
— Nous n’avons pas de temps, répliqua-t-elle. Le délai expire demain soir.
— Alors nous publions avant demain soir.
Camille leva les yeux vers lui. Il y avait dans sa voix une certitude qui l’irritait presque. Comment pouvait-il rester si calme, si droit, quand leur monde entier vacillait sous leurs pieds ?
— Tu ne comprends pas, insista-t-elle. S’il s’en prend à Émile, s’il lui arrive quoi que ce soit, je ne m’en remettrai jamais. C’est tout ce qu’il me reste de famille, de l’époque d’avant la scène, l’époque où nous n’avions que nos voix et nos mains pour nous sortir de la misère. Il ne peut pas payer pour mes ambitions.
Julien s’assit à côté d’elle sur le lit, ses épaules contre les siennes. Il soupira longuement, comme on abandonne une position défendue depuis trop longtemps.
— Si tu veux fuir, dit-il doucement, je ne te retiendrai pas. Je n’ai pas le droit de te demander de risquer la vie de ton frère pour une vérité qui détruira peut-être tout ce que nous touchons.
Elle le dévisagea, et quelque chose dans son visage — la fatigue du menton, l’abandon dans ses épaules — la frappa comme une révélation. Julien avait sacrifié une carrière respectable pour ce combat. Il avait misé sa réputation, sa sécurité, son nom sur une histoire de fraude et de comptes truqués, et il était mortellement sérieux quand il offrait de la laisser partir.
— Et toi ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que tu risques, toi ?
Il rit, un rire sans joie.
— Le même Baron qui menace ton frère peut m’envoyer moisir dans une cellule de la Conciergerie pour diffamation ou complicité. Mon confrère du laboratoire photographique a déjà reçu une visite discrète hier, une de ces visites qui ne laissent pas de traces mais qui se gravent dans la mémoire. Et pourtant je reste, parce qu’une fois que l’on a vu ce que j’ai vu dans les comptes de la Société des Arts, il n’est plus possible de regarder ailleurs.
Camille se tourna vers lui, prit son visage entre ses mains. Sa peau était tiède sous ses doigts froids, et elle sentait les battements de son pouls contre ses paumes. Elle ne réfléchit pas ; elle ne calcula pas. Elle l’embrassa.
Ce fut un baiser sans prélude ni retenue, une collision de peur et de désir qui la surprit elle-même. Julien répondit d’abord avec la même hésitation qu’une main qui ne savait pas si le geste était permis, puis il céda, et ses bras se refermèrent autour d’elle comme pour la protéger du monde entier.
Quand ils se séparèrent, elle avait les larmes aux yeux.
— Je t’aime, dit-elle dans un souffle. Je ne sais pas si c’est la peur ou la fatigue qui me fait dire cela, mais je t’aime, et j’ai peur de t’aimer parce que cela rend tout plus compliqué.
Julien appuya son front contre le sien.
— J’ai passé des semaines à développer des photographies de toi sans jamais oser te dire ce que je voyais à travers l’objectif. Une femme qui refuse de plier. Une femme qui ne traverse pas les couloirs du pouvoir comme les autres, mais qui les affronte avec ce que j’ai prié pour être un instinct juste. Alors oui, Camille, je t’aime aussi. Et cela rend tout à la fois plus simple et plus difficile.
Elle rit malgré elle, un petit rire mouillé de larmes.
— Plus difficile parce que nous risquons tout ?
— Plus difficile parce que maintenant j’ai une raison supplémentaire de vouloir te sortir de là, et je ne sais pas encore comment concilier cela avec ce que nous devons faire.
Le silence retomba entre eux, apaisé par l’aveu. Les gouttes de pluie tambourinaient contre la fenêtre, et dans la pièce flottait l’odeur du papier photo et du thé froid. Camille sentait la chaleur du corps de Julien contre le sien, et pour la première fois depuis des jours, son anxiété cessa de gronder comme une marée.
— Publions, dit-elle. Demain matin, si possible. Le journal de la rue Montmartre, celui que ton confrère nous a recommandé, ils prendront le dossier ?
Julien se redressa, passant une main dans ses cheveux déjà en désordre.
— Ils le prendront s’ils croient que la preuve est irréfutable. La photographie du registre est nette, la page du Baron est authentique, et l’expert-comptable qui fuit la France a laissé derrière lui des traces que les archives publiques pourront confirmer. Mais il manque une pièce, une seule.
— Laquelle ?
Il ouvrit un tiroir de son bureau, en tira le cliché qu’il avait développé des jours plus tôt — celui du registre, avec la signature de Beaupré et les montants y afférents. Il posa une main sur la surface sensible comme si elle pouvait lui donner la réponse.
— Le nom du commanditaire. Celui qui tire les ficelles derrière le Baron. Si nous publions maintenant, nous exposerons Durand, et il tombera, c’est certain — il tombera avec la grâce d’un château de cartes. Mais l’homme qui se tient derrière lui, celui que la Baronne et la Duchesse évoquent comme une ombre, il survivra. Il se dégagera, trouvera un autre pantin, une autre façade, et le système continuera de tourner.
Camille se leva, arpenta les quelques mètres carrés de la pièce.
— Alors nous avons besoin de son nom avant de publier. Ou nous avons besoin de pièces supplémentaires qui le nomment explicitement.
— Exactement. Et la photographie du registre seule n’y suffira pas. Elle mentionne les transferts de capitaux vers des comptes offshore, mais pas l’identité du maître d’œuvre.
Elle s’arrêta net. Sa main tripota machinalement le col de son corsage, là où la broche en argent lui manquait, vendue ou offerte selon les jours de la négociation.
— La Baronne, dit-elle lentement. Elle m’a confié le locket comme preuve de la bâtardise de sa fille, mesurée contre la volonté du Baron. Mais si la filiation de son enfant est une monnaie d’échange, elle connaît forcément l’autre côté — celui qui rend le Baron vulnérable. Elle sait peut-être qui se cache derrière tout cela.
Julien la rejoignit au centre de la pièce.
— Elle t’a accordé sa protection en échange de ta loyauté. Mais lui demander de trahir le nom du commanditaire, c’est autre chose — cela reviendrait à retourner sa propre survie contre elle.
Camille ferma les yeux. Elle revit le visage de la Baronne, ses mains fines sur le velours du divan, son regard de femme avertie qui avait appris à survivre dans une cage dorée. Elle savait qu’elle ne pourrait probablement pas la faire parler. Mais elle avait une autre carte en main, une carte qu’elle n’avait pas encore osé jouer.
— La Duchesse de Valois, murmura-t-elle. Elle a offert de m’envoyer à Londres parce qu’elle craint ce qui va se passer ici. Mais elle a aussi parlé de l’ombre, de celui qui n’assiste jamais aux galas. Si elle sait ce qu’il en est, c’est qu’elle a cherché à le découvrir. Et si elle l’a découvert, elle a peut-être laissé des traces de sa compréhension dans ses archives ou parmi ses correspondances.
Julien la dévisagea avec une intensité nouvelle.
— Tu envisages de voler la Duchesse ?
— Je parle bien de la femme qui m’a recueillie, nourrie, habillée, et qui m’a offert une partition à Londres, dit Camille en le regardant droit dans les yeux. Si elle est mon alliée, elle comprendra que la vérité doit être publique. Si elle est une autre joueuse dans le jeu des masques, alors cette investigation lui est due aussi. Mais je refuse de publier des demi-vérités qui ne protègent qu’une faction contre une autre. Il faut atteindre le cœur du système.
Julien posa ses mains sur ses épaules, et elle sentit son regard peser sur elle comme une interrogation silencieuse.
— Il nous reste une nuit, dit-il. Une nuit pour décider quoi faire de la photographie, du locket et de cette promesse de patrie qui nous a tant offert et tant caché. Si tu veux frapper avant demain soir, il faut savoir quoi et contre qui.
Camille savoura un instant le poids du silence, la chaleur de ses mains, le battement de son propre cœur apaisé par la proximité de cet homme. Puis elle hocha la tête.
— Eh bien, nous aurons une nuit pour trouver. Et si nous ne trouvons pas le nom, nous aurons au moins une preuve capable de le débusquer.
Elle s’assit à son bureau, prit une feuille de papier et commença à écrire ce dont elle avait besoin pour le lendemain — la liste de ce qui restait à accomplir, la trame d’une vérité encore incomplète. Julien s’installa à côté d’elle, le silence complice de ceux qui veillent ensemble.
Dans la pièce, la pluie cessa de tomber.
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