Le Rideau Doré
Lire le chapitre 23: The Plan
L’aube rampait à travers les rideaux mal fermés de l’atelier de Julien. Camille, enveloppée dans un châle trop mince pour la fraîcheur de l’heure, tournait autour de la table encombrée de tirages, de coupures de presse et de la page dérobée au Baron. Julien la regardait faire, appuyé contre l’établi, une tasse de café froid oubliée dans sa main.
« Il nous reste moins d’une journée, dit-il enfin. Et nous ne savons toujours pas qui tire les ficelles derrière le Baron. Sans ce nom, l’histoire, si elle éclate, le fera tomber — mais quelqu’un d’autre prendra sa place. Quelqu’un qui saura que nous sommes dangereux. »
Camille s’arrêta, fixant un mur où les ombres dansaient comme des spectres. « Le rendez-vous de demain. Le bal masqué de la Duchesse de Valois. Le Baron sera là, et le Sénateur Devereux avec lui. » Elle se tourna vers lui. « Si je pouvais les faire parler, devant témoins… les forcer à reconnaître leur fraude, ne serait-ce qu’un mot… »
Julien reposa sa tasse. « Tu proposes de te jeter dans leur jeu. Le Baron te tient déjà par la menace sur ton frère. Il sait que tu as les preuves, et tu lui as donné ton broche en signe de soumission. Il croit que tu vas céder. »
« C’est notre avantage, » dit-elle. « Il me croit brisée. Une actrice sans ressources, une sœur terrifiée. Il ne se méfiera pas d’une femme qui se rend avec élégance. » Elle fit une pause, et un sourire mince, presque cruel, passa sur ses lèvres. « C’est ce que je joue le mieux. »
Julien s’approcha d’elle, les traits tendus. « Camille… si quelque chose tourne mal, si l’un d’entre eux devine— »
« Ils devineront ce que je veux qu’ils devinent. Le bal de la Duchesse est le terrain neutre par excellence. Trois cents invités, tous masqués, tous occupés à se jouer la comédie d’eux-mêmes. Personne n’entend complètement ce que dit son voisin, et pourtant chacun écoute. Il me suffit de parler assez fort pour que les bonnes oreilles captent. »
Il secoua la tête. « C’est un jeu dangereux. Nous n’avons pas les témoins qu’il faut. Le confrère que j’ai contacté… il a reçu une visite, la nuit dernière. Trois hommes, dit-il, qui lui ont demandé de se rendre à la campagne pour raisons de santé. Il ne se joindra pas à nous. »
Camille blêmit, mais se reprit aussitôt. « Alors nous serons les témoins nous-mêmes. Toi, avec ton appareil. Tu te déguises, tu te mêles aux invités, et tu photographies. Pas le visage, pas le lieu — leur conversation, dans leurs paroles. Les images parlent, mais ce sont leurs mots, transcrits, que nous pourrons faire imprimer. » Elle s’approcha de lui et posa une main sur son bras. « Tu m’as dit que ta chambre noire pouvait magnifier le son, comme ton objectif magnifie la lumière. »
Julien la regarda, impressionné malgré lui. « J’ai construit un appareil qui enregistre les vibrations sur un disque de cire. Un phonographe modifié. Il est gros, mais je peux le dissimuler sous un manteau de bal. La question est de savoir comment l’approcher assez près d’eux sans éveiller les soupçons. »
« C’est là que j’interviens. » Camille commença à arpenter la pièce, ses gestes devenant ceux d’une femme qui monte un plan. « Le Baron croit que je vais lui remettre les preuves au bal. Il m’attendra dans son bureau ou dans un salon privé. Mais si je le surprends d’abord, en public, en dansant avec Devereux… Le Sénateur est un homme qui aime les confidences féminines. Il se laissera aller à quelques phrases, surtout s’il croit que je suis une actrice ambitieuse qui cherche à monnayer son silence. »
Elle s’arrêta, les yeux brillants. « Le locket de la Baronne. Elle m’a dit qu’il contenait la preuve de la naissance illégitime de sa fille, un enfant mort avec un officier sans nom. Si je montre au Baron que j’ai l’intention d’utiliser cela contre lui, il baissera sa garde. Il s’offusquera, il me dira que je ne comprends rien, que ce n’est qu’un secret de famille, que le véritable pouvoir est ailleurs. Et alors, peut-être, il me dira où se cache celui qui tient les ficelles. »
Julien fronça les sourcils. « Tu comptes lui révéler que tu as le locket ? Il sait déjà que tu le possèdes. Il l’a vu, dans ton sac, quand tu es entrée dans son bureau. Mais si tu lui montres que tu es prête à t’en servir, il te prendra pour une chanteuse de rue qui essaie d’avoir un peu plus que son dû. Ce n’est pas le langage d’une ennemie. »
« Exactement. Je veux qu’il me voie comme une opportuniste. Une femme qui veut sortir de sa condition et n’a pas de morale pour y arriver. Les hommes comme lui comprennent ce langage-là, parce que c’est le leur. »
Julien resta silencieux un long moment, puis un sourire lent éclaira son visage fatigué. « Tu es terrifiante, Camille Moreau. »
« J’ai appris en regardant le public. » Elle lui rendit son sourire, mais il y avait de la dureté dedans. « Le public veut être surpris, mais il veut surtout se reconnaître. Les Baron, les Sénateur, ils se racontent qu’ils sont maîtres de leur destin. Il suffit de leur tendre le miroir et de leur demander de bavarder devant. »
Le matin avançait. Julien ouvrit une boîte en bois qu’il gardait sous son lit et en tira un appareil recouvert de cuir et de laiton, muni d’un cornet de métal. « Le phonographe. Encore lourd, mais efficace. Je l’ai construit pour enregistrer ma voix. Il fonctionne. Il nous faut un endroit où les sons portent peu, où ils n’entendront pas le bourdonnement de la machine. »
« Une alcôve. Le salon bleu de la Duchesse, celui qui donne sur le petit jardin d’hiver. On peut s’y asseoir sans être vu, mais la lumière tombe à travers les vitres, et l’on croit entendre des voix venues de nulle part. La Duchesse m’a montré cette pièce lors de sa dernière invitation, en disant que ses murs étaient épais de secrets. »
Julien hocha la tête, tout en replaçant l’appareil dans son coffre. « J’y poserai ceci sous un banc, entre deux pots de fougères. Tu devras les faire parler à proximité. Et moi, déguisé en serviteur sourd, je resterai dans le passage, prêt à intervenir si l’un d’eux devient violent. »
Camille s’immobilisa. « S’ils deviennent violents, tu sors par la porte du jardin, tu ne te retournes pas. Le journal de demain est plus important que moi. »
Julien leva les yeux, son regard intense. « Non. Il n’est pas plus important que toi. Rien ne l’est. »
Elle soutint son regard, puis baissa les paupières, gênée par l’intensité de sa propre émotion. « Alors réponds-moi sans détour. Si je dois échouer, si l’un d’eux devine le piège — quel est le plan B ? »
Julien s’approcha, tout près, sa main effleurant la sienne. « Le plan B n’est pas le mien. C’est celui de la Baronne. Elle sait que le locket est entre mes mains, que nous pourrions l’utiliser contre son mari. Mais elle t’a dit qu’elle voulait le garder à l’abri, pas le détruire. Si la situation se retourne, je lui rendrai le locket et elle pourra le négocier. Elle n’a plus rien à perdre, Camille. Elle a déjà tout perdu. »
Camille déglutit. « Et nous ? Nous serons perdus ? »
Il la prit par le menton, doucement mais fermement. « Nous serons ensemble. C’est la seule chose que je veux sauver de cette affaire, si tout le reste brûle. »
Il se pencha et l’embrassa, brièvement, comme pour sceller un pacte. Puis il s’écarta, tira une montre de sa poche. « Nous avons huit heures avant le bal. Il faut aller chercher ton costume. Tu connais une couturière digne de confiance ? »
Camille sourit malgré la gravité. « J’en connais une qui me doit une faveur. Elle m’a cousu la robe de ma première représentation à la Comédie. »
« Alors allons-y, » dit Julien. « Et prions que le masque ne tombe pas trop tôt. »
Il saisit son manteau, puis s’arrêta, la regardant une dernière fois. « Camille. Il y a une chose que je ne t’ai pas dite. Quand j’ai développé les tirages de ta photographie avec Devereux, ce n’était pas seulement la lettre qui apparaissait sur le cliché. Il y avait une main, une ombre derrière le Sénateur, une femme. Je ne l’ai pas reconnue au début. Mais en la regardant ce matin, j’ai repensé à la silhouette de la Duchesse dans son salon. »
Le sang de Camille se glaça. « Tu penses que la Duchesse est le maître d’ombre ? »
« Je pense que nous avons besoin de savoir pourquoi elle t’a invitée, et pourquoi elle t’a parlé de Londres. Elle ne fait rien sans dessein. » Il noua son écharpe. « Nous allons à son bal, Camille. Mais n’oublie pas qu’elle est peut-être le plus dangereux de tous ceux qui ont le masque. »
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