Le Rideau Doré
Lire le chapitre 26: The Aftermath
Ils coururent à travers les jardins de la duchesse pendant que les dernières notes du quadrille s'évanouissaient derrière eux. La lune, complice, éclairait leur fuite à travers les haies taillées, et Camille sentait encore la peur vibrer dans ses membres, mêlée à une ivresse étrange. Julien tenait sa main comme s'il craignait qu'elle ne se dissipe dans l'air nocturne.
« La voiture de mon rédacteur en chef nous attend près du bassin, » souffla-t-il sans ralentir. « J'ai pensé que nous aurions besoin d'un refuge hors de nos quartiers habituels. »
Ils traversèrent une grille de fer que Julien poussa avec l'aisance de celui qui avait préparé cette échappatoire. Un fiacre sombre était garé sous un marronnier, le cocher somnolent redressé par leur arrivée précipitée. Camille se hissa à l'intérieur, les jupes de son costume de bal froissées, un seul bracelet de perles manquant à son poignet — l'autre, elle l'avait lancé à la figure du baron comme on jette une poignée de sable à un ennemi pour s'aveugler.
« Rue des Blancs-Manteaux, » dit Julien au cocher. « Et rapidement, je vous prie. »
Le trajet fut silencieux. Camille pressait le cylindre de phonographe contre sa poitrine comme un nouveau-né, sentant à travers le métal et la cire la preuve de leur victoire fragile. Les façades parisiennes défilaient derrière la vitre — théâtres aux enseignes lumineuses, cafés où l'on riait encore, passants qui ne savaient pas que l'équilibre du pouvoir venait de basculer dans un salon bleu de l'autre côté de la Seine.
Rue des Blancs-Manteaux, la maison était discrète, presque anonyme — une porte cochère brune entre une boutique de tissus et l'atelier d'un relieur. Julien sortit une clé de sa poche et les fit entrer par un passage étroit. L'escalier sentait la cire d'abeille et le papier journal. Au troisième étage, une porte s'ouvrit sur un appartement modeste mais ordonné : une table de travail encombrée de copies, une presse miniature dans un coin, deux fauteuils de cuir fatigué, et une fenêtre donnant sur une cour intérieure où poussait un tilleul.
« C'est ici que Vincent prépare ses numéros spéciaux, » dit Julien en refermant la porte derrière eux, poussant les verrous. « Personne ne le sait. Personne ne viendra nous chercher ici. »
Camille déposa le cylindre sur la table comme on dépose un trésor fragile. Elle ôta son masque, puis ses gants, et regarda ses mains trembler légèrement. L'adrénaline commençait à refluer, laissant place à une fatigue profonde, presque douloureuse.
« Tu as eu peur ? » demanda-t-il.
Elle rit, un son court, presque nerveux. « J'ai cru qu'il allait te tuer. Quand il est entré avec son arme, j'ai cru que tout était fini. »
Julien s'approcha et prit son visage entre ses mains. Elle sentit la chaleur de ses paumes contre ses joues froides, et quelque chose en elle se dénoua, comme un ruban trop sercé qui cède enfin.
« Je ne te quitterai pas, » dit-il simplement.
Camille ferma les yeux. Elle aurait voulu savourer cette promesse, s'y abandonner entièrement, mais l'ombre de son frère se dressait dans son esprit, et la menace du baron résonnait encore à ses oreilles : *Je connais l'adresse de votre frère.*
Elle s'écarta doucement. « Je dois écrire à Lucien. Tout de suite. »
Julien lui indiqua le bureau d'angle, où une écritoire était garnie de papier et d'encre. Il s'installa de l'autre côté de la pièce avec le cylindre, l'examinant sous la lampe à pétrole. « Il faut le transcrire avec précaution. Vincent a un système de sténotypie — mais je peux le faire moi-même. »
Camille trempa la plume, mais elle resta un long moment suspendue au-dessus du papier. Que dire à Lucien ? Comment lui expliquer, sans tout lui révéler, que les eaux calmes de sa vie venaient de devenir mortelles ? Elle écrivit d'une main rapide, choisissant des mots qui sonnaient juste sans tout exposer.
*Mon cher Lucien,*
*Je ne peux pas tout t'expliquer dans cette lettre, et c'est peut-être mieux ainsi. Mais il faut que tu quittes Paris. Va chez tante Éloïse à Lyon, pour un mois, peut-être deux. Je viendrai te rejoindre quand les choses se seront calmées. Je t'en prie, ne discute pas cette décision et ne parle de cette lettre à personne. Fais-moi confiance, comme tu l'as toujours fait. Je t'expliquerai tout à mon retour.*
*Prends le train de demain matin. Ne t'attarde pas.*
*Ta sœur qui t'aime,* *Camille*
Elle relut le message, les doigts crispés sur le manche de la plume. C'était insuffisant, forcément insuffisant — comment dire à un frère qu'il est en danger sans lui donner les moyens de comprendre ce danger ? Mais c'était tout ce qu'elle pouvait offrir. Elle scella la lettre et la confia à Julien.
« Il faut quelqu'un qui la porte à l'Odéon, » dit-elle. « Lucien y travaille jusqu'à minuit les jours de représentation. »
Julien prit l'enveloppe. « Vincent a un garçon de confiance qui fait des courses à toute heure. Je m'en occupe dans un instant. »
Il revint vers elle, le cylindre à la main. « Il y a un problème. »
Le cœur de Camille se serra. « Quel problème ? »
« Le phonographe. Quand le baron a fait irruption, j'ai dû me jeter sur lui pour le désarmer. Le cylindre a peut-être mal enregistré les dernières secondes. Mais ce qui précède — la confession de Devereux sur la fraude, sur la baronne — c'est là. J'ai entendu la voix du sénateur clairement pendant que j'écoutais. »
Il posa le cylindre et s'assit en face d'elle. « Le problème, c'est la suite. Nous avons la preuve. Mais il nous faut trois jours pour préparer l'article, vérifier les faits, imprimeur, distribution. Trois jours pendant lesquels le baron et la baronne peuvent agir. »
Camille mordit sa lèvre inférieure. « Et mon frère est encore à Paris pendant au moins douze heures. »
« Nous avons fait ce qu'il fallait. » Julien lui prit la main à travers la table. « Nous avons survécu à son arme. Nous avons la confession. La baronne ne sait pas que nous savons qu'elle est le véritable cerveau. Nous gardons cette information en réserve. »
Camille se leva et fit les cent pas dans la pièce étroite. Elle toucha distraitement son cou, cherchant le poids familier du médaillon que sa mère lui avait donné — puis se souvint qu'elle l'avait laissé chez elle, avec le chéquier du baron, dans la planque de sa commode. Elle n'avait sur elle que son costume de bal, un peu d'argent, et une seule perle qui avait roulé dans sa manche pendant la confusion — elle la tenait encore, sans savoir pourquoi.
« J'ai besoin de savoir une chose, » dit-elle en se retournant vers Julien. « Cette femme dans le cliché — celle au chapeau noir. Tu crois toujours que c'est la duchesse ? »
Julien frotta sa mâchoire, pensif. « Je ne sais plus. Je pensais qu'elle était la complice du baron. Mais si la baronne est le véritable maître du jeu, cette femme pourrait être elle. La baronne n'a jamais porté de chapeau noir quand je l'ai vue — mais j'ai rarement vu la baronne, il faut le dire. »
Camille revint s'asseoir. La fatigue l'envahissait par vagues, mais son esprit refusait de s'éteindre, tournant comme une mécanique qu'on ne peut pas arrêter.
« Devereux a nommé la baronne clairement. » Elle cherchait à se rassurer. « Sur le cylindre, il dit "c'est elle qui orchestre tout, c'est elle qui a dessiné le système". Le baron est un pantin. La baronne tire les fils. »
« Et la duchesse ? » insista Julien. « Elle nous a offert son bal pour tendre un piège à Devereux et au baron. Était-elle complice, ou a-t-elle servi involontairement les desseins de la baronne toute la soirée ? »
Camille secoua la tête. « La duchesse voulait la chute du baron, c'est évident. Elle nous a donné accès à Devereux avec une facilité qui ressemble à une bénédiction. Mais si elle savait que la baronne était derrière tout — pourquoi ne pas le dire ? Pourquoi nous laisser nous exposer ? »
Elle sentit les pièces du puzzle se déplacer dans son esprit, cherchant leur place sans tout à fait la trouver. « Une chose est sûre : la baronne croyait avoir tout préparé. Elle a envoyé Devereux au bal pour me rallier à leur cause, peut-être pour me compromettre davantage ou m'acheter. Le baron est arrivé parce qu'il avait peur de ce que nous savions. Mais la baronne, elle, ne sait rien encore de la confession enregistrée. »
« C'est notre avantage, » acquiesça Julien. « Le temps qu'elle découvre ce qui s'est passé dans le salon bleu, l'article sera sous presse. »
Il se leva et alla chercher une bouteille de vin et deux verres dans une armoire de fortune. Il en servit un pour elle, un pour lui, puis s'arrêta, sa main suspendue au-dessus des verres.
« Qu'y a-t-il ? » demanda Camille.
Une ombre traversa le visage de Julien. « Je pensais au lendemain. Quand l'article paraîtra, ton nom ne sera pas mentionné — nous avons promis de protéger ton identité. Mais quelqu'un à Paris sait que tu étais présente à cette soirée. Quelqu'un qui pourra faire le lien entre tes visites chez le baron et la publication de cette affaire. »
Camille prit le verre qu'il lui tendait. « Le théâtre me renverra, sans doute. On me demandera des explications. Ma carrière — ce que j'en ai construite — sera peut-être perdue. »
Elle avait dit les mots simplement, sans drame, comme on constate qu'il pleut dehors. Mais quelque chose en elle se brisa, un rempart qu'elle avait érigé depuis des années pour ne pas sentir le poids de la misère qui l'attendait toujours un peu plus loin.
« Camille. » Julien s'approcha et lui prit les mains, le verre de vin vacillant entre eux. « Lorsque tout sera terminé, je te demanderai une chose. Et je te prierai d'y réfléchir sérieusement avant de répondre. »
Elle leva les yeux vers lui. La lumière de la lampe creusait des ombres douces dans son visage, le rendant à la fois étranger et infiniment familier.
« Que me demanderas-tu ? »
« Attends. » Il sourit, un sourire triste qui ne rejoignait pas tout à fait ses yeux. « Quand la baronne sera tombée, quand ton frère sera en sécurité, quand le danger sera passé. Alors je te le dirai. Il faut que tu puisses choisir sans la peur dans ta gorge. »
Camille sentit une chaleur monter en elle, malgré la fatigue et le froid, malgré l'incertitude qui pesait sur chacune de leurs paroles. Elle aurait voulu lui demander d'être plus précis, de nommer le mot qu'il retenait — mais quelque chose lui disait qu'elle ne le supporterait pas encore, pas ce soir, avec ses nerfs aussi proches de la surface.
Elle porta le verre à ses lèvres, but une gorgée de vin qui réchauffa sa poitrine, puis s'approcha de la fenêtre. Dans la cour, le tilleul frémissait sous une brise nocturne, ses feuilles argentées sous la lune. Quelque part dans Paris, Lucien décachetait peut-être sa lettre. Le baron et la baronne complotaient peut-être déjà dans leur hôtel particulier. Et le cylindre de cire, posé sur la table, contenait la vérité qui ferait tomber tout un empire de papier doré.
« Il faudra la transcrire cette nuit, » dit-elle sans se retourner. « Demain, nous pourrions ne plus avoir le temps. »
Julien s'approcha du bureau et s'assit devant le cylindre, déroulant une feuille blanche devant lui. Il commença à faire tourner la mécanique lentement, la voix de Devereux remplissant la pièce de ses phrases avides : « …les actions des chemins de fer argentins n'ont jamais existé que sur le papier… la baronne a conçu le système entier — il n'est que sa marionnette… »
Camille écouta, le verre vide à la main, sentant le froid du bal qui s'estompait peu à peu, remplacé par une détermination calme et lucide. Elle aimait Julien, elle le savait maintenant avec la même certitude que celle qui lui disait que les étoiles brûlaient là-haut — mais elle craignait d'y croire, comme on craint de toucher une surface encore chaude.
Elle s'assit en face de lui, prit une seconde plume, et commença à copier ce qu'il dictait, construisant pierre à pierre l'édifice qui les sauverait ou les anéantirait.
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