Le Rideau Doré
Lire le chapitre 28: The Fall of the Baron
La pluie battait les vitres du café de la rue de Rivoli, transformant Paris en un tableau gris et ruisselant. Camille avait choisi cette table du fond, près de la fenêtre, pour voir arriver la Baronne avant qu'elle ne la voie. Une habitude de théâtre, pensa-t-elle. Toujours connaître ses entrées.
Elle tournait distraitement la perle unique entre ses doigts, la seule chose qui lui restait de la nuit du bal. Sa robe était propre mais fatiguée, ses gants reprisés à deux endroits. La Baronne avait proposé cette rencontre, par un mot glissé sous la porte du refuge de l'éditeur. Un mot qui avait surpris Camille autant qu'il l'avait intriguée.
La porte du café s'ouvrit dans un grelot de cuivre. La Baronne Isabelle de Valmont entra, vêtue d'un ensemble de voyage gris perle, sans bijoux visibles. Elle semblait plus petite sans ses atours, mais son port restait celui d'une femme qui avait traversé vingt ans de salons sans jamais courber l'échine.
Camille se leva. La Baronne s'approcha, s'assit sans un mot, posa ses gants sur la table avec une précision presque maniaque.
« Vous avez détruit mon mari », dit-elle.
Camille retint son souffle.
La Baronne leva les yeux. Et sourit. Un sourire fatigué, mais sincère. « Je vous dois des excuses. Et un remerciement. »
« Je ne comprends pas, Madame. »
La Baronne commanda un thé au garçon, puis se tourna vers Camille. Ses yeux, d'un bleu pâle que l'âge n'avait pas terni, semblaient évaluer, mais sans hostilité.
« Bernard était un monstre. Pas le genre qui frappe — les gens de notre monde n'ont pas besoin de frapper pour détruire. Il m'a épousée pour mon argent, a dilapidé la dot de ma fille, a vendu des actions sans valeur à des veuves et des orphelins. Et pendant vingt ans, j'ai fermé les yeux. Par lâcheté. Par peur. Parce qu'on m'avait appris qu'une femme de mon rang ne fait pas de scandale. »
Elle parlait sans hâte, les mots précis, comme si elle avait répété ce discours dans sa tête pendant des années.
« Quand j'ai découvert l'ampleur de sa fraude — il y a plus d'un an — j'aurais pu le dénoncer. Mais j'avais ma fille à protéger. Et puis, vous êtes apparue. Cette actrice qui jouait si bien la naïve qu'elle en devenait dangereuse. »
Camille rougit. « Je ne jouais pas tous les rôles. »
« Non. C'est bien ce qui vous rend terrifiante. Vous êtes sincère. Dans notre monde, c'est une arme redoutable. »
Le thé arriva. La Baronne le prépara lentement, elle-même, refusant l'aide du serveur. Camille attendait, les mains à plat sur la nappe.
« Le Baron est en prison. Le Sénateur Devereux est en prison. Ma fille ne me parle plus depuis que la nouvelle a éclaté — elle croit que j'étais complice. Elle ne comprend pas ce que c'est que d'être une femme de cinquante ans qui n'a jamais eu un franc à elle. »
« Madame, pourquoi m'avoir fait venir ? »
La Baronne posa sa tasse. Elle ouvrit son réticule — un petit sac de cuir patiné, sans monogramme, comme quelqu'un qui voulait passer inaperçue aux douanes — et en tira un écrin de velours bleu, défraîchi.
Elle le posa sur la table entre elles.
« Vous connaissez cet écrin. »
Camille le reconnaissait. C'était celui qui contenait le médaillon qu'elle avait trouvé dans l'appartement du Baron, celui que l'homme filé avait été charger de récupérer. Le médaillon avec le portrait d'une femme à l'ombrelle — et le chéquier.
« Je vais quitter Paris dans trois jours », dit la Baronne. « Direction Londres, puis les États-Unis. Ma sœur y vit, veuve d'un marchand de coton. Elle me prendra chez elle. J'ai suffisamment d'argent mis de côté, planqué depuis des années, sou par sou, à l'insu de Bernard. »
Elle poussa l'écrin vers Camille.
« Avant que je parte, je dois terminer une chose. Ma fille, Élise, vit à Caen chez une tante de Bernard — une vieille femme acariâtre et avare qui lui fait payer son gîte par des humiliations quotidiennes. Élise a dix-sept ans. Elle pense qu'elle est pauvre. »
Camille ouvrit l'écrin. Le médaillon était là, et en dessous, le chéquier. Mais il y avait aussi un document plié, du papier officiel orné d'un sceau.
« Ma mère m'a laissé un petit domaine en Provence, près d'Aix », continua la Baronne. « Par contrat de mariage, Bernard en a eu la gestion, mais il ne pouvait pas le vendre — c'était inaliénable, attaché à ma lignée. Après sa mort ou notre séparation, le domaine revient à mes héritiers directs. Ma fille. »
Elle désigna le document.
« J'ai fait établir la dévolution par un notaire de Lyon, qui n'a pas de liens avec la famille. J'ai aussi écrit une lettre explicative pour Élise. Le médaillon contient le portrait de mon arrière-grand-mère, qui a acheté ce domaine avec sa dot. Je veux qu'Élise ait ces objets. Vous les lui remettrez. »
Camille regarda le médaillon, puis la Baronne. « Pourquoi moi ? »
La Baronne but une gorgée de thé avant de répondre.
« Parce que vous êtes la seule personne que je connaisse à qui je fais confiance et qui n'est pas de ma famille. Ma famille m'a trahie, m'a volée, m'a conduite dans ce mariage comme on mène une génisse à l'abattoir. Vous, vous avez risqué votre vie pour exposer une fraude qui ne vous concernait pas. Quand vous êtes entrée dans notre salon ce premier soir, je vous ai prise pour une intrigante. J'avais tort. Vous étiez la seule personne honnête dans la pièce. »
Camille sentit ses yeux picoter. Elle détourna le regard, vers la pluie sur les vitres.
« Je ne suis pas en mesure de voyager à Caen tout de suite. Je n'ai pas d'argent, plus d'appartement. Mon frère est parti — je lui ai écrit de fuir. Le théâtre m'a renvoyée. Je n'ai presque rien. »
« Je sais. »
La Baronne sortit de son réticule une deuxième enveloppe, plus épaisse, non scellée. Elle la poussa vers Camille.
« Cinq mille francs. De quoi vous reloger, vous vêtir, et payer votre voyage à Caen quand vous serez prête. »
Camille secoua la tête. « Je ne peux pas accepter. »
« Vous le pouvez, et vous le ferez. » La voix de la Baronne était douce mais sans appel. « Ce n'est pas un cadeau. C'est un salaire. Vous avez fait un travail que les avocats et les juges auraient dû faire il y a dix ans. Je vous paie pour aller porter cette vérité à ma fille, parce que je ne peux pas le faire moi-même. Quand Élise saura qu'elle est riche, quand elle aura les preuves entre les mains, elle pourra choisir sa vie. Et c'est tout ce qu'une mère peut offrir de mieux : la liberté de choisir. »
Camille regardait l'argent, le médaillon, le chéquier. Les instruments d'une ruine et d'une renaissance.
« Le chéquier ? »
« Détruisez-le. Brûlez-le. Il est sans valeur — Bernard a vidé tous les comptes avant son arrestation. C'était l'objet de la convoitise de mon mari, et pourtant même ça, il l'a perdu. »
La Baronne se leva. Elle laissa un billet sur la table pour le thé et remit ses gants.
« Vous trouverez Élise chez Madame de Fleursac, 12 rue des Carmélites, à Caen. Une maison jaune avec un jardin envahi de roses trémières. Elle y sera encore dans six mois. Après, j'écrirai à ma sœur pour qu'elle fasse le nécessaire. »
Camille se leva à son tour. Elles restèrent un instant face à face, deux femmes que la société aurait dû séparer — l'actrice de trottoir et la baronne déchue — et qui se tenaient là, égales dans le regard de la pluie.
« Isabelle », dit la Baronne, comme si elle se présentait pour la première fois. « Après demain, je n'existe plus que sous ce nom. Isabelle Marchand, veuve sans état civil, citoyenne de nulle part. »
« Camille Moreau », répondit Camille. « Actrice sans théâtre, femme sans adresse. »
La Baronne sourit — un vrai sourire, qui plissait ses yeux et effaçait vingt ans de raideur. « Nous sommes bien loties, toutes les deux. C'est peut-être la première fois que je suis en bonne compagnie. »
Elle tendit la main. Camille la serra. La main de la Baronne était fine, les jointures légèrement gonflées par l'arthrite, mais la poigne ferme.
« Si vous revoyez le journaliste », dit la Baronne en se dirigeant vers la porte, « dites-lui que le Sénateur a signé des aveux complets, y compris la liste de tous les noms impliqués. Il y en a plus que dans l'article. Beaucoup plus. Il aura besoin de force pour les publier. »
Elle sortit dans la pluie. Une voiture attendait — un fiacre sans livrée, discret, aux rideaux tirés. Camille regarda la silhouette s'y engouffrer, puis disparaître dans la circulation.
Camille resta longtemps à la table. L'écrin était lourd dans son réticule. L'enveloppe de cinq mille francs sous son corsage. La perle unique roulait toujours dans la poche de sa jupe.
Dehors, la pluie commençait à se calmer. Un rayon de soleil hésitant perçait les nuages, allumant la Seine d'une lumière argentée. Camille posa son menton sur sa main et regarda l'eau couler.
Elle n'était plus l'actrice qu'on applaudissait pour ses larmes. Elle était une femme qui portait les secrets d'autres vies, qui transportait la fortune d'une inconnue à travers un pays qui venait de trembler sous les révélations du journal de Julien.
Elle pensa à son frère Lucien, quelque part en chemin, à l'abri. À Julien, qui avait promis une question. À ce qu'elle ferait de ce médaillon, de cet argent, de cette perle.
La serveuse vint débarrasser la tasse de la Baronne. Camille se leva, ajusta son chapeau — un vieux chapeau de paille qu'elle avait retapé avec des rubans neufs — et sortit dans le Paris lavé. Elle ne savait pas encore où elle irait, mais pour la première fois depuis des semaines, la route lui paraissait claire.
Elle marcha vers le pont. Un fiacre passa, elle héla le cocher sans même regarder où elle allait. Elle donnerait une adresse quand elle l'aurait trouvée.
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