Le Rideau Doré
Lire le chapitre 29: A New Offer
La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant Paris dans cette luminosité grise et argentée qui précède l'aube. Camille était assise près de la fenêtre du bureau de Julien, les doigts encore tachés d'encre, la transcription du phonographe étalée devant elle comme une carte de trésor. Elle n'avait pas dormi.
Julien entra sans frapper, deux tasses de café fumant dans les mains. Il en déposa une devant elle et s'assit en face, le col de sa chemise ouvert, les cheveux en désordre. Il avait l'air d'un homme qui n'avait pas dormi non plus.
— Tu as lu les journaux de ce matin ? demanda-t-il.
— Je n'ai pas osé.
— Le *Figaro* parle de toi. Enfin, pas de toi précisément. De « l'actrice masquée ». Ils disent que tu dansais avec Devereux juste avant sa chute.
Camille soupira. Elle n'avait pas de chez-elle, pas de contrat, pas de réputation. Et pourtant, pour la première fois depuis des semaines, elle se sentait légère. Le poids de la comédie était tombé de ses épaules.
Julien la regarda longuement. Il avait cette manière de la fixer qui la mettait mal à l'aise, comme s'il lisait les phrases qu'elle n'écrivait pas.
— J'ai une proposition à te faire, finit-il par dire.
— Une question, plutôt ? Tu me dois une question, si je me souviens bien.
Il sourit, mais le sourire ne monta pas jusqu'à ses yeux.
— Une question, oui. Mais d'abord, la proposition.
Camille croisa les bras. Elle avait appris à se méfier des propositions des hommes. Elles commençaient toutes par des compliments et finissaient par des conditions.
— Je t'écoute.
— Mon rédacteur en chef a été impressionné par ton travail sur l'affaire Devereux. La façon dont tu as mené la baronne, dont tu as manœuvré dans les salons... Il pense que tu as un talent que la scène n'exploite pas.
— Je suis actrice, Julien. Pas écrivaine.
— Tu as écrit cette lettre à Lucien. Tu as transcrit le phonographe. Et hier soir, tu as dicté à mon rédacteur une note sur les coulisses du théâtre qui a fait rire toute la salle de rédaction.
Camille sentit ses joues chauffer. Elle avait cru que c'était une simple conversation informelle, pas un entretien d'embauche.
— Je te propose une chronique, dit-il. « Les dessous de la scène ». Une chronique hebdomadaire sur le théâtre, les arts, la société. De l'intérieur. Tu connais ce monde mieux que n'importe quel journaliste attitré.
— Et que voudrait-on que je dise ? Que je révèle les secrets de mes anciens camarades ?
— Non. Que tu racontes la vérité sur ce que tu as vu. La beauté du spectacle et la misère des coulisses. Le faste des salons et la dette qui le finance.
Le silence s'étira entre eux comme un fil de soie. Camille songea à sa loge minuscule au Théâtre des Variétés, aux costumes qu'elle devait recoudre elle-même, aux directeurs qui la payaient en promesses. Elle songea aussi à la scène, au trac qui précédait chaque lever de rideau, à ce moment où elle devenait quelqu'un d'autre et que le monde entier s'effaçait.
— Je ne suis pas certaine de savoir écrire, dit-elle enfin.
— Tu sais raconter. C'est la même chose, mais en mieux.
Elle détourna le regard, vers la fenêtre. Les toits de Paris luisaient sous le petit matin. Quelque part là-bas, le Baron croupissait dans une cellule de la Conciergerie. Devereux aussi. Et elle, Camille Moreau, ancienne actrice sans engagement, ancienne protégée d'un baron escroc, était assise dans le bureau d'un journaliste qui lui offrait une plume au lieu d'un anneau.
C'était une drôle de demande en mariage, après tout.
— J'ai besoin de comprendre quelque chose, dit-elle en se retournant vers lui. Pourquoi moi ? Tu connais des dizaines de critiques rongés par l'ambition qui écriraient cette chronique pour une poignée de francs.
Julien se pencha en avant, les coudes sur les genoux.
— Parce qu'ils n'ont pas dansé avec Devereux dans un salon bleu pendant que le Baron les attendait avec un pistolet. Parce qu'ils n'ont pas gardé leur sang-froid quand leur carrière s'effondrait. Parce qu'ils n'ont peut-être pas... enfin.
Il marqua une pause.
— Parce qu'ils ne me font pas voir le monde autrement.
Camille sentit son cœur battre plus vite. Elle ne savait pas si elle avait envie de l'embrasser ou de s'enfuir. Peut-être les deux.
— Et ta question ? demanda-t-elle pour se donner une contenance.
— Ma question attendra que tu aies répondu à ma proposition.
— C'est du chantage.
— C'est de la négociation. Nous sommes à Paris, mademoiselle Moreau. Tout est négociable.
Elle rit, malgré elle. C'était le premier rire sincère depuis des jours. Il la surprit elle-même.
— Très bien, dit-elle. Donne-moi du papier. Je vais écrire ma première chronique. Sur ce que j'ai vu au bal de la Duchesse. Mais sans nommer ceux qui n'ont pas à l'être.
Julien tira une feuille de son tiroir et la posa devant elle, avec un porte-plume et un encrier.
— Raconte-moi le spectacle, dit-il. Pas le scandale. Le spectacle.
Camille prit le porte-plume. Ses doigts tremblaient légèrement, mais elle commença à écrire. Les mots vinrent d'eux-mêmes, comme s'ils avaient attendu derrière un rideau pendant toutes ses années de comédie.
Elle décrivit la salle de bal, les lustres de cristal, les masques de velours ; elle décrivit la manière dont les valets portaient les plateaux d'argent sans jamais croiser le regard des invités ; elle décrivit le silence qui tombait quand la musique s'arrêtait, cet instant où les masques semblaient devenir plus réels que les visages. Et elle terminait par une question : « Qui, parmi nous, n'a jamais porté de masque ? »
Quand elle posa la plume, le soleil était haut dans le ciel. Julien avait lu par-dessus son épaule, sans un mot.
— C'est plus que ce que j'aurais pu écrire, dit-il enfin. Tu as une voix, Camille.
— J'ai surtout une peur bleue de ce que ton rédacteur va en dire.
— Il va la publier. Et les lecteurs vont vouloir la semaine suivante.
Camille relut sa prose, puis saisit la liasse de billets dans sa poche. Cinq mille francs. Le don de la Baronne. Elle n'y avait pas touché.
Une pensée traversa son esprit, rapide et claire comme l'éclair. Cette argent avait été donné avec condescendance, presque comme un pourboire. Mais si elle pouvait gagner sa vie avec sa plume, elle n'aurait pas besoin de danser pour vivre. Plus jamais.
— Julien, dit-elle doucement. Je vais à Caen. Pour porter les documents à Élise, comme je l'ai promis à la Baronne. Quand je reviendrai, je prendrai la chronique.
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
— Pourquoi me préviens-tu ? demanda-t-il enfin.
— Parce que si je disparais, tu sauras où chercher.
Il la regarda longuement, quelque chose de grave et de tendre dans les yeux.
— J'aurais préféré t'accompagner.
— Tu as ta propre croisade, ici-même.
— Et j'ai peur que la mienne ne signifie rien sans toi pour la raconter.
Camille ramassa la liasse de billets, la rangea dans son réticule. Elle se leva, prit son manteau, et se dirigea vers la porte. Puis elle se retourna.
— Ma réponse à ta question, dit-elle. Quand tu la poseras enfin... elle dépendra de ce que tu auras fait entre-temps.
Elle sortit dans l'aube parisienne, la plume encore chaude dans sa main, la promesse d'une vie nouvelle devant elle. Elle ne savait pas ce qui l'attendait à Caen. Mais pour la première fois depuis longtemps, elle avançait sans se retourner.
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