Le Rideau Doré
Lire le chapitre 30: The Brother's Arrival
Le bruit de la pluie contre les vitres de l’appartement était presque un rythme familier, un battement de tambour qui accompagnait la tension de Camille depuis son retour de Caen. Elle avait trouvé Élise, remis les documents, embrassé la jeune fille dont les yeux rappelaient ceux d’Isabelle — et puis elle était revenue à Paris, légère, presque libre, avec cinq mille francs dans le tiroir de sa commode et une colonne à écrire.
Mais ce soir, la pluie s’accompagnait d’autre chose. Un coup à la porte, d’abord timide, puis plus pressant. Camille déposa sa plume, jeta un coup d’œil au miroir — elle portait encore sa robe de ville, simple mais correcte — et ouvrit.
Lucien se tenait là, le col de son manteau relevé, l’eau ruisselant de ses cheveux bruns et de sa moustache mal taillée. Il avait maigri depuis leur dernière rencontre, son regard fuyant fiché dans le sol.
— Camille… je n’avais nulle part où aller.
Elle recula d’un pas, laissant entrer le froid et l’humidité, puis l’odeur d’alcool et de détresse qui collait à son frère comme un second vêtement. Il la suivit pardans le petit salon, laissant une empreinte mouillée sur le parquet, ses yeux balayant la pièce avec une avidité gênée — cherchant quelque chose à vendre, sans doute, ou à juger.
— Tu as lu le journal ? demanda-t-elle en refermant la porte.
— Le scandale ! Bien sûr que je l’ai lu. Tout Paris n’en parle que de ça. Le Baron, le Sénateur… et ma sœur au milieu de tout cela, invisible. J’ai su tout de suite que c’était toi. J’ai entendu ta voix entre les lignes.
Il s’assit sans y être invité, s’affaissant sur la chaise comme un pantin dont on aurait coupé les fils. Camille resta debout, bras croisés.
— Pourquoi es-tu là, Lucien ?
— Mes créanciers. Ils ont appris que j’avais des liens avec… enfin, ils ont cru que ton succès au journal valait mieux que mes promesses. Et puis il y avait les dettes de jeu, celles que j’espérais payer avec l’argent du Baron — mais le Baron est en prison, et les lettres que je lui ai envoyées restent sans réponse.
Camille ferma les yeux un instant. Bien sûr. Le Baron. Lucien avait déjà emprunté à cet homme avant, des sommes modiques, des promesses jamais tenues. Et maintenant que le château de cartes s’était effondré, les débris retombaient sur les épaules de son frère.
— Combien ?
— Trois mille deux cents francs. Peut-être un peu plus, s’ils ont ajouté les intérêts depuis que j’ai traversé la Seine.
Elle ouvrit les yeux, le regarda. Il était assis là, son visage juvénile marqué par les nuits blanches et les mensonges cumulés, et pourtant il avait encore cet air d’innocence que les petits garçons gardent longtemps quand on les gâte trop. Camille sentit la colère monter — mais aussi cette vieille tendresse qui la trahissait toujours.
— Je vais t’aider, dit-elle lentement. Mais pas comme avant, Lucien. Plus d’oncle à qui on demande la charité en pleurant. Plus de promesses que tu oublies une fois la poche pleine. Si je te sors de là, tu travailleras. Tu rembourseras.
Il releva la tête, une lueur d’espoir mêlée d’incrédulité dans les yeux.
— Travailler ? Mais je n’ai aucun métier. Tu le sais bien.
— Tu sais lire, écrire, compter. Maman t’a toujours payé des précepteurs que tu n’écoutais pas, mais les connaissances sont là. Mon directeur de journal cherche un correcteur pour les éditions du soir. Je peux lui parler.
Lucien la regarda, bouche entrouverte, le ridicule de sa situation semblant soudain l’atteindre.
— Correcteur ? Dans ta propre salle de presse ? On se moquera de moi.
— On se moquera beaucoup plus de toi en prison, crois-moi.
Le silence s’étira entre eux. Dehors, une voiture passa, les sabots des chevaux claquant contre les pavés mouillés. Camille laissa le bruit s’évanouir avant de continuer.
— Combien de temps as-tu avant que tes créanciers te fassent saisir ?
— Trois jours. Peut-être quatre, si je parviens à les convaincre que je ne fuis pas.
Camille s’approcha de la commode, ouvrit le tiroir du bas. Le lourd tissu de sa robe de bal — la verte, celle qu’elle avait portée à l’opéra avant le désastre de la soirée fauve — reposait là, pliée. En dessous, dans une boîte de bois qu’elle utilisait pour ses gants, elle savait ce qu’elle trouverait. Ses doigts touchèrent le métal froid du médaillon que la Baronne lui avait donné dans ce café, quelques siècles auparavant. Il renfermait le portrait d’Élise enfant, et derrière, une mèche de cheveux tissée dans une tresse dorée. Isabelle l’avait appelé « le seul trésor que je possède vraiment ».
Camille le sortit, le posa sur la paume de sa main. Il était lourd pour sa taille, ouvragé d’un motif de vigne se refermant sur une petite rose.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Lucien, curieux.
— Une mission qu’on m’a confiée. Mais cette mission-là peut attendre un peu.
Elle n’ajouta pas qu’elle avait déjà livré les documents à Caen, que ce médaillon était une relique sentimentale que la Baronne lui avait adressée pour garder, avant de disparaître. Isabelle voulait sûrement le retrouver plus tard, quelque part en Amérique, elle et sa fille retrouvant leur héritage. Mais Camille avait besoin d’argent comptant, immédiatement — et elle n’aurait jamais le cœur de toucher aux cinq mille francs de la Baronne, destinés à Élise, pour couvrir les dettes de jeu de son frère.
— Attends-moi ici, dit-elle en prenant son manteau. Ne bouge pas. Ne touche à rien.
Elle sortit sous la pluie, trois rues plus loin, jusqu’au mont-de-piété qu’elle connaissait depuis ses années de misère — ce bâtiment étroit bordant le passage du Commerce, où elle avait autrefois déposé les boucles d’oreilles de sa mère avant de pouvoir les racheter. Le prêteur, un vieil homme au teint jaune nommé Marcel, la connaissait bien.
— Mademoiselle Moreau ! Vous revenez pour vos boucles ?
— Non, Marcel. Pour autre chose.
Elle posa le médaillon sur le comptoir massif, où la lumière faible du quinquet faisait briller l’or. Marcel l’examina avec soin, retournant l’objet entre ses doigts épais, ouvrant le fermoir avec une rapidité experte.
— Beau travail. Du bon or dix-huit carats, le motif ciselé à la main. Portrait de famille ? — Il leva le regard vers elle. — Je vous en donne mille deux cents.
— Il en vaut trois fois plus.
— Il vaut ce que l’acheteur est prêt à payer, et je n’ai pas d’acheteur pour un médaillon de femme. Mille cinq cents, et vous me réglez les six francs de frais de dépôt d’avance.
Camille déglutit. Mille cinq cents francs — à peine la moitié de la dette de Lucien. Elle avait quelques économies, les restes de ses cachets de théâtre avant son licenciement, un peu de ce que Julien lui avait donné pour ses articles. Peut-être deux cents francs, cinq cents tout au plus.
— Combien pour racheter ?
— Deux mille deux cents, si vous revenez avant la fin du mois. Deux mille cinq après cela. C’est le taux.
Elle ferma les yeux, entendit la voix de la Baronne lui dire — quelque part dans sa mémoire — « garde-le dans ta main, ce médaillon, et souviens-toi que tu as une alliée quelque part entre Paris et l’Atlantique ». Mais l’alliée était partie, peut-être déjà montée à bord d’un bateau, et Lucien était là, trempé et penaud, dans son salon.
Marcel poussa les pièces vers elle. Des pièces d’or et d’argent, le poids de la transaction compté rapidement. Camille les glissa dans son réticule sans les compter. Elle savait qu’elle n’aurait pas le courage de le faire ici.
Elle sortit du mont-de-piété, la pluie s’étant légèrement calmée, et prit le chemin du retour à pas précipités. La route était longue, les pavés glissants. Sa main serrait son réticule contre elle, comme si les pièces pourraient s’envoler.
Lucien l’attendait exactement là où elle l’avait laissé. Il s’était préparé un thé avec l’eau de la bouilloire, remarqua-t-elle, s’asseyant en face de lui, déposant le réticule sur la table.
— Voici de quoi rembourser la plupart de tes créanciers. Pour le reste, je parlerai à certains d’entre eux — je les connais, ils courent souvent après le théâtre Saint-Michel. Tu leur devras encore un mois, le temps de ton premier salaire.
Il la dévisagea, la gorge serrée.
— Tu as vendu quelque chose ? C’était à toi ? Tu n’as rien d’autre, Camille, tu m’avais dit que tu avais vécu avec presque rien pour ce journal.
— C’est un prêt, pas un don. Et tu le rembourseras à la personne qui me l’a confié, dès que notre affaire sera réglée. Une Baronne m’a donné ce médaillon en signe de confiance. Je viens de le mettre en gage pour payer tes dettes, et si je ne le rachète pas, je trahis cette confiance.
Lucien blêmit.
— Une Baronne ? Mais tu n’as pas… Camille, ce n’est pas à toi, ce bijou ?
— Elle me l’a confié, et je compte bien le rendre. Mais d’abord, tu remplis ta part de notre marché. Correcteur au journal de Julien. Tu commences lundi matin, à cinq heures. Et si tu recommences à jouer ou à boire, Lucien, je te jure que je ne te connais plus.
Il soutint son regard, cette fois avec une sincérité triste qui ressemblait presque à de l’honnêteté.
— C’est promis.
Camille avait envie de rire — la dernière fois qu’il avait dit cela, il avait disparu trois semaines avec l’argent de leur mère. Mais elle laissa la promesse flotter entre eux, car c’était tout ce qu’il avait à offrir.
Ce n’est que lorsqu’elle se retrouva seule, après l’avoir installé dans la chambre de bonne au-dessus, qu’elle sortit de sa poche le petit objet rond qui lui restait. La perle unique qu’elle gardait depuis la nuit du bal — elle, cadeau dérobé aux mensonges du Baron, tombée dans son décolleté comme pour se moquer d’elle. Elle la fit tourner entre ses doigts, sentant le froid de la nacre contre sa peau chaude.
Cinq mille francs dans le tiroir, des économies maigres, une perle sans monture et une dette morale envers une Baronne en exil.
« L’indépendance », murmura-t-elle pour elle-même, « a un prix. Il est temps que j’apprenne à le payer. »
Demain, elle irait voir Julien — pas seulement pour la colonne, mais pour demander une avance sur ses premiers articles. Il lui avait proposé de quoi survivre, elle, autrefois ; elle refuserait, cette fois, en sachant qu’elle ne en avait plus les moyens.
La pluie cessa, et dans le silence de la petite pièce, Camille entendit les pas de Lucien au-dessus, se déplaçant de façon inquiète dans son étroite cellule. Un poids inattendu s’installait dans sa poitrine, lourd de tous les risques qu’elle venait de prendre pour un homme qui, jusqu’à présent, n’avait jamais tenu une seule de ses promesses.
Mais peut-être — et c’était là l’espoir fragile qui la soutenait — il n’était jamais trop tard pour apprendre. C’était ce qu’elle voulait croire, en tout cas, alors qu’elle rangeait la perle dans son réticule à côté des reçus du mont-de-piété, et fermait les yeux sur une nuit trop courte qui s’annonçait.
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