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Le Rideau Doré

Lire le chapitre 4: A Dangerous Question

La rue était presque déserte quand Camille sortit du jardin de l’hôtel particulier, et pourtant elle marcha comme si quelqu'un la suivait. Ses talons sur le pavé résonnaient trop fort à son goût. Elle serra le pli de la note du Baron dans son réticule — non, pas du Baron. De la Baronne. Il fallait qu'elle arrête de trembler.

— Vous avez l'air d'une chatte qui a vu un chien.

Camille sursauta. Adossé à la grille d'un immeuble voisin, Julien Lefèvre fumait une cigarette, le col de son manteau relevé contre le froid de la nuit. Il avait l'air parfaitement à sa place dans l'ombre, le visage à moitié éclairé par la flamme mourante de son tabac.

— Vous m'avez suivie ? demanda-t-elle, la voix plus âpre qu'elle ne l'aurait voulu.

— Je vous attendais. Nuance.

Elle fit mine de continuer son chemin. Il la rattrapa en deux enjambées, sans effort apparent.

— Le Baron vous a invitée à rester après le départ des invités ?

— Il m'a proposé de me faire raccompagner en voiture. J'ai refusé.

— Sage décision.

Camille s'arrêta net et se retourna vers lui. Dans la lumière du réverbère, le visage de Lefèvre était plus jeune qu'il n'y paraissait au théâtre — la trentaine tout au plus — mais ses yeux avaient cette acuité fatiguée de ceux qui regardent trop longtemps les autres vivre.

— Vous avez fouillé son bureau, dit-elle. Je vous ai vu entrer dans son cabinet.

Il ne nia pas. Il tira une dernière bouffée de sa cigarette, puis l'écrasa sous son talon avec un soin méticuleux.

— Le Baron de Villeroy est un homme intéressant, mademoiselle Moreau. Ses pairs du Faubourg ne jurent que par lui, il est reçu partout, et pourtant personne ne sait d'où vient exactement sa fortune. En moins de dix ans, il s'est hissé de la petite noblesse de province aux salons les plus fermés de Paris. Vous ne trouvez pas cela… rapide ?

— Je trouve que la rapidité n'est pas un crime.

— Non. Mais elle est parfois un indice.

Il sortit une liasse de papiers de sa poche intérieure, les déplia. Dans la pénombre, Camille distingua des colonnes de chiffres, des noms, des cachets.

— Les chemins de fer du Sud-Est, dit Lefèvre. C'est dans cette société que le Baron a investi la première moitié de ses capitaux, il y a six ans. Actions émises à trente pour cent de leur valeur nominale, dividendes mirobolants pendant trois ans, puis… effondrement. Complet. Le titre ne vaut plus rien aujourd'hui.

— Et donc ? Les affaires sont les affaires. Des gens perdent de l'argent.

— Des gens en perdent, oui. Mais le Baron n'en a pas perdu. Il a retiré l'essentiel de sa mise dix-huit mois avant la chute. Il a même racheté une partie des actions à un prix dérisoire, auprès d'un veuf qui avait tout investi. Pour le principe, disait-il. Pour la famille.

Camille eut un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid. Elle pensa aux deux actrices dont Lefèvre lui avait parlé à la soirée — celles que le Baron avait soutenues et qui ne se produisaient plus jamais sur scène.

— Pourquoi me dites-vous cela ? murmura-t-elle.

— Parce que vous étiez ce soir dans son salon, et que vous y retournerez probablement. Il vous a trouvée charmante. Il vous offrira sa protection, ses invitations, peut-être davantage. Et moi je vous offre une chance de savoir ce que vous acceptez vraiment.

Il replia ses papiers, les fit disparaître dans sa poche.

— Je ne vous demande pas d'espionner qui que ce soit. Je vous demande simplement d'ouvrir l'œil. Les gens qui trahissent la confiance des autres le font rarement une seule fois. Le Baron garde des documents dans son cabinet ; il croit les avoir bien cachés. S'il vous arrive d'y voir quelque chose d'étrange, je vous écouterai. C'est tout.

Camille croisa les bras. La colère montait dans sa poitrine, mêlée à quelque chose de plus trouble : la peur d'être vue comme un jouet que deux hommes se disputaient.

— Vous me prenez pour une espionne ? Je suis actrice, monsieur Lefèvre. Je joue des rôles sur scène, pas dans les salons des gens qui m'invitent.

— Je ne vous prends pour rien du tout. Je vous offre une protection. La même qu'on offrirait à une amie.

— Nous ne sommes pas amis. Nous nous sommes rencontrés ce soir pour la première fois.

Il sourit, un sourire sans joie qui ne touchait pas ses yeux.

— Nous sommes peut-être plus amis que vous ne le croyez. Prenez cette carte. Si un jour vous avez besoin de moi, ou si vous voyez quelque chose qui ne vous plaît pas, faites-le-moi savoir.

Une carte de visite passa de sa main à la sienne avec une dextérité qui sentait l'habitude. Le nom en petites capitales : JULIEN LEFÈVRE, Journaliste. Une adresse rue du Croissant.

Camille la tint un instant, puis la glissa dans son réticule, à côté du pli de la Baronne. Deux mains invisibles sur sa vie, pensa-t-elle. Deux portes qui s'ouvraient dans la même nuit.

— Je ne vous promets rien, dit-elle.

— Je ne vous demande pas de promettre. Je vous demande de réfléchir.

Il s'éloigna dans la nuit sans se retourner, laissant Camille seule sous le réverbère avec les deux feuilles de papier qui pesaient dans son sac comme des pierres.

Le retour à la petite chambre de la rue de la Fontaine fut plus long qu'il n'aurait dû être. Camille prit des rues détournées, non par peur d'être suivie, mais pour prolonger ce moment suspendu où rien n'était encore décidé. La fraîcheur du matin commençait à mordre l'air quand elle poussa enfin la porte de sa chambre.

La robe de Marguerite était sur le dossier de la chaise, splendide et muette, rappel silencieux de la dette qui la liait à sa voisine de palier. Camille n'avait pas un sou pour la faire nettoyer, encore moins pour la rendre dans l'état où on la lui avait prêtée.

Elle s'assit sur le bord du lit, tira le pli de son réticule. Le papier de la Baronne était fin, presque transparent, et seule l'encre bleue de l'écriture lui donnait une réalité. Camille relut pour la troisième fois les mots tracés d'une main qui tremblait un peu :

*Demain, trois heures. Entrez par la porte du jardin, celle qui donne sur la ruelle. Vous ne me devrez rien, je vous offre seulement une vérité que je ne peux plus garder. Mais ne dites rien au Baron. Il faut que ce soit entre vous et moi.*

Camille ferma les yeux. Elle revit le salon doré, le portrait de la jeune fille, les larmes que la Baronne avait réfrénées en parlant de sa fille Élise, morte seize ans plus tôt. Elle revit aussi le visage de Lefèvre, la certitude froide dans sa voix quand il avait parlé des chemins de fer.

Cette maison était un théâtre plus grand que le sien. Et on lui demandait de choisir son rôle.

Elle se leva, s'approcha de la petite table où elle rangeait ses affaires, et vida son réticule. La carte de Lefèvre tomba sur le bois avec un bruit sec. Le pli de la Baronne suivit. Elle les regarda tous deux un long moment, côte à côte, comme deux adversaires avant le lever de rideau.

C'est alors que ses doigts heurtèrent quelque chose qu'elle ne reconnut pas. Au fond du réticule, un papier plus épais, plié en quatre, qu'elle ne se souvenait pas d'y avoir mis.

Elle le déplia lentement. Une écriture serrée, masculine, sur du papier à en-tête du Baron de Villeroy. Impossible de savoir quand elle l'avait glissé là. Peut-être pendant qu'elle s'entretenait avec la Baronne, où un domestique la frôlait dans les corridors. Peut-être une de ces mains attentives qui servaient le champagne avec tant de précision.

Quatre lignes seulement, mais elles suffirent à faire battre plus vite son cœur :

*Demain à cinq heures, il sera en réunion dans le fumoir. Le cabinet sera vide. Le document est dans le tiroir central du bureau, sous les papiers de la Compagnie du Rhône. Mademoiselle Moreau, je vous demande ce service parce que je sais que vous êtes la seule personne dans cette maison à qui je puisse faire confiance. Pour l'amour d'Élise.*

Camille resta immobile, le papier tremblant entre ses doigts.

Le rendez-vous de la Baronne était à trois heures. Les instructions de ce billet anonyme — qui prétendait parler au nom d'Élise, qui connaissait les rendez-vous du Baron, qui désignait un document précis dans un tiroir précis — menaient à cinq heures, au même endroit.

Elle n'y comprenait rien. La Baronne voulait lui parler à trois heures, et quelqu'un d'autre dans cette maison — le Baron lui-même, peut-être, ou une âme qui se faisait passer pour lui — voulait qu'elle ouvre son cabinet à cinq heures.

Deux rendez-vous. Deux demandes de secret.

Deux portes.

Camille se tourna vers la fenêtre. Le ciel pâlissait au-dessus des toits de Paris. Dans quelques heures, elle devrait rendre la robe de Marguerite ou trouver un moyen de la payer. Dans quelques heures, elle devrait traverser la ville jusqu'à la porte du jardin. Et ce soir, si elle osait, elle devrait ouvrir un tiroir qui ne lui appartenait pas.

Elle rangea les deux papiers sous sa paillasse, éteignit la bougie, et s'allongea tout habillée sur le lit. Mais elle ne dormit pas.

Elle compta les heures jusqu'à trois.