Le Rideau Doré
Lire le chapitre 31: The Locket's Price
La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant les rues de Paris luisantes d'humidité. Camille marcha rapidement vers le mont-de-piété de Marcel, rue des Blancs-Manteaux, les semelles de ses bottines claquant contre le pavé. Dans sa poche, le récépissé du prêt pesait comme une pierre.
Elle avait passé une nuit blanche à compter et recomposer. Les cinq mille francs de la Baronne reposaient toujours dans son tiroir, intacts, mais elle ne pouvait se résoudre à y toucher. Cet argent n'était pas à elle. C'était l'héritage d'Élise, la somme qui devait permettre à la jeune fille de traverser l'océan. Le voler, même temporairement, même pour sauver le médaillon de sa mère, serait une trahison pire que celle du Baron.
Elle poussa la porte du mont-de-piété. L'odeur de renfermé et de vieux papiers la saisit à la gorge. Marcel, un homme au visage rond et aux doigts tachés d'encre, la reconnut immédiatement.
— Mademoiselle Moreau. Déjà de retour ?
— Je viens pour racheter le médaillon.
Marcel sortit un registre épais et l'ouvrit avec lenteur. Il passa un doigt sur les lignes, prenant son temps, savourant visiblement le petit pouvoir qu'il détenait.
— Le médaillon d'or avec le portrait de la petite fille. Le prêt consenti était de 2 200 francs, pour une durée d'un mois.
— Je le sais. Voici la somme.
Camille posa sur le comptoir les billets qu'elle avait réunis en toute hâte. Marcel les compta, puis secoua la tête avec un claquement de langue.
— Il y a les intérêts, mademoiselle. Huit pour cent par mois, plus les frais de garde et d'assurance.
— Les intérêts ? Déjà ?
— La loi est la loi. Le prêt a été consenti il y a dix jours. Les intérêts courent dès le premier jour.
Camille sentit sa mâchoire se serrer. Elle n'avait pas prévu cela. Elle avait rassemblé 2 200 francs en vendant sa montre en argent, cadeau de son père, sa broche en cornaline, et deux robes qu'elle n'aurait plus l'occasion de porter – du moins, l'espérait-elle. Il lui restait juste de quoi payer son loyer pour le mois.
— Combien ? demanda-t-elle d'une voix qu'elle voulait ferme.
Marcel tambourina sur le comptoir, les yeux plissés. Il savait qu'il la tenait. C'était un métier, cela, flairer la détresse, la transformer en petit bénéfice.
— Cinquante-huit francs et quelques centimes. Disons soixante, pour arrondir.
— Soixante francs pour dix jours de garde ?
— Le médaillon est en or massif, mademoiselle. Il occupe de la place dans mon coffre. Et il y a les frais d'enregistrement, le timbre fiscal, la main-d'œuvre...
Camille ferma les yeux une seconde. Elle n'avait pas soixante francs. Elle avait douze francs dans sa poche, et rien d'autre à vendre qu'elle ne regretterait pas amèrement.
— Je n'ai pas cette somme aujourd'hui, dit-elle. Mais je reviendrai avant la fin du mois.
Marcel haussa les épaules avec une indifférence feinte.
— Bien sûr. Mais le taux d'intérêt continue de courir. Et si le délai expire sans paiement complet, le médaillon sera mis aux enchères. Vous serez alors libre de vous porter acquéreuse, bien sûr, si personne n'enchérit plus haut que vous.
Il la regarda, une lueur de malice dans l'œil.
— C'est un joli bijou. Je connais des gens qui l'aimeraient beaucoup. Avec un portrait d'enfant comme celui-là, certaines maisons de vente l'auraient vite fait disparaître dans des collections privées. À Paris, on n'est jamais à court d'amateurs de belles choses.
La menace à peine voilée fit monter en Camille une colère sourde. Mais elle savait que céder à l'émotion ne servirait à rien. Elle rassembla ses douze francs, les jeta sur le comptoir.
— Je vous prie d'accepter cette avance sur les intérêts. Je reviendrai dans dix jours avec le reste.
Marcel prit les billets, les compta, les fit disparaître dans son tiroir avec un hochement de tête satisfait.
— Dix jours, mademoiselle. Pas un de plus. Le médaillon vous attendra encore. Après cela, je ne réponds plus de rien.
Elle sortit dans la rue, le cœur battant. Dix jours. Dix jours pour trouver soixante francs, en plus des 2 200 qu'elle avait déjà réunis. Et son loyer à payer à la fin du mois. Et Lucien qui commençait son premier jour de travail ce matin, dont il fallait espérer qu'il tienne parole.
Le journal de Julien était à deux rues de là. Elle y courut presque.
La salle de rédaction bourdonnait d'activité. Depuis l'affaire Devereux, le tirage avait doublé, et la nouvelle équipe de journalistes que Julien avait embauchée s'affairait dans un désordre productif. Julien était à son bureau, la tête penchée sur un article, des mèches brunes lui tombant sur le front.
Elle frappa à la porte ouverte. Il leva les yeux, et son visage s'éclaira.
— Camille. Je ne vous attendais pas si tôt.
— J'ai besoin de vous parler. De la chronique.
Il posa son stylo et fit un geste vers la chaise en face de lui. Elle s'assit, cherchant ses mots. Comment demander un paiement anticipé sans avoir encore livré une seule ligne ? Elle avait écrit un premier texte sur les comédies de boulevard, qu'elle avait laissé chez elle, n'osant pas encore le soumettre.
— J'ai accepté votre offre, dit-elle finalement. Mais il y a une condition.
— Laquelle ?
— Un à-valoir. J'ai besoin d'une avance sur mes premières chroniques.
Julien la regarda avec attention. Il ne posa pas de question. C'était peut-être cela, pensa-t-elle, qui la touchait le plus chez lui : il savait lire dans ce qu'elle ne disait pas.
— J'avais prévu de vous payer à la publication de chaque article, dit-il. C'est l'usage dans cette maison. Mais je peux faire une exception. Combien vous faut-il ?
— Soixante francs. Et des travaux à domicile.
Il haussa un sourcil.
— Soixante francs. C'est peu pour une avance.
— Les travaux également ont un prix. Mes jupons, mes chemisiers. Je connais des couturières qui se feront une joie de les reprendre.
Julien ouvrit le tiroir de son bureau, en sortit un carnet de chèques et rédigea un bon au nom de Camille Moreau. Il le lui tendit sans une hésitation.
— Soixante francs, dit-il. Payables contre vos deux premières chroniques. Et si elles sont bonnes, nous parlerons d'augmentation.
Camille prit le papier, le plia avec soin, le rangea dans son réticule. Elle se leva, puis hésita sur le seuil.
— Vous ne me demandez pas pourquoi j'ai besoin de cet argent ?
— Vous me le direz quand vous voudrez. J'attends vos articles pour lundi.
Il retourna à son travail, mais il y avait quelque chose de doux dans sa manière de la laisser partir. Une confiance dont elle ne savait que faire.
De retour dans sa chambre, elle s'assit à sa petite table près de la fenêtre. Le soleil d'automne filtrait à travers les rideaux élimés. Elle sortit la plume, l'encre, et le papier qu'elle avait réservé pour le courrier à Lucien – oublié, celui-là, dans l'urgence d'hier.
Elle écrivit d'abord sa première chronique. Soldes de l'âme, titre — non. Elle effaça, recommença. Elle parla des spectacles de boulevard, des acteurs qu'elle connaissait, des salles combles et des salles vides, des rêves qui s'éteignaient à la fin du troisième acte. Cela coula de sa plume avec une facilité qu'elle n'avait pas soupçonnée. Elle fit ensuite une deuxième, plus personnelle : une soirée passée dans les coulisses d'un petit théâtre, la misère et la grâce mêlées.
Quand elle eut terminé, il était presque cinq heures. Elle se relut, corrigea, recopia. Puis elle compta l'argent dans son réticule : le récépissé des vendeuses, ce qui lui restait du prêt de Marcel — non, les 2 200 francs étaient déjà rendus, il ne lui restait que les douze francs d'avance qu'il avait pris. Reprocher mentalement, elle laissa cela, et calcula : il lui restait soixante francs pour le loyer, et il faudrait quinze francs de nourriture pour elle et Lucien d'ici la fin du mois.
Elle garda le chèque de Julien dans sa poche, comme un morceau de lumière.
Elle pensa à ce qu'elle avait vendu aujourd'hui : la montre de son père, la broche de cornaline. Elle regrettait l'une plus que l'autre. La montre battait encore, à présent, au gousset d'un inconnu.
Puis elle pensa au médaillon de la Baronne, au visage d'Élise peint sur l'ivoire. À cet argent que la Baronne lui avait confié. Elle avait eu raison de ne pas y toucher. Mais le lundi, quand elle remettrait ses chroniques à Julien, elle serait libre. L'article paierait la dette de Lucien. Et la piste vers Caen — et le médaillon — resterait ouverte.
Elle rangea le chèque, se leva et sortit pour porter ses articles à la rédaction.
Devant la porte, elle s'arrêta net. Sur le pas de l'immeuble, adossé au mur, un homme fumait une cigarette. Il portait un pardessus gris et un chapeau melon. Il ne regardait pas vers elle, mais il n'avait pas l'air d'attendre quelqu'un.
Il avait l'air de surveiller.
Camille ralentit, fit semblant de vérifier ses lacets, observa l'inconnu du coin de l'œil. Il ne bougeait pas. Elle recula d'un pas, puis rentra dans l'ombre de l'entrée. Derrière elle, dans la cage d'escalier, une porte claqua. Le bruit lui fit battre le cœur.
Paris était plein de surveillants, se dit-elle. Mais depuis l'affaire Devereux, elle ne savait plus au nom de qui ils surveillaient.
Elle attendit un long moment dans l'embrasure, puis ressortit par la cour arrière, son chèque au chaud, ses articles sous le bras — et cria dans sa tête les questions de Clovis et de douze jours qui avaient changé son avenir.
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