Le Rideau Doré
Lire le chapitre 32: The Debt Repaid
Le réveil sonna à cinq heures moins le quart, comme chaque matin depuis trois jours. Camille ouvrit les yeux dans la pénombre de sa chambre, le froid de novembre mordant ses épaules découvertes, et resta un instant immobile, à écouter le silence de l'immeuble avant que la ville ne s'éveille.
Elle avait écrit la nuit dernière. Une chronique sur les coulisses du Théâtre des Variétés, ses plâtres dorés et ses mœurs usées, qu'elle avait intitulée « Derrière le rideau ». Trois feuillets serrés, encore tièdes de l'encre, attendant d'être recopiés au propre. L'avance de Julien couvrait déjà la moitié de la dette de Lucien. Il restait deux cent vingt francs.
Elle se leva sans bruit, enfila sa robe la plus chaude, celle en laine brune rapiécée sous les bras, et sortit dans le couloir glacial. La lumière du réverbère éclairait la rue encore vide. Elle tourna vers le passage des Prêtres, où les premières charrettes de maraîchers grinçaient sur les pavés. Le mont-de-piété n'ouvrait qu'à huit heures, mais elle voulait être la première.
Sur le pont, elle s'arrêta. Le fleuve était bas, couleur de plomb. Une péniche passait chargée de tonneaux, une femme sur le pont qui tirait sur un cordage. Camille regarda l'eau, puis la poche de sa jupe où reposait la perle unique, dans un mouchoir. Elle ne savait pas pourquoi elle gardait cette perle, sinon que Lucien ressemblait parfois à ce coquillage – une spirale fermée, dont le ressort lui échappait.
Elle dépassa le pont et continua.
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Au mont-de-piété, le guichetier la reconnut aussitôt – un quinquagénaire à moustache grise, Cyrille, qu'elle appelait « Monsieur le Comptable » par amusement triste.
— Mademoiselle Moreau. Vous montez vos effets ?
— Je rachète, répondit-elle, posant trois feuillets sur le comptoir de zinc. La chronique de cette semaine. Le journal m'a payé d'avance deux colonnes, dont celle-ci. La seconde arrive lundi. Je vous dois encore deux cent dix francs, après les intérêts.
Il prit les feuillets, les soupesa. Il savait lire les journaux – tout le monde lisait les journaux depuis l'affaire Devereux. Le nom du Baron Garnier, oublié, flottait encore dans les pages.
— Vous écrivez, maintenant ? Je croyais que vous jouiez.
— Je fais les deux. Le théâtre n'a plus besoin de moi. Le journal, si.
Il pinça les lèvres, tourna les pages, regarda la signature – *C.M.* – puis le montant de la dette sur son registre.
— Deux cent dix. Vous avez l'argent ?
Elle sortit de sa poche une bourse de cuir usé : le reste de l'avance de Julien, moins son pain et son lait des trois derniers jours. Cent dix francs en pièces d'argent. Elle ajouta les dix francs qu'elle avait gagnés en cousant pour la concierge.
— Cent vingt. Il m'en manque quatre-vingt-dix.
Le guichetier l'examina. Ce n'était pas de la cruauté, chez lui, juste une méfiance de métier : il avait vu trop de mains trembler sur ce comptoir, trop de promesses s'évaporer.
— Le délai expire mercredi. Ensuite, le médaillon passe à l'encan dans la salle des ventes.
— Je sais. Je paierai lundi. J'ai une autre colonne qui paraît.
— Une promesse n'est pas une monnaie.
— Mercredi, alors, dit-elle. Avant l'ouverture. J'aurai tout.
Elle rempocha la bourse, prit les feuillets, lui rendit son regard. Il haussa les épaules.
— Vous avez encore une semaine. Mais si vous ne revenez pas, je ne vous garderai pas l'objet. Vous connaissez la règle.
Elle sortit dans la rue, et le froid lui cingla le visage comme un avertissement. Quatre-vingt-dix francs. Elle les aurait – par son travail, par sa plume, pas par la charité de Julien, pas par la bourse de la baronne.
En revenant, elle passa devant l'imprimerie du *Gaulois*. Les fenêtres du sous-sol étaient éclairées. Un roulement de presse – un battement lourd, régulier, qui semblait venir des entrailles de la ville. Elle s'arrêta. Il était six heures et demie.
Elle descendit trois marches, poussa la porte de l'atelier. L'air sentait l'encre chaude et le papier, un parfum de travail qui lui serra bizarrement la gorge.
Lucien était là. Il se tenait devant un pupitre incliné, une épreuve devant lui, un crayon à la main. Il était courbé, les cheveux en désordre, les traits tirés, mais il corrigeait. Une ligne, puis une autre, d'un geste lent.
Le contremaître, un colosse aux bras tachés jusqu'au coude, la vit.
— Vous cherchez quelqu'un, mademoiselle ?
— Je cherche mon frère, répondit-elle. Il est bien là.
Le colosse suivit son regard, ricana.
— L'apprenti ? Il est arrivé à l'heure. Ça m'étonne encore. On verra demain.
Camille s'approcha de Lucien sans bruit. Il ne l'entendit pas tout de suite, tant il était concentré. Puis il leva les yeux et sursauta.
— Camille ? Tu es là ?
— Je passais. Tu travailles.
— J'ai commencé à cinq heures. Deux pages déjà. Le correcteur à côté est malade, alors je fais sa part.
Il prononçait ces mots avec une fierté maladroite, comme un enfant qui apprend un nouveau mot. Camille regarda ses mains – tachées d'encre, les ongles noirs, mais carrés, posés sur le papier avec assurance.
— Le patron dit que je peux monter en salle de composition après deux mois si je continue. C'est mieux payé. À l'heure.
— Lucien…
— Je sais, je sais. Le loyer, le reste. J'ai un billet d'échéance lundi prochain, quatre-vingt-dix francs, pour les autres dettes. Ceux qui sont venus la nuit. Je les paierai.
Il se tut, regarda la page, et ajouta, sans la regarder :
— Tu as dû donner le médaillon de la baronne.
Camille sentit quelque chose se serrer en elle – il n'aurait pas dû savoir, et pourtant il l'avait deviné sans qu'elle le lui dise.
— Je le rachète. Mercredi.
— Avec quoi ?
— Avec ma plume. Et tes quatre-vingt-dix francs, ajouta-t-elle en soutenant son regard.
Il resta un long moment sans répondre. Puis il sortit un billet de sa poche – froissé, plié en quatre – et le lui tendit.
— C'est mon salaire de cette semaine. Le contremaître a payé d'avance, quand je lui ai dit que j'avais des dettes urgentes. Quatre-vingt-dix francs. Prends-les.
Camille ne bougea pas.
— Je ne vais pas…
— Tu m'as sauvé la vie, tu as donné un bijou qui n'était pas à toi, pour une dette qui était mienne. C'est ma dette. Je la paie.
Il y avait, dans sa voix, un ton qu'elle n'avait jamais entendu chez lui – pas la supplication de l'enfant gâté, pas le désespoir du joueur acculé, mais une fermeté tranquille.
Elle prit le billet.
— Tu passes au mont-de-piété avec moi mercredi. Je ne veux pas le transporter seule.
— D'accord.
Elle resta sur le pas de la porte, regarda son frère se pencher sur son épreuve, la pointe de son crayon courant sur le papier. Puis elle remonta dans la rue, et les réverbères s'éteignaient un à un, laissant la ville dans la lumière grise du matin. Le billet était dans sa poche, contre son cœur.
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À huit heures, elle était de nouveau devant le mont-de-piété. Cette fois, elle avait tout : les deux cent vingt francs, l'intérêt, et la pièce de cinq francs pour le timbre de quittance. Cyrille compta, vérifia, hocha la tête.
— Eh bien, mademoiselle. Vous tenez parole.
Il disparut un long moment dans les profondeurs de l'établissement, puis revint avec un carton à couvercle. Il l'ouvrit sur le comptoir : le médaillon d'or reposait dans son écrin de velours bleu, le liseré ciselé dessinant une couronne absurde, la boiserie délicate, gravée à l'intérieur du nom de la baronne Isabelle.
Camille posa sa main dessus. C'était encore froid de l'armoire de fer, mais le contact de l'or lui parut chaud, comme si l'objet l'attendait.
— Merci.
Elle sortit dans la rue, tenant l'écrin contre son poitrail, marchant sans précipitation vers le fleuve. Rue de la Monnaie, passage du Pont-Neuf, quais. À chaque pas, elle sentait le poids de l'objet, le billet dans sa poche, l'encre encore sur ses doigts – tout son héritage de papier, d'or et de travail.
Elle franchit le seuil de son immeuble et monta l'escalier. Dans sa chambre, elle posa l'écrin sur la table près de la fenêtre, ouvrit le tiroir où reposaient les cinq mille francs de la baronne, intacts, et le cadre du médaillon maintenant vide – elle n'y avait jamais remis la photographie d'Élise, par discrétion.
Elle regarda l'argent, le médaillon, ses doigts tachés d'encre.
Pour la première fois depuis son départ de la rue de Rivoli, depuis la nuit où Julien était entré dans sa loge avec son carnet en cuir, elle n'était pas endettée. Pas au théâtre, pas au mont-de-piété, pas aux usuriers de son frère. Son travail payait son pain, et ce qu'elle possédait – le médaillon, les francs – lui appartenait, à elle.
Un frisson la traversa, qui n'était pas de froid. Elle rit, un petit rire étranglé, toute seule dans sa chambre.
— Camille Moreau, dit-elle à voix haute. Solvable.
Elle regarda par la fenêtre. La rue était calme. Mais elle vit – au coin, près de la boutique du cordonnier – un homme en manteau gris, immobile, les mains dans les poches, le col relevé. Il ne regardait pas sa fenêtre. Il regardait la porte de l'immeuble.
Elle ne bougea pas. Son cœur cogna. L'homme resta là un moment, puis tourna au coin, disparut dans la direction du quai.
Elle laissa retomber le rideau, et la pièce lui parut plus petite. L'argent de la baronne était intact. Le médaillon était revenu. Mais quelqu'un savait, quelque part, que ces documents n'avaient pas encore quitté Paris. Et si la baronne avait d'autres ennemis que le sénateur, elle, Camille, tenait maintenant la preuve – et la trace – de leur existence.
Elle prit une feuille blanche, un porte-plume, et commença une lettre.
Une lettre pour Julien. Colonne anticipée, pour lundi.
Non pas une chronique de théâtre, cette fois. Une autre, qui parlait d'un médaillon, d'un meuble ouvert, et d'un vieux secret – sans nommer personne, pas encore.
Elle écrivit jusqu'à la nuit.
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