Le Rideau Doré
Lire le chapitre 33: The Senator's Revenge
Le crépuscule s’abattait sur le faubourg Saint-Germain, et Camille pressait le pas, le locket glissé dans son corsage. Elle avait passé l’après-midi à l’imprimerie, à corriger les épreuves de sa colonne avec Lucien, qui s’était montré d’un sérieux inattendu. La pensée de la baronne Isabelle, quelque part dans la nuit, la hantait.
C’est en tournant dans la rue étroite qui menait à son immeuble qu’elle le sentit. Un pas lourd, trop proche, qui épousait le rythme du sien avec un décalage d’un demi-temps. Elle ralentit ; le pas ralentit. Elle s’arrêta devant la vitrine d’un bottier, feignant d’admirer des escarpins, et captura le reflet d’un homme massif, les épaules en bouteille, le chapeau baissé sur le front.
Le cœur battant, elle reprit sa marche, plus rapide. L’immeuble n’était qu’à cinquante mètres. La porte cochère garnie de fer forgé lui parut soudain aussi lointaine qu’un rivage entrevu depuis un navire en perdition.
Elle avait déjà la main sur le loquet lorsque la main se referma sur son épaule.
— Mademoiselle Moreau ?
La voix était grasse, sans menace apparente, ce qui était pire. Elle se retourna. L’homme avait une mâchoire de bouledogue et des yeux minuscules qui semblaient n’exprimer rien du tout.
— Le sénateur Laroche vous présente ses respects.
Camille sentit un courant d’air froid lui caresser la nuque. Laroche. Le commanditaire de Devereux. L’ombrageux sénateur dont les affaires étaient en train de s’effondrer à travers les barreaux de son associé.
— Je ne connais aucun sénateur.
L’homme sourit d’une dentition jaunie.
— Peu importe. Il connaît, vous. Il connaît votre petit théâtre. Votre frère. Vos colonnes. Et il sait que vous détenez des documents qui ne vous appartiennent pas.
Camille se raidit. Ses doigts trouvèrent sous son manteau la hampe en ivoire de son parapluie.
— Vous vous trompez de personne. Retournez dire à votre maître que les actrices de la Porte-Saint-Martin ne se laissent pas intimider par des hommes de main de couloirs de l’Assemblée.
L’homme ne bougea pas. Quelque chose céda en lui, une soupape d’impatience qui le fit passer d’une statue molle à un ressort comprimé. Il s’avança d’un pas.
— Le sénateur propose un arrangement. Vous remettez ce que la baronne vous a confié. Vous écrivez une dernière colonne — une rétractation — et vous quittez Paris pour un bail à la campagne qui vous sera confortablement indemnisé. Les choses se font proprement, ou elles se font autrement. C’est votre choix.
— Mon choix, murmura-t-elle en dégainant son parapluie, est de vous planter ceci dans le cou si vous avancez d’un mètre de plus.
L’homme rit. Un rire court, sans amitié. Il avança.
Camille n’avait jamais été une femme sans défense. Les coulisses du théâtre lui avaient appris à encaisser les coups ; le pavé de Paris, à se méfier des ombres. Quand sa main jaillit, elle visait la gorge, mais il détourna le coup de côté avec une violence assourdissante, le parapluie se brisant contre le mur de pierre.
Elle recula, chercha une prise. Il l’attrapa par le bras, et la douleur lui mordit l’épaule comme un fer rouge. Elle se débattit, ses talons frappant les chevilles de l’homme sans effet apparent.
— Résignez-vous, mademoiselle. Ce sont des hommes pressés qui m’envoient.
C’est à ce moment-là qu’un cri fendit l’air, derrière l’homme.
— Bas les pattes, saligaud !
Camille aperçut, derrière l’ombrageux silhouette, une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’une robe de modiste, qui brandissait un réticule pesant comme un sac de plomb. Avant que le thug ne pût comprendre ce qui lui arrivait, le réticule lui fracassa la tempe.
L’homme lâcha prise, tituba, et se tourna vers sa nouvelle assaillante avec un juron. Mais Camille ne perdit pas une seconde. Elle plongea la main dans sa réticule, en retira la perle unique — la seule chose de valeur qui lui restât — et la jeta en direction de la rue, où elle roula vers les caniveaux sous la clarté d’un réverbère.
— Ma perle ! Au voleur ! cria-t-elle d’une voix de théâtre qui portait jusqu’aux fenêtres éclairées.
Des volets s’ouvrirent. Des têtes se penchèrent. L’homme, comprenant que la scène attirait les regards, recula dans une encoignure, jeta un dernier regard assassin à Camille et à sa protectrice improvisée, puis s’évanouit dans la nuit.
La femme au réticule souffla, sans s’émouvoir.
— Vous rendez-vous souvent ce genre de petits services dans les rues de votre immeuble, ou était-ce une faveur exceptionnelle ?
Camille, tremblante, s’appuya contre la porte cochère. Elle parvint à esquisser un sourire.
— Une faveur exceptionnelle. Et vous, madame, devez être la seule personne de tout le quartier qui ne croyait pas avoir affaire à un simple chapardeur.
La femme haussa les épaules.
— J’habite au deuxième. Je vous ai vue écrire, la nuit, à cette fenêtre. Les femmes qui écrivent la nuit ne sont pas des victimes. Allez, rentrez. Et prenez un verre. Vous le méritez.
Les mains encore secouées de tremblements, Camille ouvrit la porte et monta l’escalier.
Mais dans le silence de sa chambre, la peur laissa place à une colère froide, méthodique. Laroche croyait pouvoir la faire taire en envoyant un homme ? Le sénateur, ce directeur de la Banque Métropolitaine dont les comptes cachés commençaient à surnager dans les journaux, ce monsieur qui siégeait avec autorité dans les commissions de finances…
Elle sortit une plume neuve, une feuille de papier qu’elle tira du tiroir où reposaient les documents d’Élise. La colonne du dimanche pouvait bien n’être pas encore due. Elle en devait deux, à Julien. Mais il y avait une troisième écriture, celle-là qui n’appartenait qu’à elle seule, qui dépasserait le cadre étroit de la chronique mondaine. Elle la tira de sa tête, mot à mot.
« Le Masque du Sénateur » — elle écrivit le titre d’une main ferme.
« Il y a, dans cette ville, des hommes qui mesurent leur honneur à l’épaisseur de leurs rideaux. Ils prospèrent sur des fortunes volées, se pavanent au Palais du Luxembourg, et envoient leurs domestiques faire le sale ouvrage… »
Elle écrivit jusqu’à la lie, jusqu’à ce que la bougie fût presque consumée et que le pavé de la rue, au-dehors, ne rendît plus que le ronronnement d’une dernière voiture. Lorsqu’elle posa la plume, elle savait que cette colonne-là ne pouvait paraître que dans un journal qui oserait braver Laroche. Elle savait aussi que Julien, le jour où il lirait ces lignes, deviendrait une cible.
Mais elle avait choisi. Elle glissa le manuscrit sous le matelas, près du locket d’Élise, et souffla la flamme.
La nuit, dehors, était pleine d’yeux.
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