Le Rideau Doré
Lire le chapitre 34: The Truth About Her Mother
Le bureau de Julien sentait l’encre fraîche et le tabac froid. Il était assis derrière son bureau, les manches retroussées, une liasse de papiers éparpillée devant lui. Camille s’arrêta sur le seuil, essoufflée après avoir monté les escaliers quatre à quatre. La pluie de la veille avait laissé des traces sur ses bottines.
— Julien, dit-elle. J’ai réfléchi à ce que vous m’avez proposé.
Il leva les yeux. Une lueur d’amusement traversa son regard, mais elle s’éteignit vite, remplacée par une gravité inhabituelle.
— Asseyez-vous, Camille.
Elle obéit, intriguée par son ton. Il poussa vers elle une feuille de papier couverte d’une écriture serrée.
— J’ai fait quelque chose que je n’aurais peut-être pas dû.
— Quoi donc ?
— J’ai enquêté sur vous.
Camille sentit le sang quitter son visage. Elle saisit la feuille, parcourut les lignes. Son cœur battait si fort qu’elle entendait à peine le bruit de la rue en contrebas.
L’Opéra-Comique. Saison 1878-1880. Rôle de Lucie dans *Lucie de Lammermoor*. Engagement remarqué par la critique. Disparition des planches en 1881.
Elle releva la tête, les mains tremblantes.
— Ma mère.
— La soprano Hélène Vernet, dit doucement Julien. Votre mère.
Camille abandonna la feuille sur le bureau comme si elle brûlait.
— Ce n’était pas une invention. La servante au théâtre, la petite actrice des faubourgs qui se vante d’avoir une mère cantatrice pour gagner la considération de ses pairs. Je vous ai entendue le raconter. J’ai cru que c’était un de ces mensonges que nous inventons tous pour nous rendre plus grands que nous sommes.
— Vous avez vérifié mes mensonges au lieu de me croire sur parole.
— Et j’ai eu tort de douter. Mais ce n’est pas la seule chose que j’ai découverte.
Il sortit une seconde feuille, un extrait de registre d’état civil. Naissance de Camille Moreau, fille naturelle d’Hélène Vernet, artiste lyrique. Père non dénommé. L’hôpital de la Pitié.
Camille ferma les yeux une seconde.
— Vous voulez savoir pourquoi je ne l’ai jamais dit à personne ? Parce que chaque fois que je disais la vérité, on la traitait de mensonge. Une actrice de quartier dont la mère aurait chanté à l’Opéra-Comique ? Impossible. La petite orpheline élevée aux Enfants Trouvés qui parlerait de sang bleu dans les veines ? Ridicule.
Julien se pencha en avant, les coudes sur le bureau.
— Camille, je ne vous raconte pas cela pour vous blesser. Je vous le raconte parce que cette histoire, c’est précisément ce que votre chronique doit raconter.
Elle fronça les sourcils.
— Quoi ?
— La semaine dernière, vous m’avez dit que votre première pièce serait une défense des petites gens contre ceux qui les méprisent. Une défense de la vérité contre les mensonges des puissants. Mais elle repose sur celle que vous cachez vous-même.
Camille se leva, les mains sur le rebord du bureau.
— Je n’ai pas honte de ma mère. C’est sa carrière qui s’est arrêtée quand elle est tombée enceinte de moi. Les directeurs l’ont congédiée comme on renvoie une servante. Elle est morte quand j’avais huit ans, épuisée, pauvre, usée par ce monde qui l’avait surnommée « la voix d’or » et qui l’a laissée mourir dans une chambre de bonne.
Sa voix se brisa. Elle recula, essuya ses yeux d’un geste rageur.
— La honte n’est pas à elle. Elle est à ceux qui l’ont jetée dehors. Elle est à ce système qui couronne les artistes tant qu’ils les divertissent et les abandonne quand ils ne leur servent plus.
Julien se leva à son tour, fit le tour du bureau. Il était tout près d’elle maintenant, plus près qu’elle ne l’aurait laissé approcher la veille.
— Alors racontez-la, Camille. Parce que si vous êtes capable d’écrire avec cette colère, cette vérité, cette fierté — ce ne sera plus seulement un article. Ce sera un acte.
Camille le regarda longtemps. Les battements de son cœur ralentissaient, mais une fièvre nouvelle montait en elle.
— Vous me demandez de publier l’histoire de ma mère dans votre journal.
— Je vous demande de publier votre première chronique. Et au lieu de parler de « certaines actrices » ou de « certaines femmes du peuple », je vous demande de dire qui vous êtes. Vous n’avez rien à cacher, Camille. Vous n’avez rien à renier. Cette voix d’or qui a été étouffée par la misère et l’indifférence, c’est cette même voix que vous avez aujourd’hui, mais avec un stylo à la place d’un livret.
Elle sentit les larmes monter de nouveau, mais cette fois elles n’étaient pas de colère.
— Vous ne comprenez pas ce que vous me demandez.
— Si, je comprends. Je vous demande de renoncer à ce mensonge que vous vous êtes construit — celui de celle qui doit se hisser en oubliant d’où elle vient. Ce mensonge qui vous a fait taire votre mère toute votre vie.
Camille tourna les talons, marcha vers la fenêtre. En bas, la rue grouillait — des omnibus, des vendeuses de fleurs, des hommes en haut-de-forme. Combien d’entre eux portaient un nom qu’ils s’étaient inventé pour survivre ? Combien d’entre eux avaient enterré une mère, une histoire, un passé, pour laisser monter une personne qu’ils n’étaient pas tout à fait ?
Elle se retourna.
— Apportez-moi une plume.
Julien sourit, un sourire fatigué mais sincère. Il tira une feuille de son tiroir, la posa sur le guéridon, et lui tendit son stylo.
Camille s’assit. L’encre coula. Elle écrivit d’une traite, sans s’arrêter, comme si les mots étaient restés cloîtrés trop longtemps dans sa gorge.
« Mon nom est Camille Moreau. Ma mère était Hélène Vernet, soprano de l’Opéra-Comique, surnommée par la critique La Voix d’Or. Elle est morte à trente-deux ans, dans une pension de famille de la rue Neuve, avec pour toute fortune trois robes de scène et une photo dédicacée de Massenet. »
Elle continua. Elle raconta les Enfants Trouvés. Elle raconta la misère. Elle raconta la honte qu’on vous met sur les épaules quand on vous fait comprendre que vos origines sont une tache que vous devrez laver toute votre vie à force de travail et de silence. Elle décrivit la manière dont sa mère avait été congédiée « pour raisons de santé » quand son ventre avait commencé à s’arrondir. Elle parla de la façon dont le monde des théâtres — le seul monde qu’elle connaissait — s’était fermé devant elle, parce que le talent ne compte que si on arrive assez haut.
Quand elle releva la tête, le ciel était passé du gris au bleu pâle de l’après-midi. Sa main était engourdie. La feuille était couverte d’une écriture serrée, presque violente dans sa précipitation.
Julien avait lu par-dessus son épaule sans qu’elle le remarque. Il restait immobile, les yeux brillants.
— C’est ce que je voulais dire, murmura-t-il. Tout à l’heure, quand je vous ai demandé si vous vengeriez votre mère en écrivant.
— C’est ce que j’ai compris en parlant, répondit-elle. Vous m’avez forcée à regarder la vérité que je n’avais jamais osé toucher du bout du doigt.
Il prit la feuille avec précaution, la relut en silence.
— « Ma mère est morte parce que ce monde n’avait pas de place pour une enfant illégitime. Si mon combat d’aujourd’hui peut donner un toit ou une chance à une de ces filles condamnées dès la naissance, alors je ne serai pas morte pour rien dans cette chambre de bonne. » Vous saviez que vous écriviez ça ?
Camille regarda la page.
— Je savais que je l’écrivais pour elle.
Elle prit son châle, se dirigea vers la porte.
— J’ai une course à faire avant de donner ce texte au compositeur. Et cette course pourrait être la dernière ouverture vers ce que vous m’avez promis.
Julien la suivit.
— Où allez-vous ?
— À l’église Notre-Dame de Lorette. Ma mère avait un confesseur qui tenait un journal de ses dernières années. Il doit être mort depuis longtemps — mais les archives des curés restent parfois dans les presbytères.
Julien fronça les sourcils.
— Pourquoi maintenant ?
Camille hésita. Puis elle sortit le locket de sous son corsage et le tint devant lui.
— Parce que ce locket appartenait à la Baronne de Fontenay, protégée de ma tante Élise et peut-être bien plus que cela. Et parce que l’homme qui m’a agressée hier savait que je l’avais. Si Laroche me fait surveiller, c’est qu’il a des informateurs jusque dans mon passé. Je dois savoir qui est vraiment cette famille avant de mener une guerre qui pourrait la perdre.
— Vous tenez à elle, n’est-ce pas.
— Elle m’a sortie de cette chambre de bonne.
La phrase résonnait encore quand Camille passa la porte, le claquement de ses bottines s’évanouissant dans l’escalier.
Julien resta seul, la feuille encore chaude entre les mains. Il la déplia de nouveau. Relut la ligne sur la chambre de bonne.
Elle avait raison. Il y avait des liens qu’aucune distance ne pouvait rompre — entre Camille et sa mère morte, entre Camille et la baronesse qui l’avait prise sous son aile, entre Camille et lui, désormais, à travers cette page où elle avait versé tout ce qu’elle avait jusqu’au dernier mot.
Il pourrait la publier telle quelle, sans coupe.
Ce serait peut-être le texte le plus dangereux jamais passé sous ses presses. Non parce qu’il attaquait Laroche — il n’y attaquait personne — mais parce qu’il rendait Camille à elle-même. Et quand une femme comme elle est rendue à elle-même, il se passe toujours quelque chose d’imprévisible.
Il posa la feuille et sortit son carnet de notes.
Il connaissait le confesseur de la mère de Camille. Il savait même où il avait été muté après la mort de la cantatrice.
Il n’avait jamais pensé à l’utiliser. Maintenant, il en avait besoin.
« À demain, rue Bréda », nota-t-il. « Le père Anselme vit encore. Ancien chapelain de l’hôpital. Tient ses carnets chez les Sœurs de la Miséricorde. »
Il referma le carnet. Il pleuvait dehors, à nouveau. Il regarda la pluie tomber sur les toits, une main froissée autour de ce qu’il savait maintenant. Il avait promis à Camille qu’il répondrait à sa question à son retour de Caen. Mais cette question risquait de changer de forme avant qu’elle ne lui revienne.
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