Le Rideau Doré
Lire le chapitre 35: The Editor's Challenge
Le directeur du journal ne l’avait pas convoquée dans son bureau pour la féliciter.
Camille se tenait devant lui, debout, tandis qu’il parcourait son dernier article sans lever les yeux. La pièce sentait l’encre et le cigare froid. Derrière la vitre poussiéreuse, les toits de Paris s’étiraient sous un ciel gris.
— Vous écrivez bien, dit-il enfin en reposant la page.
Camille attendit. Il la regarda par-dessus ses lunettes cerclées.
— Mais un bon article ne nourrit pas un journal. Une série, si. Vous voulez une rubrique permanente ?
Le souffle de Camille se coinça dans sa poitrine.
— Oui.
— Alors trouvez-moi un scandale. Pas une allusion, pas une lettre anonyme. Quelque chose que je peux imprimer et défendre devant un tribunal.
Il ouvrit un tiroir et sortit une enveloppe qu’il poussa vers le bord du bureau.
— Vous avez un frère correcteur, un patron qui s’appelle Laroche, une plume qui rend les gens nerveux. Moi, j’ai un éditeur qui s’impatiente. La saison théâtrale reprend, les lecteurs veulent du sang. Amenez-moi le vôtre.
Camille prit l’enveloppe sans l’ouvrir.
— Quelle direction ?
— Celle qui vous coûtera le plus.
Elle sortit du bureau avec l’enveloppe sous le bras. Dans l’escalier, elle l’ouvrit : trois pages manuscrites, des notes anonymes sur les finances d’un orphelinat de la rue des Rosiers, financé par des dons publics et dirigé par un conseil où figurait le nom d’un avocat — celui-là même qui gérait les acquisitions de Laroche.
Camille relut le nom trois fois. Rue des Rosiers. Elle connaissait cette adresse. Elle y avait vécu sept ans.
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L’orphelinat Sainte-Cécile n’avait pas changé. Les murs de briques sales, la grille noire, la cour où elle avait appris à ne pas pleurer quand on lui prenait son pain. Camille resta un instant devant le portail, la main sur la barre de fer, le cœur battant trop vite.
La sœur qui ouvrit ne la reconnut pas. Camille avait fui cet endroit à seize ans, avec une robe trop courte et une détermination trop grande pour qu’on la rattrape.
— Je viens pour les registres, dit-elle. Au nom du journal *Le Réveil*.
La sœur hésita, mais le nom du journal fit son effet. On la fit entrer dans une salle d’archives où l’odeur du moisi prenait à la gorge. Des rayonnages entiers de registres, des boîtes de carton ficelées.
Camille commença par les comptes. Les premiers mois semblaient honnêtes — des lignes nettes, des dépenses raisonnables. Puis elle remarqua une anomalie : chaque trimestre, une somme identique disparaissait dans une ligne intitulée « travaux divers ». Toujours le même montant. Toujours le même fournisseur.
Elle nota le nom. Une société de construction qui n’existait probablement que sur le papier.
— Vous cherchez quelque chose de précis ?
Camille sursauta. Une jeune sœur se tenait dans l’encadrement de la porte, les mains croisées, le visage ouvert.
— Les comptes du conseil, dit Camille. Qui siège, ici, dans le conseil d’administration ?
La jeune sœur hésita.
— Je ne devrais pas…
— S’il vous plaît, dit Camille plus doucement. J’ai grandi ici. Je veux savoir où est passé l’argent.
La sœur la dévisagea, puis jeta un coup d’œil vers le couloir.
— Les gens du conseil ne viennent pas souvent. Mais il y a un homme, un avocat, qui vient le premier jeudi du mois. Il reste une heure dans le bureau de la mère supérieure, et après, les travaux commencent.
— Quels travaux ?
— Des réparations. Toujours annoncées, jamais commencées.
Camille saisit le fil.
— Vous savez comment il s’appelle ?
La jeune sœur baissa la voix.
— Maître Aubry. Il dit qu’il représente des intérêts importants. Mais une fois, j’ai vu la voiture qui l’attendait dans la rue. Un fiacre loué, sans armoiries. Et l’homme qui en est sorti… c’était le sénateur Laroche.
Le sang de Camille se glaça. Elle sortit son carnet.
— Vous êtes sûre ?
— J’ai vu son visage dans les journaux, le lendemain. Le sénateur Laroche, avec ses favoris blancs. Je n’ai pas oublié.
Camille écrivit vite, le crayon grinçant sur le papier.
— Pourquoi vous me dites ça ?
La jeune sœur regarda par la fenêtre.
— Parce que j’ai aussi grandi ici. Et que personne ne m’a jamais demandé où allait l’argent de nos repas.
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Elle passa l’après-midi à creuser. Les registres révélaient des lacunes — des pages arrachées, des années reconstituées de mémoire. Mais les témoignages des anciennes pensionnaires valaient mieux que des comptes. Elle retrouva deux femmes qui avaient travaillé à la buanderie, une autre qui avait refusé de signer un document qu’on lui présentait comme « un simple reçu ».
Le schéma se dessinait : l’orphelinat servait de façade. Des fonds publics étaient versés pour des enfants qui n’existaient pas — les registres gonflés, les visites médicales inventées, les dépenses de nourriture triplées. Et l’excédent coulait vers des sociétés écrans, dont certaines portaient le nom d’hommes de confiance de Laroche.
Ce n’était pas qu’un vol d’enfants.
C’était un système de blanchiment, bâti sur le dos de filles comme elle.
Camille quitta la rue des Rosiers à la tombée de la nuit. Elle tenait son carnet serré contre sa poitrine, comme un enfant presse un jouet contre lui. Mais en remontant la rue, elle eut la sensation d’être suivie. Elle s’arrêta près d’une vitrine, fit semblant d’admirer un chapeau, et chercha du coin de l’œil.
Un homme en manteau gris, adossé à un réverbère.
Le même. Toujours le même.
Camille serra les dents et continua son chemin. Qu’il la suive. Qu’il rapporte ce qu’il voulait. Dans deux jours, son article paraîtrait, et le système qu’ils protégeaient serait exposé à la lumière du matin.
Elle prit le chemin de la rédaction, monta les escaliers en courant, et poussa la porte du bureau de Julien sans frapper.
Il était penché sur une épreuve. Il leva la tête, et son sourire s’effaça en voyant son visage.
— Camille ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— J’ai trouvé mieux qu’un scandale, dit-elle en posant son carnet sur le bureau. J’ai trouvé le réseau.
Elle ouvrit le carnet à la page du milieu, où elle avait consigné les noms, les dates, les montants.
— L’orphelinat Sainte-Cécile. Rue des Rosiers. C’est là que j’ai grandi, Julien. Et c’est là que Laroche blanchit son argent depuis dix ans.
Il prit le carnet, parcourut les pages en silence. Quand il releva les yeux, son regard avait changé.
— Tu réalises ce que ça signifie ? lui demanda-t-il doucement.
— Oui. Que nous allons faire tomber un sénateur.
— Non, Camille. Que tu vas publier l’histoire de l’endroit où tu as vécu, de la corruption qui t’a nourrie et affamée. Tu vas mettre ton enfance en première page.
Elle soutint son regard.
— Il n’y a rien dans mon enfance que je cache encore.
Il la regarda un long moment, puis acquiesça, saisit une plume et commença à corriger son carnet.
— Alors nous allons écrire. Pas un article. Une série. Et nous commencerons par l’orphelinat, parce que c’est l’endroit que personne ne veut regarder en face. Toutes les lignes pointent vers le même nom. Je vais avoir besoin du permis d’accès aux archives de l’état civil.
Camille tendit la main vers la porte.
— Je vais le chercher.
Julien la retint par le poignet, doucement mais fermement.
— Non. On ne publie pas ceci tant que nous ne savons pas pourquoi le réseau de Laroche te surveillait avant que tu commences — bien avant, lorsque tu croyais que tes seuls soucis étaient tes dettes.
Elle resta interdite. Il laissa retomber sa main, ferma le carnet.
— Quelqu’un savait que tu deviendrais un problème. Avant même que tu n’écrives.
La nuit était tombée sur la rédaction. Au-dehors, la ville brillait de mille feux — chacune d’elles, peut-être, cachant un pair de yeux gris qui la suivait.
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