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Le Rideau Doré

Lire le chapitre 5: The First Favor

La pluie tombait en fines aiguilles sur le faubourg Saint-Germain quand Camille franchit la grille du jardin. Trois heures sonnaient à l’église voisine, et la grille, comme promis dans le billet, n’était pas fermée à clé. Elle poussa le battant de fer, qui gémit à peine.

L’allée de gravier était déserte. Les fenêtres de l’hôtel particulier brillaient d’une lumière pâle, mais aucune silhouette ne se découpait dans les rideaux de dentelle. Camille serra son châle sur ses épaules, regrettant de n’avoir pas pris de parapluie. L’eau s’insinuait dans ses cheveux, dans le col de sa robe — encore la robe de Marguerite, qu’elle n’avait pas rendue.

La porte de service était entrouverte, comme annoncé. Camille hésita une seconde. Elle pensa au billet anonyme dans sa poche, celui qui lui demandait de fouiller le bureau du Baron à cinq heures. Elle pensa à Julien Lefèvre, caché dans l’étude pendant la soirée. Elle pensa à ce qu’elle faisait ici, dans une demeure qui n’était pas la sienne, pour répondre à l’appel d’une femme qu’elle connaissait à peine.

Elle entra.

Le corridor de service sentait la cire et le linge propre. Des ombres de torchères vacillaient sur les murs tendus de toile bise. Camille avançait à pas comptés, écoutant le silence — un silence épais, domestique, où chaque craquement du parquet semblait une dénonciation.

— Mademoiselle Moreau.

La voix venait d’une alcôve à sa droite. La Baronne se tenait là, serrée dans un peignoir de soie gorge-de-pigeon, ses cheveux gris défaits sur les épaules. Elle semblait plus petite que la veille, plus fragile, comme si la nuit avait retiré quelque chose d’elle. Le médaillon d’argent pendait à son cou.

— Vous êtes venue, dit-elle, avec un soulagement qui n’était pas entièrement feint. Je pensais que vous ne viendriez pas.

— Je suis venue, madame.

La Baronne la fit entrer dans une petite pièce attenante, un boudoir privé dont les volets étaient clos. Une seule lampe brûlait sur la cheminée — pas le grand salon, pas l’étude. Camille nota ce choix avec soin.

— Je vous dois une explication, dit la Baronne en s’asseyant. Mais d’abord... une demande.

Elle marqua une pause. Ses mains, fines et pâles, jouaient avec le médaillon.

— Je sais ce que j’ai dit hier. La vérité sur cette maison. Et je vous la dirai. Mais il faut d’abord que je vous demande quelque chose — et vous aurez le droit de refuser.

— Dites-moi.

La Baronne ferma les yeux un instant, comme pour puiser dans une réserve de courage.

— Le cabinet de mon mari. Vous y avez vu l’homme qui s’y trouvait hier soir — le journaliste.

Camille ne répondit pas.

— Je le sais, continua la Baronne. Mes domestiques m’ont rapporté qu’un étranger avait été vu sortant du cabinet. Mon mari ne le sait pas encore. Mais ce journaliste cherche des papiers. Des preuves. Et il n’est pas le seul.

Elle se pencha en avant.

— Il y a, dans le bureau de mon mari, une enveloppe cachetée de cire verte, rangée dans le tiroir central, sous des dossiers marqués « Compagnie du Rhône ». Cette enveloppe contient la liste des créanciers que mon mari a ruinés. Des noms. Des montants.

Camille sentit son pouls s’accélérer. Ses yeux se posèrent sur la petite table où la Baronne avait posé un papier plié — un papier dont le format rappelait troublant celui du billet anonyme.

— Pourquoi ne pas la prendre vous-même ? demanda Camille. Vous vivez ici.

La Baronne secoua la tête avec un rictus amer.

— Mon mari sait que je soupçonne. Il surveille mes allées et venues. Mes valets sont à lui. Mais vous — vous êtes une étrangère. Une invitée. Personne ne se méfiera de vous si je vous fais visiter la maison.

Camille se leva.

— Vous me demandez de voler pour vous.

— Je vous demande de me rendre un service, dit la Baronne d’une voix qui se brisait. En souvenir de ma fille. En souvenir de ce que mon mari a fait à Élise, qui est morte parce qu’elle avait découvert ses affaires.

Le silence tomba. Camille regarda la Baronne — ses yeux rougis, ses mains tremblantes, ce médaillon qui battait contre sa poitrine comme un second cœur. Elle pensa à son propre cœur, à ses parents morts jeunes, à son frère Lucien qui n’écrivait qu’en cas de malheur.

— Je le ferai, dit-elle.

Une minute plus tard, elle suivait la Baronne dans l’escalier de service qui menait à l’étude. Les couloirs étaient déserts — la lumière de l’après-midi filtrait à travers des vitres opaques, et les domestiques devaient être occupés dans les cuisines.

La Baronne s’arrêta devant la porte de l’étude et lui tendit une clé.

— Celle-ci ouvre le bureau. La serrure principale est fermée à clé, mais cette clé est celle de mon mari, qui ne s’apercevra de sa disparition que ce soir.

Camille prit la clé. Elle était tiède, comme si la Baronne l’avait gardée contre sa peau.

— Allez vite. Trois minutes au plus. Si vous entendez du bruit, cachez-vous derrière le rideau du fond.

Camille ouvrit la porte et entra.

L’étude était telle qu’elle l’avait vue la veille — sombre, lambrissée, sentant le cuir vieilli et la cire à cacheter. Le bureau trônait au centre, massif, chargé d’encombrements. Elle traversa la pièce à pas précipités, tira le tiroir central — il résista. La clé grinça dans la serrure, puis le tiroir glissa avec un raclement sec.

Deux dossiers empilés sous d’autres papiers. « Compagnie du Rhône. »

Camille souleva le dossier du dessus, trouva l’enveloppe de papier épais, scellée de cire verte. Elle la prit. Une seconde d’hésitation — elle aurait pu ouvrir la cire, lire le contenu. Mais la Baronne l’avait dit : « Ne l’ouvrez pas. Je la brûlerai moi-même. »

Elle fourra l’enveloppe sous le col de sa robe, entre son corset et son chemisier. Le papier glacé contre sa peau la fit frissonner.

Un bruit. Derrière elle.

Le déclic d’une porte, dans le couloir adjacent. Une voix — masculine, basse, qui chantonnait un air d’opéra.

Camille se figea. Le Baron.

Elle repoussa le tiroir, ferma la serrure, chercha des yeux une issue. Le rideau du fond. Elle y courut, se blottit dans l’embrasure, retenant son souffle. La porte de l’étude s’ouvrit.

Le Baron entra. Il s’arrêta au milieu de la pièce, comme s’il sentait quelque chose d’anormal. Il renifla.

— Marie ? appela-t-il. Les fleurs que tu as commandées sont arrivées.

Silence. Camille n’osait pas respirer.

Le Baron s’approcha du bureau. Elle l’entendit tirer le tiroir, fouiller les papiers. Un froissement, un soupir. Puis le tiroir se referma avec un claquement.

— Bizarre, murmura-t-il. J’aurais juré…

La porte se referma. Ses pas s’éloignèrent dans le couloir.

Camille attendit. Compta jusqu’à cinquante. Puis elle sortit du rideau, traversa la pièce sur la pointe des pieds, et gagna la porte — qui était restée entrouverte, comme si le Baron l’avait laissée derrière lui par distraction.

Dans le boudoir, la Baronne l’attendait. Camille tendit l’enveloppe, encore chaude de sa poitrine.

— Voici.

La Baronne la prit, la retourna, puis la glissa dans son peignoir.

— Merci, murmura-t-elle. Vous ne savez pas ce que vous venez de faire pour moi.

Camille hocha la tête, mais une pensée lui traversa l’esprit — une pensée désagréable. Dans sa poche, le billet anonyme lui demandait de récupérer, à cinq heures, un document précis du même tiroir. Elle avait pris l’enveloppe de cire verte. Mais le billet mentionnait autre chose — un document non scellé, à gauche, sous les papiers du Rhône. Elle ne l’avait pas pris.

Elle hésita.

— Madame, dit-elle. Quand j’ai ouvert le tiroir, j’ai vu d’autres papiers. Une liste de noms, avec des montants. Était-ce cela que vous cherchiez ?

La Baronne blêmit.

— Non, dit-elle d’une voix soudain plus dure. Je vous ai demandé une seule chose. Vous avez réussi. À présent, partez.

Elle ouvrit la porte, congédiant Camille avec un geste impérieux.

Camille sortit par la porte de service. Sous sa robe, contre son cœur, elle sentit encore un papier — celui qu’elle n’avait pas donné.

Dans sa précipitation, elle avait glissé dans son corset une seconde pièce : la liste de noms et de montants, dont les lignes lui semblaient être un compte d’étranger — Zurich, Londres, Milan — avec des sommes qui donnaient le vertige.

Elle marcha dans la pluie, la gorge serrée. Ce qu’elle venait de faire — elle ne savait pas encore si c’était une bonne action ou une folie.

Mais une chose était sûre : elle avait maintenant deux documents dans sa robe, et deux personnes qui voulaient les récupérer.