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Le Rideau Doré

Lire le chapitre 6: Brother's Debt

La pluie tambourinait contre la vitre unique de la chambre de Camille lorsqu'on frappa à sa porte — trois coups rapides, puis deux, un rythme qu'elle connaissait depuis l'enfance.

Elle se figea, la brosse à cheveux en suspens au-dessus de sa tête. Lucien ne venait jamais à cette heure. Lucien ne venait presque jamais, sauf lorsqu'il avait besoin d'argent, et il avait toujours besoin d'argent.

La porte s'ouvrit sur un jeune homme trempé, le col de sa veste remonté jusqu'aux oreilles, les mèches collées au front. Il la dépassa sans un mot et s'effondra sur la seule chaise de la pièce, la tête entre les mains.

« Ferme la porte », dit-il, la voix étouffée.

Camille obéit, le verrou poussé par réflexe avant de se retourner vers lui. Lucien avait vingt-deux ans, trois ans de moins qu'elle, mais ce soir il paraissait plus vieux — les traits creusés, les doigts tremblants, la chemise maculée de boue jusqu'aux coudes.

« Qu'est-ce que tu as fait ?

— Il faut que je parte, Camille. Ou que je trouve cinq mille francs. » Il releva la tête, et ses yeux avaient ce regard qu'elle connaissait trop bien — celui du joueur qui a perdu et qui compte encore. « D'ici une semaine.

— Cinq mille ? » Elle posa la brosse, lentement. « Lucien, je gagne quarante francs par mois au théâtre. Tu le sais.

— Le théâtre, oui. Mais tu es au courant, avec le baron ? Tout le monde en parle au Café de la Régence. Ta robe à sa soirée, la façon dont il t'a regardée…

— C'était une robe empruntée, et je cherchais une cliente pour de la broderie, pas un… » Elle s'arrêta. « Peu importe ce que les gens racontent. Qui est ton créancier ?

— Brunet.

Le nom tomba comme une pierre dans l'eau calme. Camille connaissait ce nom — tout le quartier du Marais le connaissait. Auguste Brunet, usurier de son état, bienfaiteur des courses et des tripots, qui récupérait ses dettes avec une précision que les tribunaux admiraient et que la police ignorait.

« Brunet prête aux joueurs, pas aux étudiants. Comment…

— J'ai eu une bonne série, au début. Tout me souriait. J'ai cru que ça durerait. » Il rit — un son court, sans joie. « Il m'a fait signer une reconnaissance de dette. À cinq pour cent par semaine.

— Par semaine ? Lucien, c'est de l'usure pure.

— Va dire ça à Brunet. » Il se leva et arpenta la pièce, trois pas dans un sens, trois pas dans l'autre. « Il m'a dit qu'à la fin de la semaine, il enverrait quelqu'un me rendre visite. Pas la police. Quelqu'un qui s'assure que je comprends bien les termes du contrat. Tu comprends ce que ça veut dire ?

Camille comprenait. Le mois dernier, elle avait vu un homme au Théâtre des Variétés — ancien membre de la Comédie-Française, tombé en disgrâce — avec deux doigts cassés et une explication vague sur une chute d'escalier. On disait que Brunet avait des méthodes qui ne laissaient pas de traces devant un tribunal.

« Comment se fait-il que tu sois venu me voir maintenant ? Pourquoi pas tout de suite ?

— J'ai essayé autre chose d'abord. » Lucien évita son regard. « J'ai pensé que je pourrais emprunter auprès d'un ami. Mais les amis, ça se fait rare quand Brunet est dans la conversation. »

Elle aurait dû être en colère. Elle aurait dû crier, le jeter dehors, lui rappeler les centimes qu'elle lui avait prêtés l'an dernier, et l'année d'avant, et toutes les fois où il était venu les mains vides et reparti avec sa bourse allégée. Mais elle ne voyait que son frère — le petit garçon qui lui apportait des fleurs volées le jour de ses sept ans, qui la défendait contre les garçons du quartier, qui avait pleuré à l'enterrement de leur mère en serrant sa main si fort qu'elle avait gardé des marques rouges pendant une semaine.

« Je n'ai que quatre cents francs d'économies, dit-elle doucement. Et je dois encore rembourser Marguerite pour la robe. »

Lucien la regarda, un espoir prudent dans les yeux. « Mais le baron ? Il t'a invitée chez lui. Les gens disent qu'il est riche.

— Les gens disent beaucoup de choses. » Camille pensa aux documents dans le tiroir de sa table de nuit — la liste de noms, de sommes, de villes suisses. Des richesses qui n'étaient peut-être pas les siennes. « Il m'a invitée à un déjeuner demain. Le baron et des amis.

— Alors tu y vas. Tu parles aux bonnes personnes. Tu vois qui pourrait t'aider.

— Tu me demandes de trouver un protecteur ? » Le mot lui brûla la bouche. Dans les théâtres, on disait « protecteur » pour désigner les hommes qui payaient l'appartement d'une actrice en échange de sa compagnie — et souvent de bien plus. « Tu sais ce que ça implique ?

— Je sais que Brunet me fera passer à tabac dans une semaine si je n'ai pas l'argent. » Lucien s'arrêta devant la fenêtre, son reflet flou dans le verre trempé de pluie. « Et je sais que tu es belle, que tu es talentueuse, et que le baron n'est pas le seul homme riche à Paris qui s'intéresse aux actrices. Je ne te demande pas de te vendre, Camille. Je te demande de voir qui est autour de toi. De leur parler. De voir qui tend la main.

— Et s'ils veulent plus que ma conversation ?

— Alors tu décideras. Mais donne-toi au moins la chance de choisir. » Il se retourna pour la regarder. « Moi, je n'ai plus le choix. Dans sept jours, Brunet envoie ses hommes. Je ne sais pas ce qu'ils feront, mais je sais ce qu'ils font d'habitude. J'ai vu les traces sur le visage d'Étienne Roche. Tu veux que ce soit moi, la prochaine fois ? »

Camille ferma les yeux. Dans sa tête, elle revit la scène de la veille — le bureau du baron, l'enveloppe scellée, la liste de noms. Elle pouvait encore sentir le poids du papier entre ses doigts. Le baron avait quelque chose à cacher, quelque chose qui valait bien plus que cinq mille francs. Et elle tenait la preuve dans un tiroir à quelques mètres de là.

La tentation fut brève, presque imperceptible — une pensée de chantage, propre et nette, qui se dissiperait aussi vite qu'elle était venue. Non. C'était trop dangereux, et trop sale. Mais il y avait d'autres chemins vers l'argent, dans le Paris du Baron Haussmann. Des chemins dorés, bordés de salons élégants et de valses lentes.

« J'irai au déjeuner du baron, dit-elle enfin. Je verrai qui est là. » Elle attrapa sa boîte à couture et en sortit quelques pièces — sa réserve pour le pain de la semaine. « Tiens. Ça te paiera une chambre quelque part. Ne retourne pas dans ton garni, si Brunet sait où tu loges.

Lucien hésita, puis prit les pièces. « Tu viens de me donner le pain de ta semaine.

— J'ai un déjeuner demain dans un hôtel particulier. J'aurai de quoi manger. » Elle lui ouvrit la porte. « Va. On en reparle demain soir.

— Camille. » Il s'arrêta sur le seuil, la pluie qui recommençait à tomber derrière lui. « Je te rembourserai. Tout. Je te le jure.

— Tu me l'as déjà juré trois fois. »

Il grimaça et disparut dans la nuit, sa silhouette avalée par la rue sombre. Camille referma la porte, s'y adossa, et resta un long moment dans le noir sans allumer de bougie.

Demain, elle porterait encore la robe empruntée. Elle sourirait au baron, et à ses invités, et elle chercherait parmi les visages masculins celui qui pourrait lui offrir cinq mille francs sans poser trop de questions. Elle n'était qu'à quelques heures d'un déjeuner qui déciderait de l'avenir de son frère — et peut-être du sien.

Soudain, un grattement contre la fenêtre. Elle sursauta, le cœur battant. Un pigeon, sans doute, poussé par la tempête. Mais quand elle souleva le rideau, il n'y avait rien — seulement une enveloppe glissée sous le chassis, le papier déjà taché de pluie.

Elle l'ouvrit d'une main qui tremblait à peine.

*Mademoiselle Moreau, cinq heures, toujours valable. Le baron s'absente demain après-midi. Votre fenêtre d'opportunité se referme. — V. D.*

La même écriture que le billet précédent. La même précision inquiétante sur les mouvements du baron. Mais cette fois, il y avait une signature — des initiales. V. D.

Camille relut le message deux fois, puis le réduisit en cendres dans la cheminée. Qui que soit V. D., il — ou elle — connaissait ses pas. Et il savait qu'elle avait déjà pris les documents du baron, ou qu'elle les prendrait bientôt.

Elle ne dormirait pas cette nuit non plus. Mais au moins, elle savait maintenant qu'elle n'était pas la seule à jouer un jeu dangereux dans la maison du baron de Villeroy. Des alliés et des ennemis se cachaient derrière des initiales, et la frontière entre les deux semblait de plus en plus mince.