Le Rideau Doré
Lire le chapitre 7: A Gilded Cage
Le soleil de midi frappait les fenêtres du grand salon lorsque Camille franchit le seuil de l’hôtel particulier. L’air sentait la cire d’abeille et le lilas coupé. La table était dressée pour vingt convives, un service de Sèvres bleu roi sur une nappe damassée, et les lustres de cristal diffusaient une lumière que Camille connaissait déjà trop bien pour ce qu’elle était : une promesse qui n’engageait personne.
Le baron l’accueillit avec une courtoisie impeccable. Il portait un costume gris perle, une rose blanche à la boutonnière, et son sourire semblait taillé dans le même marbre que la cheminée.
— Mademoiselle Moreau, quelle joie. Vous avez illuminé notre soirée, hier. J’espérais que vous accepteriez.
— Votre invitation était trop flatteuse pour la refuser, Monsieur le Baron.
Elle mentait bien. C’était son métier. Mais ici, chaque mensonge lui coûtait une part de ce qu’elle était.
On la plaça entre un vieux général décoré de la Légion d’honneur et un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux blancs impeccablement pommadés, qui portait une chevalière en or massif. Il se présenta : Auguste Roussel, banquier, ancien associé du Crédit Lyonnais, désormais à la tête de sa propre maison de finance. Il parlait avec une lenteur calculée, pesant chaque mot comme on pèse de l’or.
— L’art dramatique est une denrée rare, dit-il en tournant sa coupe de champagne. On la savoure, mais elle s’évapore. C’est pourquoi il faut des mécènes.
Camille sentit le piège avant même de le voir. Elle sourit, inclina la tête.
— Vous vous y connaissez donc en art, Monsieur Roussel ?
— J’ai financé trois théâtres dans ma vie. J’ai même pensé, un temps, à en posséder un. Mais j’ai compris que la scène elle-même m’intéressait moins que celle qui la foule.
Il posa la main sur son avant-bras, juste assez longtemps pour que Camille la remarque. Elle ne la retira pas. Mais elle ne la laissa pas non plus s’attarder.
— Une femme de votre talent devrait être vue, mademoiselle. Non pas au fond d’une salle obscure de la rive gauche, mais dans les loges, à l’Opéra, au bal de l’Hôtel de Ville.
— Le talent ne pousse pas sur les planches du Palais-Royal, répondit-elle sur le ton de la plaisanterie. Il s’exerce, Monsieur.
— Justement. Il mérite un écrin.
Le général, à sa gauche, s’était lancé dans une diatribe sur les affaires de l’État, que personne ne l’écoutait. C’était un simple bruit de fond, comme les dominos qu’on retourne. À l’autre bout de la table, le baron riait avec une femme en robe vert émeraude. La baronne, elle, observait Camille depuis son siège, les yeux mi-clos, sans que son expression ne trahisse rien.
On servit une sole en gelée, puis une selle d’agneau. Roussel parlait de ses propriétés en Touraine, de ses écuries, de sa collection de gravures anciennes. Tout en lui respirait l’ordre, la mesure, le patrimoine. Une cage dorée, se dit Camille, comme celle de la baronne. Mais peut-être plus étroite encore.
— On m’a dit que vous habitiez rue des Martyrs, poursuivit Roussel. Loyer modeste, je suppose.
— Je suis comédienne, Monsieur. Je vis selon mes moyens.
— Et si je vous offrais de vivre selon vos talents ? Un appartement près du parc Monceau, une voiture à votre disposition, une garde-robe décente. En échange, j’aimerais votre compagnie exclusive. Quelques dîners, quelques sorties. Le privilège de votre conversation. Rien qui ne soit convenable.
Il n’ajouta pas « pour l’instant ». C’était là, dans la virgule suspendue.
Camille regarda son assiette. La sauce brillait sous la lumière. Elle pensa à Lucien, à son frère, à cette dette de cinq mille francs qui lui brûlaient le sommeil depuis quarante-huit heures. Elle pensa à sa chambre mansardée, aux courants d’air, aux repas pris debout. Cet homme, d’un trait de plume, effacerait tout cela.
Elle ouvrit la bouche pour répondre. Mais une voix l’interrompit, tout près de son oreille.
— Mademoiselle Moreau. Quelle coïncidence.
Julien Lefèvre se pencha entre deux chaises, un verre de vin rouge à la main. Il ne portait pas de veston officiel, seulement une veste noire un peu élimée aux coudes, et ses yeux sombres semblaient percevoir ce que le reste du monde ignorait. Camille sentit son estomac se nouer.
— Monsieur Lefèvre, articula-t-elle poliment. Je ne vous savais pas invité.
— Je ne le suis pas. J’ai offert à la baronne un exemplaire de mes dernières chroniques, et elle m’a prié de rester. Une gentillesse dont je ne suis peut-être pas digne.
Roussel fronça les sourcils. Il reconnut le nom.
— Vous êtes ce journaliste du *Figaro* qui écrit sur les faillites ferroviaires ?
— Je suis celui qui écrit sur ce qu’on lui demande de taire, corrigea Julien en souriant. Et les rails ont la mauvaise habitude de vouloir être nettoyés.
Il se tourna vers Camille, et son regard était presque un avertissement.
— Monsieur Roussel est un homme admirable. Il finance d’ailleurs certaines compagnies dont j’ai suivi le cours. Des chemins de fer espagnols, si je me souviens bien. La ligne Saragosse-Barcelone, n’est-ce pas ?
— Une affaire solide, dit Roussel, le menton haut.
— Une affaire qui n’a jamais posé un seul mètre de rail, dit Julien doucement. Mais il est réconfortant de savoir que les certificats d’actions sont imprimés sur du beau papier. On peut toujours s’en servir pour allumer le feu.
Il y eut un silence épais comme une gelée d’hiver. Roussel se contenta de sourire, la bouche serrée.
— Vous écoutez trop les vanités, jeune homme.
— Je regarde où va l’argent, ce n’est qu’un détail.
Julien s’inclina et s’éloigna, laissant un sillage de questions. Camille sentit sa paume moite contre le tissu de sa robe. Elle se tourna vers Roussel, qui reprenait son aisance comme on rajuste une cravate.
— Un journaliste jaloux, murmura-t-il. Rien de plus. L’encre aussi salit les doigts, mademoiselle. Et il faut bien laver tout cela.
Mais il ne la regardait plus de la même manière. Ses yeux cherchaient quelque chose dans son visage, une faille, un doute.
— Votre proposition, dit-elle, est très généreuse. Je ne suis pas certaine d’être digne d’une telle confiance.
— Vous la méritez par essence. Il suffit de savoir dire oui.
Le général, à sa gauche, choisit ce moment pour éclater de rire à sa propre plaisanterie, et la conversation se morcela. La baronne se leva, et les convives l’imitèrent avec un bruit de chaises et de flatulences de tissu.
Camille chercha Julien des yeux. Il était près de la fenêtre, parlant avec un homme qu’elle ne connaissait pas, mais il tourna la tête comme s’il avait attendu son regard. Il esquissa un geste presque imperceptible vers la porte du jardin.
Elle ne le suivit pas. Pas encore.
Mais sur le perron, alors qu’elle prenait son manteau des mains d’un domestique, il apparut à côté d’elle, sans qu’elle l’ait entendu venir.
— Roussel tient ses promesses, dit-il à voix basse. Mais il tient aussi ses assemblées d’actionnaires dans des bureaux sans fenêtres, et ses bilans partent vers Zurich. Il est plus lié au baron que vous ne l’imaginez.
— Pourquoi me dites-vous cela ?
Julien la regarda, une lueur amère au fond des yeux.
— Parce que la baronne m’a montré ses billets d’entrée, hier. Et parce que j’ai vu votre visage lorsque Roussel a parlé d’appartement. Vous avez failli dire oui. Vous ne le feriez pas si vous saviez ce dont il est capable.
Il tourna les talons et rentra dans la maison, la laissant seule sous le porche.
Camille se tint immobile un long moment. Un fiacre passait dans la rue déserte, les clochettes de l’attelage tintant sur le pavé. Elle se dit qu’elle aurait dû se sentir rassurée. Mais sa main serrait encore la lanière de son réticule, où reposait la liste des noms qu’elle avait volée, la veille.
Elle n’avait rien promis au banquier. Mais en partant, elle avait pris la carte qu’il avait glissée dans sa paume, une carte en papier crème, avec une adresse gravée : Rue de Provence, 37.
Elle sortit la carte et la tourna entre ses doigts. Derrière, une écriture ferme, nette, presque militaire :
« Demain, cinq heures. Votre réponse. Toute la vérité. »
Camille rangea la carte dans son réticule, à côté des deux documents. Elle avait désormais trois rendez-vous manqués possibles, une dette à payer, et la certitude qu’elle marchait le long d’un fil au-dessus d’un vide dont elle ne voyait pas encore le fond.
Elle leva les yeux vers la façade de l’hôtel particulier. À l’étage, derrière une vitre, la baronne la regardait. Pas en observatrice. En complice. Et cette fois, Camille ne savait plus si c’était une alliée ou une autre cage.
Elle avait menti au banquier en prétextant des obligations le lendemain. Mais le mensonge sentait déjà vrai. Elle avait un rendez-vous à cinq heures. Avec lui. Avec Julien. Avec la vérité. Et d’une façon ou d’une autre, elle allait devoir payer.